Avril 18, 2022
Par Lundi matin
176 visites

Ayant grandi Ă  LiĂšge oĂč la prĂ©sence de musiciens tels que Boby Jaspar, RenĂ© Thomas, Jacques Pelzer ou Chet Baker reste inscrite dans les mĂ©moires mĂ©lomanes, il dĂ©couvre dĂšs l’enfance les disques de Charlie Parker, se passionne pour la chanson française – Charles Trenet en premier lieu – et lit les poĂštes. Rimbaud devient son maĂźtre des mots et maĂźtre chercheur (« Moi, pressĂ© de trouver le lieu et la formule Â»  [1]). De formation classique, sitĂŽt quelques premiers prix de conservatoire en poche, il suit des cours avec Ivry Gitlis, puis tourne le dos dĂ©finitivement Ă  tout acadĂ©misme. Pendant de longues annĂ©es, il travaille en solitaire ; en cette mĂȘme pĂ©riode il dĂ©couvre l’Ɠuvre de Nietzsche, qui lui ouvre des portes et le confirme dans ses exigences.

Il part faire la manche dans le sud de la France, oĂč il rencontre les musiciens lavallois de Chorda Trio  [2], il joue bientĂŽt avec eux un rĂ©pertoire de jazz manouche, peu Ă  la mode encore en ces annĂ©es 80, et trĂšs vite suscite l’attention d’un public qui devient nombreux. Ses improvisations virtuoses emportent l’enthousiasme, sa bonne humeur et son humour font le reste. Des tournĂ©es en France et en Europe avec ce mĂȘme groupe connaissent le succĂšs, quelques Ă©missions radiophoniques en tĂ©moignent.

Yves Teicher est sollicitĂ© en tant que soliste-improvisateur pour la crĂ©ation de la Symphonie n°1 de Schnittke avec le Philharmonique de Rotterdam dirigĂ© par Gennady Rozhdestvenky. Le temps d’un soir, en duo avec Ivry Gitlis, il accompagne la danseuse Carolyn Carlson. Quelques saisons plus tard, il croise la route d’un contrebassiste amĂ©ricain originaire de San Francisco, Bob Drewry, qui a suivi et accompagnĂ© jadis les lectures publiques des poĂštes Bob Kaufman ou Charles Bukowski, s’est installĂ© en Europe oĂč il travaille avec Pierre Boulez et joue notamment avec Mal Waldron ou Sonny Muray. Sur un mode trĂšs free, Teicher et Drewry tiennent ensemble la scĂšne avec un brio trĂšs remarquĂ© lors d’un festival Ă  LiĂšge, en 1994  [3]. En duo ou avec des complices venus d’outre Atlantique, ils enregistrent des morceaux de Duke Ellington et quelques thĂšmes personnels.

Teicher & Drewry – Hommage Ă  Duke Ellington

À Paris, Yves accompagne les lectures publiques du poĂšte AndrĂ© Laude, qui un jour le sauva du dĂ©sespoir. Steve Lacy s’intĂ©resse Ă  ce violoniste inclassable qui aime la poĂ©sie et le prend en sympathie. Si les grands circuits du jazz europĂ©en restent fermĂ©s Ă  ce virtuose mal contrĂŽlable, ce sont les instrumentistes amĂ©ricains en exil qui reconnaissent en lui un pur musicien. Sa fougue et sa libre « folie Â» ne leur font pas peur.

Yves Teicher enregistre enfin un Ă©tonnant hommage Ă  Charlie Parker, Lover man. Le disque sort quelques annĂ©es aprĂšs, en 2005, chez IntĂ©gral Classic  [4].

01-Marmaduke (Parker)

Marmaduke (extrait de Yves Teicher joue Charlie Parker, avec Salvatore La Rocca (Bass), Olivier Robin, drums)

Son frĂšre, StĂ©phane Martini, est guitariste et compositeur de jazz latino, le violon d’Yves le suit dans ses tournĂ©es ou pour des enregistrements  [5]. Yves entame en tant que chanteur des rĂ©citals en hommage Ă  Charles Trenet dont il fait dĂ©couvrir des aspects mal connus, tout en s’accompagnant au violon  [6].

