Mai 27, 2022
Par Contretemps
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Depuis la dislocation du « camp socialiste Â», le monde semble privĂ© d’alternatives capables de dĂ©fier l’hĂ©gĂ©monie capitaliste. DĂ©passer les limites des expĂ©riences du XXe siĂšcle apparaĂźt comme une condition indispensable pour construire une nouvelle alternative postcapitaliste socialement attractive, politiquement rĂ©alisable, Ă©cologiquement viable. Sommes-nous en condition d’y parvenir ? C’est la question que pose MartĂ­n Mosquera, intellectuel marxiste argentin et Ă©diteur principal de Jacobin Latin AmĂ©rica.

***

Le XVIIIe siĂšcle, avec la RĂ©volution française et l’essor de la bourgeoisie a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’un changement dans la façon d’expĂ©rimenter le prĂ©sent et, plus encore, l’avenir. Jusqu’alors, les sociĂ©tĂ©s projetaient leur vie sociale dans une reproduction perpĂ©tuelle ou selon un modĂšle de changement saisonnier ou cyclique, et seules les reprĂ©sentations religieuses offraient l’apaisement des cauchemars du monde et une promesse de bien-ĂȘtre et de fĂ©licitĂ©. Dans un passage cĂ©lĂšbre, Marx et Engels ont dĂ©crit la rupture inĂ©dite que la bourgeoisie a produite dans l’histoire :

« La bourgeoisie ne peut exister sans rĂ©volutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-Ă -dire l’ensemble des rapports sociaux. [
] Tout ce qui avait soliditĂ© et permanence s’en va en fumĂ©e, tout ce qui Ă©tait sacrĂ© est profanĂ©, et les hommes sont forcĂ©s enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports rĂ©ciproques avec des yeux dĂ©sabusĂ©s. Â»

 Dans le mĂȘme sens, 1789 a introduit le concept de rĂ©volution en tant que rupture radicale qui inaugurait des temps nouveaux. L’avenir est devenu ouvert et incertain. L’idĂ©e positiviste du progrĂšs cherchait Ă  rĂ©pondre Ă  la situation nouvelle : la sociĂ©tĂ© change mais en suivant une sĂ©quence ordonnĂ©e et prĂ©visible qui tend vers un avenir meilleur. Pourtant, l’incertitude sociale face au provisoire n’a jamais trouvĂ© de rĂ©confort dans ces spĂ©culations, comme en tĂ©moigne la littĂ©rature du XIXe siĂšcle (Baudelaire, TolstoĂŻ, Blake) qui met en scĂšne la rĂ©sistance Ă  l’industrialisation et l’angoisse devant un prĂ©sent qui s’avĂšre transitoire et incertain.

La tendance au changement et Ă  la transformation permanente des rapports sociaux a rapidement dĂ©bouchĂ© sur la mise en cause de l’ordre social lui-mĂȘme.

À partir du milieu du XIXe siĂšcle, avec les rĂ©volutions de 1848 en Europe et particuliĂšrement en France, et l’apparition des figures Ă©minentes de Pierre-Joseph Proudhon et de Louis Blanc pendant la DeuxiĂšme RĂ©publique, l’idĂ©e d’une alternative sociale au capitalisme est devenue une perspective rĂ©elle pour des millions de personnes. La rĂ©volution industrielle et l’essor de la bourgeoisie dĂ©truisaient impitoyablement les formes communautaires, artisanales et prĂ© capitalistes, mais cet essor Ă©tait suivi comme son ombre par un contre-mouvement de rĂ©sistance, d’oĂč est nĂ© le socialisme, le plus vaste mouvement politique et social de la modernitĂ©.

À la diffĂ©rence des grands courants politico-culturels prĂ©cĂ©dents tels les LumiĂšres ou le libĂ©ralisme, le socialisme n’a pas seulement suscitĂ© l’intĂ©rĂȘt d’intellectuels, de dirigeants de la petite bourgeoisie ou des Ă©lites Ă©tatiques : des secteurs entiers de la classe ouvriĂšre et du « petit peuple Â» se sont rassemblĂ©s autour de ses valeurs et de ses idĂ©es. Ce fut une puissante imagination politique, attractive et accessible pendant plus d’un siĂšcle.

Dans un texte de 1891 oĂč il analysait les perspectives du socialisme allemand, Friedrich Engels Ă©crivait :

« Aujourd’hui, nous comptons un soldat sur cinq ; dans quelques annĂ©es, nous en aurons un sur trois et, vers 1900, l’armĂ©e, toujours l’élĂ©ment prussien par excellence, sera socialiste dans sa majoritĂ©. Ce dĂ©veloppement se rĂ©alisera irrĂ©sistiblement, comme un diktat du destin. Le gouvernement de Berlin le voit approcher aussi bien que nous, mais il est impuissant. Â»

Le socialisme de la IIe Internationale et ses figures les plus Ă©minentes â€“ Kautsky, Plekhanov, Liebknecht, Luxemburg, Bebel  â€“  partageaient une confiance assurĂ©e en l’histoire et en l’avenir. Beaucoup a Ă©tĂ© Ă©crit sur l’influence de la notion moderne de progrĂšs dans ces conceptions du socialisme classique.

« Rien n’a plus corrompu le mouvement ouvrier allemand, Ă©crivait Benjamin, que la conviction de nager dans le sens du courant [
] On tenait [le progrĂšs] pour essentiellement irrĂ©sistible (pour automatique et suivant une ligne droite ou une spirale). Â»

Pannekoek a qualifiĂ© de « radicalisme passif Â» la stratĂ©gie kautskienne, issue de l’idĂ©e que l’histoire Ă©tait assurĂ©e d’une fin heureuse. Tout cela est vrai mais n’épuise pas la question.

