Décembre 7, 2021
Par Tarage Anarcha-féminisme
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Le texte sur le site de Ballast

À l’orée du XXe siècle, la Chine impériale des Qing n’est plus qu’une bureaucratie délabrée : la révolution gronde dans les campagnes mais aussi au sein des élites chinoises citadines, qui ne supportent plus la double humiliation infligée par les puissances occidentales et la dynastie régnante. L’effondrement progressif de l’Empire inaugure — à travers, notamment, les traditions de pensée anarchiste et communiste — une période d’effervescence intellectuelle et révolutionnaire, sans doute à nulle autre pareille dans l’histoire chinoise. C’est dans ce contexte que s’inscrit le travail de Yan Bin, autrice et militante féministe aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle n’en aura pas moins légué un précieux et rare témoignage de la naissance du féminisme en Chine : la Revue des nouvelles femmes chinoises, l’une des premières revues chinoises conçues pour et par les femmes.

« Les hommes du monde entier ont été assez chanceux pour posséder seuls des pouvoirs suprêmes et s’en vanter. Ils les ont alors très soigneusement gardés, de peur que les femmes soient tentées d’y tremper un doigt[1]. » C’est en 1907 que Yan Bin, éditrice de l’un des plus grands journaux de femmes de l’époque, la Revue des nouvelles femmes chinoises, écrit ces mots. Armée de sa plume révoltée, drôle et dramatique à la fois, énumérant avec patience des arguments d’une logique implacable pour défendre les droits des femmes, elle signe une quinzaine d’articles qui formeront l’un des fondements théoriques du mouvement pour les droits des femmes en Chine. Sa revue rassemble de nombreuses contributions sur l’éducation des filles, le rôle politique des femmes ou encore des textes de vulgarisation scientifique, des poèmes et des courriers de lectrices.

Fait presque unique à cette époque, l’équipe de publication est entièrement composée de femmes, qui créent pour cela leur propre imprimerie, l’Imprimerie coopérative des femmes chinoises (中國新女界社合資印刷所), à Tokyo. Mais, la même année, en 1907, après seulement six numéros et malgré des annonces sur les numéros à venir, la revue disparaît subitement. Avec elle, Yan Bin et ses camarades plongent dans l’oubli. Il reste heureusement de leur projet politique des exemplaires de ces numéros : un petit trésor pour l’histoire des mouvements féministes, en Chine et ailleurs. C’est leur rendre justice que de retracer leur histoire, de recenser les écrits de Yan Bin, d’en lire des extraits et de restituer ses idées — en ayant à l’esprit que c’est tout un pan de la littérature politique chinoise pré-révolutionnaire et révolutionnaire qu’il nous reste à découvrir.

Car la décomposition de l’Empire chinois à la fin du XIXe siècle[2] est aussi contemporaine d’une effervescence intellectuelle sans précédent, à laquelle ont pris part de nombreuses femmes. Des historiennes comme Wang Zheng[3], Liu Jen-Peng[4] ou Qian Nanxiu[5] ont montré qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les femmes chinoises ont eu un rôle déterminant dans la création d’associations, d’écoles et de journaux dédiés aux droits des femmes, qui rencontrèrent du succès auprès d’un large public féminin. Entre 1898 et 1911, une quarantaine de groupes ou associations de femmes auraient vu le jour, ainsi qu’une trentaine de journaux de femmes. Parmi les fondatrices de ces journaux, certaines personnalités ont attiré davantage l’attention des historien·nes : c’est par exemple le cas de Qiu Jin (秋瑾)[6] ou de He-Yin Zhen (何殷震)[7]. Mais, dans leur ombre, beaucoup moins connue : Yan Bin, et sa Revue des nouvelles femmes chinoises.

