Octobre 3, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Ceci n’est pas un billet d’humeur, ni l’ouverture d’un dĂ©bat avec le nouveau Zorglub, que je ne souhaite pas, pas plus qu’avec ceux qui le soutiennent ou le soutiendront. C’est juste une dĂ©claration, un Ă©talage de souvenirs. Pour se prĂ©parer Ă  un combat nĂ©cessaire.

Je vois bien trop de commentaires Ă©tonnĂ©s, dans la « bonne presse Â», qui s’offusquent tous du mĂ©tĂ©ore Zemmour, comme si c’était dans notre histoire la premiĂšre comĂšte de ce genre. Ils font tous semblant de s’horrifier, alors que certains, comme Ruquier, lui ont naguĂšre mis le pied Ă  l’étrier. En gros ils font les Ă©tonnĂ©s.

Mais moi, je ne suis pas Ă©tonnĂ©. C’est comme la madeleine de Proust. Quand j’entends Zemmour, quand je le vois, je rĂ©entends et je revois. Tout me revient. Pas la peine d’aller chercher dans nos livres d’histoire le gĂ©nĂ©ral Boulanger, PĂ©tain ni Laval. Je pioche juste dans mes souvenirs d’enfance et je me souviens : je reconnais ce discours manichĂ©en, ces Ă©motions dĂ©sordonnĂ©es, ces vocifĂ©rations.
J’avais onze ans, en 1961, quand subitement, Ă  Oran, en AlgĂ©rie, nous voyions sauter l’image de notre tĂ©lĂ©vision, un gros meuble plaquĂ© acajou avec un Ă©cran gris bombĂ©, presque ovale, qui trĂŽnait au salon. En gĂ©nĂ©ral pendant un journal tĂ©lĂ©visĂ© avec Jacques Poux comme prĂ©sentateur, l’image et le son disparaissaient. On avait alors une musique militaire, la neige sur l’écran, et la voix du gĂ©nĂ©ral Salan qui disait, en fond, grave et solennelle : « La voix de l’AlgĂ©rie vous parle Â».
Suivait une introduction, les « actualitĂ©s Â» de l’OAS, lues par un « journaliste Â», qui Ă©grenait les hauts faits patriotiques les plus rĂ©cents des commandos, dans toute l’AlgĂ©rie, et aussi en France, rĂ©gion par rĂ©gion : plastiquage d’un commissariat, d’une mairie, d’un quincaillier arabe, action de reprĂ©sailles dans un douar, capture et exĂ©cution de « responsables Â» FLN, voix de faits contre un avocat, attentat contre des intellectuels, ralliements et soutiens financiers de commerçants ou d’élus Ă  la cause nationale de l’AlgĂ©rie française. Parfois une interview de Salan lui-mĂȘme, ou la lecture d’un texte de Susini, d’un appel au soulĂšvement Ă©crit par Jouhaud, Gardes, Gardy, ou ChĂąteau-Jobert.

Mais le plus intĂ©ressant, c’était ensuite les analyses qui assĂ©naient leur propagande, axĂ©e sur plusieurs thĂšmes principaux :
Un mĂ©lange curieux de marĂ©chalisme et de gaullisme (le premier n’avait pas trahi le France, le second, finalement si, aprĂšs l’avoir dĂ©fendue ; quelle dĂ©ception !)
La dĂ©nonciation du « gouvernement de l’abandon Â» qui collabore avec les rebelles algĂ©riens et produit volontairement un chaos civil et sĂ©curitaire destinĂ© Ă  « livrer l’AlgĂ©rie Ă  l’ennemi Â».
L’appel Ă  la rĂ©sistance patriotique : un combat pour la « Vraie France Â» unie autour des valeurs de la chrĂ©tientĂ© et de la nation
La haine des Ă©trangers (les AlgĂ©riens, des Ă©trangers sur leur propre terre, les « indigĂšnes Â») et des collaborateurs (les intellectuels progressistes ou rĂ©volutionnaires).
L’amalgame permanent entre le FLN et la population algĂ©rienne, prĂ©sentĂ©e comme une entitĂ© monolithique, favorable au terrorisme des rebelles.
Le culte d’un ordre civil militaro-policier et de la dĂ©fense des « vrais Français Â» et bons citoyens, qui doit ĂȘtre assurĂ©e par la seule organisation patriotique, l’OAS. « Les civils n’y arrivent pas, la force armĂ©e, elle, saura le faire Â» entendait-on.
La dĂ©nonciation du dĂ©mantĂšlement moral de la patrie par les thĂ©ories de la « femme libĂ©rĂ©e Â» et de la libĂ©ration sexuelle, faisant de la mĂšre patrie un « lupanar dĂ©cadent pour homosexuels Â».
Une thĂ©orie du dĂ©clin inĂ©vitable du pays en cas de victoire gaulliste, de la submersion par l’islam, de l’échec de la « derniĂšre croisade perdue Â».
L’usage nĂ©cessaire de la force armĂ©e contre les opposants Ă  la patrie.
Le refus absolu de la lutte des classes, invention des communistes.
La restauration de l’ordre Ă©conomique et social par le corporatisme social proposĂ© par le MarĂ©chal, seul capable de pacifier les relations Capital/travail.

Je n’en ferai pas la publicitĂ©, mais les plus curieux pourront vĂ©rifier tout cela dans un livre, Les tracts de l’OAS, Ă  chercher sur Internet, au moins pour lire ces textes.

Il faut remarquer que point par point, c’est le programme de Zemmour : le redressement national, la restauration de la puissance de la patrie dĂ©clinante, la lutte contre le « racialisme Â» et le « nĂ©o fĂ©minisme Â», le soutien aux pĂ©titions en faveur d’un Ă©tat militaro-policier.
Quand je vois et que j’entends Zemmour, j’ai juste une impression de « dĂ©jĂ  vu Â» : je revois la tĂȘte de Salan et j’entends les paroles de Tixier-Vignancourt.

No pasaran. Ils ne passeront pas si nous les combattons vraiment.

Philippe Paraire
A Ă©crit : Avoir 10 ans en AlgĂ©rie, Chroniques d’un enfant dans la guerre, 1954-1963. En vente Ă  Publico.




Source: Monde-libertaire.fr