Un disque en solo, Monade, est publiĂ© en 2016 chez Home record  [7], sans doute l’aboutissement de sa recherche musicale. Le critique Roland Binet Ă©crira : « S’il y a une voie indĂ©niable pour combattre le conformisme, le repli sur soi musical, les chemins unidirectionnels, c’est de s’ouvrir Ă  la musique d’Yves Teicher, de se laisser bercer par ses explorations parfois compliquĂ©es, souvent Ă©rudites, parfois difficiles d’apprĂ©hension, souvent dĂ©routantes, parfois franchement Ă©chevelĂ©es, voire dĂ©capantes, mais ĂŽ combien satisfaisantes pour le mĂ©lomane curieux et ouvert Ă  tous les types de musique. Â»

Juif errant, extrait de Monade, Home record, 2016

Si l’énumĂ©ration de ces Ă©vĂ©nements artistiques peut produire son effet, il faut ajouter qu’aucun d’entre eux n’a suscitĂ© d’écho Ă  sa mesure, et elle ne doit pas cacher une vie laborieuse autant que difficile, et de nombreux Ă©cueils. Incapable de stratĂ©gie carriĂ©riste, du moindre calcul, Yves Teicher a dĂ» payer le prix fort pour arriver sans appui Ă  des instants de grĂące partagĂ©s. Tous ses amis tĂ©moignent de sa gĂ©nĂ©rositĂ© sans bornes, d’une spontanĂ©itĂ© de tout moment.

S’il a participĂ© en 1993 Ă  un spectacle « Jazz’PoĂšme Â» autour de la poĂ©sie de Rimbaud mis en scĂšne par son ami comĂ©dien Georges Boukof, Yves se lance finalement dans sa propre prĂ©sentation d’Une saison en enfer. Il rĂ©cite le texte avec force, et donne Ă  son violon la voix pour lui rĂ©pondre et le soutenir. Ce sommet dans l’Ɠuvre de Rimbaud Ă©tant le reflet d’une parole, celle propre au narrateur lui-mĂȘme et jouant avec assez de distance
 la folie, il se prĂȘte particuliĂšrement Ă  l’improvisation et Ă  la mise en musique. Yves a l’occasion de prĂ©senter cette forme Ă  LiĂšge puis Ă  Rennes en 2019  [8] et 2020  [9].

Extrait du spectacle donnĂ© Ă  La MĂ©ziĂšre en octobre 2020 :

Sa passion pour Rimbaud et la poĂ©sie le conduit Ă  Ă©crire : il lui faut aussi les mots pour exprimer certaines impressions rĂ©manentes, souvenirs d’enfance Ă©merveillĂ©s, rythmes, couleurs. Il confie Ă  quelques amis un recueil de textes, et se lance dans la rĂ©daction de courtes nouvelles.

Outre quelques extraits sonores, voici deux poĂšmes de ce recueil, BelvĂ©dĂšre, en guise de salut singulier Ă  un grand artiste qui vient de s’éteindre, aprĂšs avoir beaucoup donnĂ©.

Fond SAINT SERVAIS

Fond Saint Servais

Englouti

Le fleuve Congo déborde

Ses hordes d’HOMMES nus

Fiers de lances et de couteaux

Le chemin de fer

à l’horizon s’enfuit

au loin disparaĂźt

Sur la butte

la cahute, la hutte

Le moulin Ă  paroles

En flots continus

de contes, de rébus

de mythes

de rythmes

Aux abois de l’Afrique

Les pirogues débarquent

Les alchimistes

Les sorciers

Les drĂŽles

Les fumistes

La cassonade

Les Ă©pices

Les peintres

Les barbouilleurs

abstraits

rupestres

cubistes

rugueux

ubiques

muets

Sur le parquet la jungle

barrissements d’élĂ©phants

Dans les buffets

fichus, papiers de chiques multicolores

Dans le rocking-chair

drĂŽle de Nelly

immobile

en chair et en os

les cheveux rouges

pieds nus sur la terre trempée

sur les pavés irréguliers

au fronton des façades mosanes

L’horizon Mozambique

sous le tison

les grillons

chantent la chanson

des tordus

des aliénés mentaux

ornementaux

la jambe raide

rĂȘveuse

le moignon enflammé

altier

en vitrine, Ă  la rue

les labiales plastifiées

aux onomatopées hirsutes

hiéroglyphiques

poitrinaires

des larynx sifflant comme mille sirĂšnes

rougeoyantes.