On possède relativement peu d’éléments biographiques sur Yan Bin. Originaire du Henan — une province du centre-est de la Chine actuelle —, de son vrai nom Luo Yanbin (羅燕斌), elle serait née en 1869 et aurait grandi dans une famille de lettrés. Elle y reçoit les rudiments de l’éducation dispensée à cette époque aux enfants de ce milieu social : un enseignement centré autour de classiques littéraires et historiques. Sans que l’on sache précisément en quelle année, elle se rend ensuite à Pékin, où elle entreprend des études de médecine à l’École des filles de l’Hôpital de santé et d’hygiène de la ville. En 1905, soit aux alentours de ses 35 ans, elle part poursuivre sa formation à l’Université de Waseda, à Tokyo. Elle rejoint ainsi les premières générations d’étudiantes chinoises à migrer vers le Japon pour y effectuer des études supérieures, qu’il leur était quasiment impossible de réaliser à la même époque en Chine.

Devenue l’une des premières Chinoises à faire des études scientifiques, Yan Bin sera plus tard en mesure de partager ce savoir dans ses articles et sa revue. La diffusion de la connaissance scientifique et médicale est en effet un élément fondamental de sa conception de l’émancipation des femmes. En témoigne son rôle de secrétaire de l’Association des étudiantes chinoises au Japon, fondée en 1906, qui se donnait notamment pour objectif d’encourager les étudiantes à poursuivre leurs études sur l’archipel, de les aider dans leur vie quotidienne, d’organiser des rencontres et de lever des fonds pour soutenir les plus pauvres d’entre elles. Yan Bin serait ensuite retournée en Chine pour devenir directrice d’une école de filles ; après quoi, il semble que l’on ait perdu sa trace. Dans les différentes anthologies, encyclopédies et compilations qui nous renseignent sur cette époque, on ne trouve aucune autre précision, sinon qu’elle serait décédée en 1931.

La Revue des nouvelles femmes chinoises (中國新女界雜誌 Zhongguo xin nüjie zazhi) : tout un programme, dans son titre même ! Le premier numéro paraît le 5 février 1907. Chaque exemplaire est composé en moyenne de trente-cinq à quarante pages. Certains articles, prenant la forme d’essais, étaient publiés en épisodes d’un numéro à l’autre. La typologie était variée : des images ou vignettes, des essais ou traités, des discours[8], des traductions commentées à partir de l’anglais ou du japonais, mais aussi des notes sur l’actualité nationale et internationale (avec notamment des notes sur les actualités des mouvements de femmes en Angleterre, en France ou encore en Australie), des textes littéraires (qui comprennent des poèmes ou de la prose libre, et des chansons, avec les paroles et les mesures), des biographies de femmes, des textes de « science populaire » et « conseils d’hygiène et de santé »… Les contributrices — dix à quinze différentes par numéro —, qui se nomment Pei Gong (珮公), Jin Xia (巾俠), Xiao Yin (篠櫽), Qing Ru (清如) ou encore Ci Jian (雌劍), sont également étudiantes à Tokyo ; elles utilisent souvent des pseudonymes, rendant difficiles les reconstitutions biographiques. Yan Bin est, de loin, celle qui y publie le plus, surtout dans les premiers numéros. La revue jouait aussi le rôle de compilation d’éléments biographiques pour celles qui y écrivaient. On peut donc tenter de reconstituer, morceau par morceau, la vie et les idées de celle qui fonda la revue.

Dès le premier numéro, Yan Bin écrit : « il faut faire tout notre possible pour apporter le changement », « il faut renoncer aux vieilles coutumes que l’on pensait universelles, et combattre ce que l’on pensait être des vérités immuables ». Car, en réalité, pense-t-elle, rien n’empêche les femmes d’être les égales des hommes, si ce n’est les hommes eux-mêmes, qui ont lutté pour entraver leur émancipation. Il est tout à fait « contre-nature » de voir cette « séparation singulière entre les hommes et les femmes[9] ». Les ambitions politiques fondamentales de Yan Bin sont exposées dans son « Discours sur les cinq principes de cette revue » :

    • Premier principe : élaborer de nouvelles théories pour les femmes ;
    • Second principe : introduire en Chine des éléments de la nouvelle culture des femmes dans d’autres pays ;
    • Troisième principe : encourager le développement d’une nouvelle éthique et promouvoir l’éducation des filles ;
    • Quatrième principe : détruire les vieilles superstitions et bâtir une nouvelle société ;
    • Cinquième principe : unir les sentiments et resserrer les liens d’amitié [entre les femmes].