* * *

TourbiĂšre, morgue gĂ©ante, soufriĂšre, larves, papillons noirs, ferraille grinçante, envahissante, Ă©bouillantĂ©e de larmes, de graisse calcinĂ©e, rance, agglutinĂ©e Ă  l’intĂ©rieur de marmites gĂ©antes, plaquĂ©es de poussiĂšre, emparĂ©es d’oiseaux de proie, fous, cruels et froids, de colombes, de pigeons, roucoulement d’ombres, de lumiĂšre, de lilas mauve, d’amour blanc, Ă©cƓurant les ramures, les jeunes pousses de tous les jardins suspendus en terrasse, invisibles, paradis trop suave cachĂ© derriĂšre les portes vermoulues, laitage suspect, magma opaque momifiant la citĂ©, le long des escaliers, des murs fredonnant quelques hymnes carnavalesques, saillant la pierre Ă©caillĂ©e, grimacent de longs cortĂšges funĂšbres, des processions de gĂ©ants repus les bras ballants, vacillant de gauche Ă  droite, d’avant en arriĂšre au son du sens, la survivance, les remous du cƓur de la peur dans les cuisines caves prĂšs de vieux grincheux dĂ©charnĂ©s, les os coupants, broyĂ©s, le nez dans la soupiĂšre, la sauciĂšre, la soupe glauque. Noires dĂźnettes, musique mĂ©canique, percussion de bouche au-dessus d’une table morne, quadrilatĂšre posĂ© sur des balatum de tristesse, Ă©cornĂ©s, semant le poison, l’ñme fĂ©tide au cƓur du cƓur de l’enfant rebelle, muet, poĂšte, voyant tous les cataclysmes urbains sortis simultanĂ©ment de terre, clochetons insalubres Ă  perte de vue, perspective de mĂ©tal, de cuivre, de pierre, la morve Ă©paisse accrochĂ©e aux belvĂ©dĂšres silencieux, sans fin, pluies acides de salive, le vice s’écoulant de tous les bĂ©nitiers haut perchĂ©s, des lĂšvres bleutĂ©es, ecclĂ©siastes de toutes les citoyennetĂ©s figĂ©es, aux abords des poupĂ©es mutilĂ©es, de tissu, de plastique, Ă  l’abandon au coin des ruelles pisseuses, au sol, Ă  l’arriĂšre des cours visqueuses, gercĂ©es de tristesse, un meurtre, un Ɠil arrachĂ© par des crapauds poussant entre les pavĂ©s humides, grommelant sous les potales quelques insanitĂ©s profuses, quelques rĂąles Ă©lectriques de moribonds attardĂ©s, cervelles putrides flottant dans des fioles brunes, plaquĂ©es d’étiquettes rouges, les doigts crochus recroquevillĂ©s sur la couche toute fraĂźche de l’enfant apeurĂ©, disgracieux et laid, visitĂ© Ă  la tombĂ©e de la nuit par l’apothicaire dĂ©ment, par les chauves-souris, sous les collines, du ciel tous les canevas assermentĂ©s, infinies galeries souveraines, dĂ©rouille l’inouĂŻ, animaux empaillĂ©s inertes, insoumis, montĂ©s sur des ressorts, l’oeil de verre, le poil de poussiĂšre dans les entrailles des Ă©curies


Échafauds Ă©cheveaux embarcadĂšres hyĂšnes bien montĂ©es les chacals rayĂ©s dans des labyrinthes Ă  crĂȘtes de coq tignasses voraces un colt bien calibrĂ© sous l’illĂšre de belles oreilles des litiĂšres mais lointaines au son des cloches le soleil sans anicroche crache sa plaque monocorde sous les dĂ©bris de la nuit les nĂšgres en tutu chantent sous la braise une phrase bien ciselĂ©e lances au poing bien accoudĂ©es paumes blanches les Ă©gouts dĂ©glutissent l’or brun l’or noir Ă  califourchon sur l’autel des dĂ©lices cortĂšges de cannes Ă  pomme filandreux les fifres du ciel aux « cent sales mouches Â» sur la toile peinte par l’horrible femme Ă  chignon lampes Ă  torture les lampions lampadaires Ă  fiel d’un ciel honteux la rambarde contenue dans son Ă©trier sue au vestiaire vagabonde la lune Oh ! Miracle sous les nausĂ©es d’oracle de poisson Ă  arĂȘtes la barbaque les Ă©pinards les Ɠufs durs attentat de persil quadrupĂšde grouille sur l’échafaud femelle Ă  hauts talons bas rĂ©silles rouge Ă  lĂšvres gastro en croĂ»te en terrine entĂ©rite la main squelettique Ă©crabouillĂ©e sur des tronches miniatures…

Yves Teicher (extraits de BelvédÚre, recueil inédit)




Source: Lundi.am