Elle déroule :

Si l’on souhaite faire quelque chose, il faut déjà avoir en nous l’idée, afin de procéder selon une méthode. En effet, si l’on n’a pas déjà une idée ou un principe, il est fort à parier que l’on se plongera dans la confusion la plus totale ; sans les grandes lignes, comment espérer pouvoir atteindre les choses en détail ?

Mais alors, qu’est-ce qu’une théorie ? Cela semble d’abord aisé à comprendre. Prenons l’exemple d’une femme qui voudrait libérer ses pieds [les libérer du bandage]. […] Si elle en a l’idée, elle y pensera chaque jour, elle ne pourra l’oublier. Il se trouvera sur son chemin beaucoup de personnes pour l’en empêcher, mais malgré cela, elle réfléchira à tous les moyens possibles pour y arriver, et n’abandonnera pas. Cela me fait poser cette question : comment, dans de telles conditions, fait-elle pour avoir autant de détermination ?

Parce qu’elle a en elle l’idée, elle a établi en elle l’idée ! Si elle n’avait pas en elle de théorie établie, elle agirait selon les circonstances. Si aujourd’hui elle entend sa famille dire qu’il est bon de libérer ses pieds, alors elle le fera, et si demain elle entend dire que cela est répugnant, et que les petits pieds sont plus beaux, alors elle retournera se les bander. La question n’est pas tant de savoir si les racines de son action sont solides ou non, de savoir si elle se plie rapidement aux injonctions ou non, c’est ici une question de théorie, de principe moteur, d’idée. […]

Ce que j’entends par théorie ici dans le cadre de la revue, est issue d’un travail collectif de l’ensemble des camarades et des participantes qui, après discussions, ont mis au point ces cinq principes, justes et honorables, afin que, une fois la revue créée, ces principes nous guident et puissent être révoqués. Ces principes ne sont donc pas des opinions forgées à partir de l’avis d’une seule personne. C’est en cela que la théorie dont je parle diffère tout à fait clairement d’opinions personnelles que j’évoquais précédemment. […]

Ces cinq principes sont ceux portés par ce journal. Par la suite, peu importe le nombre d’années ou le nombre d’articles et de numéros que durera cette revue, tout découlera de ces cinq principes, en amont, en aval, à côté, en face. Ainsi, faut-il par tous les moyens donner vie et élaborer ces cinq principes. Si un contenu n’a rien à voir avec ces principes, alors il ne pourra apparaître dans notre revue. Ainsi pour les camarades qui souhaiteraient nous envoyer leurs contributions, il faudra garder cela en tête.

Elle concevait donc la revue comme un espace d’émulation et de théorisation qui puisse être repris par les Chinoises pour lutter pour leurs droits. Création, et non « importation » de théories élaborées ailleurs ; en effet, écrit-elle : « Si les théories occidentales sont copiées telles quelles, afin d’être utilisées ici, elles ne seront pas pertinentes. Il faut donc que nous créions nous-mêmes nos théories. En effet, au regard de l’état du développement en Occident, et en particulier la situation des femmes, on ne peut pas dire que celui-ci soit parfait, et les droits dont jouissent les femmes là-bas ne peuvent nous satisfaire. Il manque encore de nombreuses choses. » Yan Bin cherche essentiellement à se démarquer de ses contemporains, missionnaires ou penseurs politiques chinois, qui importent nombre de théories forgées en Europe — qu’il s’agisse du marxisme, de l’anarchisme ou du féminisme — et entendent les appliquer telles quelles à la société chinoise. Ainsi, les Chinoises ne doivent pas être un réceptacle pour ces théories venues d’ailleurs, mais contribuer elles-mêmes à la création et à l’approfondissement d’une pensée féministe qui leur serait propre. En ce sens, le féminisme occidental ne fournit aucun modèle à imiter, mais constitue un exemple fécond qu’il faut ressaisir à travers ses particularités sociales et historiques.

Dans un milieu très masculin, la question du financement de la presse féminine demeure déterminante. Comment les rédactrices ont-elles réussi à récolter les fonds pour les premiers numéros ? Il s’agissait vraisemblablement de réserves personnelles, mais aussi de « partenariats », de dons et de publicités. Au début de chaque numéro, se trouve une liste très importante de « soutiens », c’est-à-dire l’ensemble des « donateurs et donatrices[10] », ainsi que les « partenaires » (personnes qui donnaient plus de dix yuan, et qui avaient le droit de recevoir une part des bénéfices). Malgré cela, les appels à dons se font de plus en plus pressants au fil des parutions, annonciateurs de la faillite.

Au sixième numéro, cette liste des contributions fait déjà plusieurs dizaines de pages. Elle constitue un document important pour mieux connaître l’influence qu’a eu cette revue, et sa diffusion. Cette liste précise le nom des donateurs ou donatrices (avec l’indication « Monsieur » ou « Madame »), ainsi que le montant, parfois le titre (« directrice d’école », par exemple) et la ville. On s’aperçoit que ces villes ne se limitent pas aux points de distribution prévus initialement, que sont les grandes métropoles (Tokyo, Shanghai, Tianjin, Pékin, Nanjing), puisqu’un nombre non-négligeable des donateurs et donatrices venaient de petites villes au Hubei, au Sichuan ou encore au Yunnan. La liste de donateurs s’allonge en seulement quelques mois, entre février et novembre 1907 : cela témoigne de la très large circulation que la revue a pu avoir en si peu de temps. Cet engouement est confirmé par les courriers de lectrices, dont la plupart sont adressés directement à Yan Bin : ils suggèrent une large diffusion, non seulement dans les écoles de filles mais aussi dans les cercles amicaux ou familiaux — où les femmes lisent leurs textes à voix haute.

Le tirage est estimé à dix mille exemplaires pour chaque numéro, ce qui est considérable pour l’époque[11]. Autre indice de sa popularité et de son influence : les publicités pour la revue dans de grands journaux. On y trouve trace de vingt-cinq encarts publicitaires dans le journal Informations (時報 Shibao), ainsi que deux encarts publicitaires dans le journal Actualités (新聞 Xinwen). Cette revue est ainsi considérée comme l’un des trois organes de presse féminines en langue chinoise les plus influents de la fin de la dynastie Qing[12] ; les deux autres étant le Journal des femmes de Chine (中國女報 Zhongguo nübao) de Qiu Jin et le journal Justice Naturelle (天義報 Tianyi bao), de He-Yin Zhen — tous deux également édités à Tokyo la même année.

La revue de Yan Bin regorge de formidables pièces d’archives pour la compréhension du mouvement des droits des femmes en Chine. On y retrouve en effet les règlements intérieurs et photos de classe des premières écoles pour filles, des manifestes de groupes et d’associations de femmes, des portraits biographiques, et même des portraits photographiés de femmes : autant de documents historiques inédits et uniques qui, par leur rareté même, témoignent de ce que les femmes doivent s’en remettre leurs propres forces pour constituer leurs archives. Car quelle revue intellectuelle masculine, même révolutionnaire, aurait consenti à engager un tel travail ? Il semble désormais clair que certaines informations ne pouvaient circuler autrement que par leurs journaux. Il apparaît également, à la lecture des « Principes » de Yan Bin, qu’elle accorde un rôle primordial à la connaissance et au savoir dans la lutte des femmes. L’Histoire lui donnera raison : la faillite de la revue fera disparaître la trace de Yan Bin et des autres autrices.

Comme il était de coutume dans la presse, Yan Bin ne signait pas tous ses articles de son nom mais d’un pseudonyme : Lian Shi (煉石). Ou, littéralement « celle qui fond la pierre ». Il s’agit d’une référence au personnage mythologique Nüwa, cette déesse qui aurait eu le pouvoir de créer les humains, de contrôler l’eau, de fondre et modeler la pierre, de déclencher le feu — jouant ainsi un rôle fondamental dans la Création, en s’occupant d’emplir le Ciel de ses créatures. Cette figure a alors influencé et obsédé bien des militantes pour les droits des femmes : elle apparaît comme une femme puissante, à l’origine de toute chose et maîtrisant les éléments naturels.

L’égalité

Comme d’autres autrices, Yan Bin défendait l’idée que l’inégalité entre les hommes et les femmes découle de rapports de force ancrés dans l’Histoire ; que l’égalité, au contraire, est « naturelle » (ce à quoi elle fait référence en parlant de « création » et du « Ciel »). Il fallait donc désigner les hommes eux-mêmes comme responsables de la confiscation des droits des femmes : une idée qui apparaît peu chez d’autres autrices chinoises[13], et encore moins chez les auteurs masculins qui traitent de la « question des femmes » (婦女問題 funü wenti). On peut lire avec intérêt sa vision de l’évolution dans cet extrait du texte « Discussion sur les droits des femmes » :

Quand s’ouvre le premier acte, on voit apparaître parmi les hommes des hommes cruels et autoritaires, puissants et forts, qui, armés de cœurs cruels, rassemblent leurs forces pour se venger d’autres tribus, établir des chefs de tribu, décider des forts et des faibles, et fonder ainsi l’organisation de la société en classes sociales, comme nous la connaissons aujourd’hui.

Les flammes des passions se sont alors propagées jusqu’aux femmes, qui étaient pourtant jusque là leurs égales, et les plus gentilles et aimantes.

Par leurs mots mielleux, ils ont imposé leur contrôle sur elles, et par la force, ils leur ont donné des ordres et les ont soumises. Ils les ont piégées pour satisfaire leurs désirs égoïstes et leurs ambitions. […]

Or, ce n’était pas là l’intention du Ciel. Ces criminels peuvent être considérés comme les premiers ennemis des femmes dans l’Histoire, et le seul ennemi commun de « l’humain ». Au début, il devait y avoir parmi les femmes quelques-unes qui étaient très fortes, avec des idéaux nobles, emplies de courage et de ténacité, et armées d’un esprit qui se refusait à plier et à se soumettre.

C’est en s’appuyant sur un tel récit, révélant le caractère institué de la domination masculine, que Yan Bin entend mener la lutte des femmes :

Il faut que l’on s’empare de cette image, que l’on étende et encourage cette idée. Mettons-nous rapidement à l’action, hurlons de toutes nos forces, afin de porter et de promouvoir notre bataille contre les hommes pour assurer notre place dans l’évolution. Peu importe le coût et le temps que cela prendra, il nous faudra poursuivre la lutte, et ne pas abandonner face aux difficultés terribles.

Mes sœurs n’ont en effet pas eu de chance ; elles se sont retrouvées dans une position d’êtres conquis et soumis depuis des siècles, et leur situation s’est même aggravée avec le temps. Leur intelligence a été ensevelie, leur caractère a été brisé, et tout cela a mené peu à peu à la situation que nous connaissons maintenant. Pour toutes ces raisons, en tous lieux et en tous temps, il y a une voie qui s’ouvre à nous : retrouver la majorité de nos droits comme l’ont fait les Européennes et Américaines en défendant les droits des femmes. […]

Les femmes doivent se lever pour se saisir de la liberté de mariage, la liberté d’étudier, la liberté de travailler, toutes ces libertés qui ne devraient pas être les privilèges des hommes. Pas à pas, il ne nous sera pas impossible d’atteindre l’égalité. Non, mes sœurs, ne dites pas qu’il est impossible d’obtenir les droits des femmes comme l’ont fait les femmes européennes et américaines, car ces droits ne sont pas spécifiques. Ces femmes sont des femmes comme moi, comme nous, bien que nous n’appartenions pas à la même race (zhongzu)[14], le principe de la création est pourtant le même, et les femmes ont été faites de manière identique.

Si elles [les autres femmes] ont réussi à retrouver une partie de leurs droits, comment se ferait-il que je ne puisse, à mon tour, faire de même ? Les droits des femmes n’ont pas été interdits par la création ; ces droits sont innés.

Je déclare alors que, sans espoir de liberté, sans espoir de retrouver nos droits, je préfère mettre fin à mes jours.

L’égalité naturelle correspond, pour elle, à une série de droits, dont le droit à l’éducation et le droit de se constituer en tant qu’être politique. Dans ses textes, elle s’attache à défendre la figure de « citoyenne » (女國民 nüzi guomin) — et non de « mère de citoyens » (國民之母 guomin zhi mu), comme on peut le lire chez des intellectuels masculins, à l’instar de Jin Tianhe[15]. Dans son article « Les femmes et la nation », paru dans le deuxième numéro de la revue, elle défend l’idée que les femmes doivent avoir un rôle politique en votant et en se faisant élire, et qu’une « nation » ne peut être reconnue comme telle si « la moitié des personnes qui y vivent » sont privées de ce droit.

Les catégories en question

Elle va plus loin en décrétant que les catégories d’« hommes » et de « femmes » relèvent d’une détermination arbitraire, dans la mesure où ces dénominations elles-mêmes ne vont pas entièrement de soi. Dans le même texte, elle poursuit ainsi :

Si les noms avaient pu être changés et mis en place autrement, alors les titres de mari ou femme, le système de mariage, l’idée de dureté [en tant qu’attribut de virilité] et de douceur [en tant qu’attribut de féminité], la supériorité des hommes et l’infériorité des femmes, la division intérieur-extérieur, et toutes les normes injustes, immorales et artificielles [faites par l’humain], tout cela aurait pu être inversé dès l’origine, au moment où ces statuts ont été décidés.

Les maris auraient pu être des épouses et les épouses des maris, les femmes auraient été associées à la dureté et les hommes à la délicatesse, les femmes auraient été déclarées honorables et les hommes méprisables, les femmes seraient sorties pendant que les hommes seraient restés à l’intérieur, et les vérités immuables que l’on associe au mariage ou aux valeurs du yin et du yang, tout cela aurait pu être inversé. Les principes auxquels on obéit aujourd’hui découlent d’habitudes sociales et de conventions. Ainsi, ceux que l’on appelle hommes se tiendraient aujourd’hui à la place de celles que l’on appelle femmes.

L’émancipation pratique

Un dernier point théorique fondamental concernant Yan Bin et sa revue est l’importance qui y est accordée aux sciences, à la médecine et aux « savoirs pratiques ». Une rubrique entière y est consacrée à chaque numéro, avec pour finalité de vulgariser des savoirs scientifiques auprès des femmes. Grâce à sa formation en médecine, Yan Bin signe plusieurs textes sur l’hygiène, les bactéries et les maladies infectieuses (choléra, rougeole), en croisant des données historiques (nombre de morts, lieux des épidémies) et des conseils scientifiques pour les éviter (règles d’hygiène, protocole en cas d’infection). Pei Yue (陂月), une autre contributrice, propose dans le quatrième numéro un article de « chimie ordinaire », dans lequel elle décrit les phénomènes de combustion, de décomposition et de fermentation, en prenant l’exemple de la cuisson des aliments et du lait. Dans ce même numéro, un autre article aborde les types d’insectes qui apparaissent en été, les dangers ou nuisances possibles et les traitements recommandés. Dans l’article « Les femmes et la médecine » de Xiao Yin (篠櫽), paru dans le premier numéro, l’autrice explique que les femmes, parce qu’elles sont amenées à « donner naissance » et à « élever des enfants », doivent avoir plus encore de connaissances sur la santé et le corps que les hommes. Elle déplore que ce ne soit pas le cas, et que cela les mette en danger, elles et leurs enfants.

C’est donc en écho à la vie quotidienne des femmes que ces articles offrent des connaissances pour contribuer à l’élaboration d’un savoir populaire et à l’émancipation pratique. Ces textes élaborent une « science du quotidien », fidèle à l’ambition de la revue, qui souhaitait jouer le rôle de « manuel d’éducation », de guide pour les femmes chinoises. C’était en somme un point de vue assez pragmatique sur la libération : des femmes qui avaient appris certaines choses — parce qu’elles avaient notamment pu faire des études scientifiques — les transmettaient à d’autres. On retrouve cet aspect dans la quinzaine de portraits biographiques dressés dans la revue ; ils proposent de « nouveaux modèles » pour les femmes : des directrices d’écoles, des journalistes, des médecins, des éducatrices, loin des figures de femmes-martyres et autres héroïnes qui hantent l’imaginaire nationaliste. De quoi, sans doute, rendre la revue plus accessible. Et peut-être plus en accord avec les attentes et intérêts des lectrices[16].

Qiu Jin, elle aussi éditrice mais également autrice prolifique de textes politiques et littéraires, critiquait la revue de Yan Bin pour sa « tiédeur », son caractère « modéré » : elle « n’osait pas dire les choses », comme Qiu Jin l’écrit en avril 1907 dans son texte « Lettre à l’équipe de rédaction du Monde des femmes[17]. Mais il semble que le sujet soit plus complexe. Si Yan Bin ne diffuse pas de contenu révolutionnaire (et d’ailleurs n’emploie pas ce mot), si elle soutient la revendication de droits comme le travail salarié et le suffrage universel (qui ne bouleversent pas fondamentalement l’ordre social établi), elle aborde la question de la confiscation des droits et emprunte des outils d’analyse de la domination à la tradition anarcho-communiste[18].

Les circonstances de la disparition de la revue restent floues. On a longtemps pensé que la répression et la censure des autorités japonaises avaient conduit à fermer l’imprimerie et la revue. Mais les recherches récentes de l’historien Wang Qingyi mettent plutôt en avant le facteur économique. D’après ses calculs[19], le dernier numéro ne fit aucun bénéfice. Par ailleurs, bien que la périodicité devait être mensuelle, les numéros se sont rapidement espacés, chaque publication prenant un peu plus de retard[20]. Les publications ont cessé au terme de la sixième parution, alors que le calendrier prévoyait onze numéros. En parallèle, le prix des exemplaires n’a fait qu’augmenter (passant à 2 jiao 50 dès le premier numéro, au lieu des 2 jiao annoncés). Le coût élevé de l’impression dans les imprimeries japonaises était l’une des raisons qui avaient poussé les éditrices à fonder leur propre imprimerie ; son ouverture est célébrée dans le sixième numéro, qui en détaille les avantages : l’indépendance (idéologique), la perception de l’ensemble des recettes et des bénéfices, une liberté dans l’organisation du temps ainsi que la possibilité d’imprimer des livres et d’autres revues pour élargir leur public. La publication de romans et d’essais était annoncée par la même occasion — ils n’ont jamais vu le jour. Tous ces indices concourent à prouver que les éditrices ont cruellement manqué de moyens.

Cette courte existence de la revue laisse un goût amer : d’autres journaux et revues sur la « question des femmes », dirigés et animés par une majorité d’hommes, ont duré davantage, comme c’est le cas du Monde des femmes (女子世界 Nüzi shijie), revue qui s’étala de 1904 à 1907 sur dix-huit numéros.

*


[1]
Yan Bin, « Discussion sur les droits des femmes », Revue des Nouvelles Femmes Chinoises, n° 1, 1907.Alors que d’autres journaux sur « la question des femmes » les réduisaient souvent à une posture passive (celles qui « devaient être libérées », « devaient être éveillées », sous-entendu : par les hommes), la Revue des nouvelles femmes chinoises de Yan Bin analyse les causes profondes de l’inégalité en rétablissant le rôle actif des hommes dans l’oppression, et propose un outil concret pour l’émancipation des femmes. Au fil des numéros, les articles se sont efforcés de refléter les cinq principes formulés au départ : écrire en tant que femmes, pour les femmes, pour leurs droits et leur accès à la connaissance. Les disparitions de la revue et de Yan Bin témoignent des obstacles rencontrés et de la nécessité de poursuivre aujourd’hui un travail d’archives visant à faire ressurgir l’histoire des femmes. L’enjeu est aussi, pour les luttes féministes en cours et à venir, de puiser dans une histoire riche, en mettant en lien des témoignages, récits, expériences et réflexions issus d’aires culturelles et géographiques variées.

[2] Il s’agit de la chute de la dernière dynastie impériale chinoise, celle des Qing.

[3] Wang Zheng, Women in the Chinese Enlightment : Oral and Textual Histories, 1999.

[4] Liu Jen-Peng, Jindai zhongguo nüquan lunshu — guozu, fanyi yu xingbie zhengzhi [Essai sur le féminisme en Chine moderne : Nation, traduction et politique du genre], 2000.

[5] Qian Nanxiu, « Revitalizing the Xianyuan Worthy Ladies Tradition : Women in the 1898 Reforms », Modern China, 2003.

[6] Qiu Jin (秋瑾), 8 novembre 1875 – 15 juillet 1907, est une poétesse, féministe et révolutionnaire chinoise. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Qiu_Jin)

[7] He Zhen (何震), née vers 1884, morte vers 1920, est une féministe et anarchiste chinoise. He-Yin Zhen (何殷震), qui comprend le nom de jeune fille de sa mère, est son nom de plume. (https://fr.wikipedia.org/wiki/He_Zhen)

[8] Ici, discours signifie surtout que les textes étaient rédigés dans un style plus oral, qui mettait en scène une adresse directe aux lectrices.

[9] Tous les extraits de ce paragraphe sont issus du texte « Discussion sur les droits des femmes », issu du premier numéro de la revue de Yan Bin.

[10] Les termes ne sont jamais genrés en chinois, sauf mention explicite « femme ». Je choisis donc de traduire à chaque fois par le masculin et le féminin afin de ne pas imposer un genre non-précisé en chinois.

[11] Ce chiffre est issu de Lü Junxian, Wanqing zhongguo xin nüjie zazhi yu tianyi bao nüxing lunshu bijiao chutan [Esquisse d’une comparaison des théories féministes de la Revue des Nouvelles Femmes chinoises et du journal Justice naturelle], Wenxue qianzhan, 2015.

[12] Dynastie d’origine mandchoue, la dernière à avoir régné sur la Chine, entre 1644 et 1912.

[13] Il serait intéressant, en ce sens, d’étudier les liens que l’on pourrait établir entre le féminisme de Yan Bin et d’autres féminismes dits « du Sud ». Car on retrouve dans l’idée d’égalité naturelle et originaire entre les êtres non seulement une inspiration taoïste, mais aussi l’idée, partagée par certains penseurs contemporains de Yan Bin, d’un matriarcat premier et harmonieux qui aurait dégénéré avec l’institution du patriarcat et le surgissement d’un pouvoir séparé. Une telle idée est par exemple encore présente chez Lu Xun, qui, en 1933, publie un article intitulé « La théorie de l’évolution du genre masculin », lequel retrace de manière satirique les différents stades historiques de l’oppression des femmes.

[14] Le concept de « race » traverse les textes de cette époque et occupe une place importante dans les textes de Yan Bin. En effet, l’idée d’une humanité divisée en « races » (découpage au sein duquel les Chinois·es appartiendraient à la « race jaune »), d’abord issue chemin dans le milieu intellectuel chinois à la fin du XIXe siècle. Pour Yan Bin, l’idée de « race » ne fait qu’asseoir l’idée d’égalité : de même que les hommes et les femmes ont été « rangés » sous des étiquettes arbitraires, elle estime aussi que le découpage des « races » est arbitraire et qu’il n’y a pas de différence innée entre celles-ci, mais seulement des rapports de pouvoir découlant des circonstances historiques — comme elle le montre dans cet extrait sur l’« origine de l’inégalité » entre les hommes et les femmes.

[15] Jin Tianhe (1873–1947) est un poète, érudit et homme politique : il est connu pour être l’un des premiers théoriciens féministes en Chine.

[16] D’où sa diffusion importante (si on la compare notamment à des revues ou journaux plus théoriques, écrits dans une langue plus complexe, comme c’est le cas de la revue de He-Yin Zhen).

[17] Deuxième paragraphe de la « Lettre à l’équipe de rédaction du Monde des Femmes », 秋瑾至女子世界记者书 Qiu Jin zhi nüzi shijie jizhe shu, dans Zhongguo nübao 中國女報, n° 2, avril 1907.

[18] Pour une synthèse de la critique de l’oppression et de l’inégalité par une analyse du système des classes sociales et de la confiscation des ressources, voir Agathe Senna, « Petite histoire de l’anarchisme chinois », lundimatin (à reparaître sur tarage.noblogs.org).

[19] Wang Qingyi, « Xin faxian de zhongguo xin nüjie zazhi di liu qi ji qi kaocha » [Analyse et découverte du sixième numéro de la Revue des Nouvelles Femmes Chinoises], in. Media Observer, 2019.

[20] À titre d’exemple, le numéro 5 qui devait sortir en juin a été publié en octobre.




Source: Tarage.noblogs.org