L’optimisme du dĂ©but du siĂšcle n’était pas la simple version populaire d’une eschatologie historique moderne qui, partant de la philosophie de Hegel, avait gagnĂ© la tĂȘte de l’ouvrier mĂ©tallurgiste social-dĂ©mocrate. C’était une expĂ©rience quotidienne et une conquĂȘte politique. On avait confiance dans l’avenir parce que les progrĂšs sociaux et politiques le permettaient. Les partis sociaux-dĂ©mocrates croissaient, Ă©lection aprĂšs Ă©lection, les syndicats voyaient augmenter le nombre de leurs affiliĂ©s et une vigoureuse subculture ouvriĂšre s’était dĂ©veloppĂ©e au sein de la sociĂ©tĂ© bourgeoise. La croyance en « les forces de l’histoire Â» ne reproduisait pas seulement inconsciemment une idĂ©ologie moderne de progrĂšs ; elle Ă©tait aussi un jugement pratique, normatif plutĂŽt que descriptif, fondĂ© sur l’expĂ©rience de la force mĂȘme. C’était une force politique mobilisatrice.

Les choses allaient pourtant se compliquer. À partir de 1914, en quelques annĂ©es Ă  peine, s’expĂ©rimentent en accĂ©lĂ©rĂ© les problĂšmes qui n’ont ensuite cessĂ© de marquer le XXe siĂšcle : capitulation de la social-dĂ©mocratie, bureaucratisation du premier État ouvrier, autonomisation ou dĂ©rive oligarchique des directions partidaires, conservatisme des structures syndicales, rĂ©silience de l’État bourgeois et de son appareil rĂ©pressif, marginalisation des petits groupes radicaux. Le socialisme europĂ©en a brusquement perdu son innocence. Pour autant, l’optimisme du XXe siĂšcle contraste notablement avec notre prĂ©sent. Les adversitĂ©s et les dĂ©faites qu’avait subies la gauche au cours de cette pĂ©riode perdaient de leur gravitĂ© face Ă  une promesse d’avenir toujours assurĂ©e, et dont elles ne constituaient que des jalons inĂ©vitables.

Dans MĂ©lancolie de gauche Enzo Traverso Ă©crit :

«Les dĂ©faites historiques Ă©voquĂ©es plus haut – 1848, la Commune de Paris, la rĂ©volte spartakiste, le soulĂšvement du ghetto de Varsovie et la lutte de guĂ©rilla de Che Guevara en Bolivie – avaient un goĂ»t de grandeur et de gloire. Â», elles Ă©taient l’aliment et la force des luttes Ă  venir. « Ce n’étaient pas ces dĂ©faites obscures qui, selon Charles PĂ©guy et Daniel BensaĂŻd, engendraient « dĂ©ception et dĂ©senchantement« , des dĂ©faites dont « une gĂ©nĂ©ration ne peut pas se relever Â» Â».

La chute du « camp socialiste Â», Ă  l’inverse, a bien provoquĂ© une dĂ©faite de ce type. Les intellectuels des classes dominantes ont perçu ce changement subjectif et se sont efforcĂ©s de le cristalliser idĂ©ologiquement. : un « nouvel ordre mondial Â» avait Ă©mergĂ© dans les annĂ©es 1990, nouveau « minuit dans le siĂšcle Â» pour reprendre l’expression que Victor Serge a utilisĂ©e pour symboliser l’ascension simultanĂ©e du fascisme et du stalinisme dans les annĂ©es 1930.

Pour Perry Anderson, la singularitĂ© historique de la pĂ©riode ouverte par l’offensive du capitalisme nĂ©olibĂ©ral qui a suivi la chute du socialisme rĂ©el, c’est que jamais, depuis la RĂ©forme, une idĂ©ologie n’avait bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une aussi large acceptation et Ă©tait Ă  ce point exempte de toute alternative qui la dĂ©fierait. Frederic Jameson a affirmĂ© dans le mĂȘme sens qu’il est plus facile actuellement d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Ainsi, notre Ă©poque est marquĂ©e par une rupture dans la façon d’expĂ©rimenter le prĂ©sent et l’avenir qu’avait inaugurĂ©e 1789. En lieu et place, le pessimisme s’installe en tant qu’horizon indĂ©passable de notre Ă©poque.

De quoi socialisme est-il le nom ?

Trente annĂ©es se sont pourtant Ă©coulĂ©es depuis la chute du socialisme rĂ©el. Et tout est restĂ© calme. Au tournant du siĂšcle, un lent processus de recomposition du mouvement social s’est amorcĂ© : le soulĂšvement zapatiste, les grĂšves de Seattle en 1999, les luttes contre le nĂ©olibĂ©ralisme en AmĂ©rique latine. Dans les annĂ©es qui ont suivi et quelles qu’en soient les limites, certains gouvernements en AmĂ©rique latine se sont Ă  nouveau rĂ©clamĂ© du socialisme. Plus rĂ©cemment, c’est rien moins que la jeunesse des États-Unis pour qui socialisme redevient un terme populaire et attractif. De grandes rĂ©voltes ont parcouru le monde, dĂ©passant tout ce que l’on avait vu depuis 1968. Nous ne sommes plus dans les annĂ©es 1990.

Les luttes et les mobilisations avancent, en tout cas, plus rapidement que la construction d’une alternative. Les explosions sociales de ces derniĂšres annĂ©es (Chili, HaĂŻti, AlgĂ©rie, « gilets jaunes Â», Black Lives Matter, pays arabes, pour en citer quelques-unes) tĂ©moignent de la double composante de la conjoncture actuelle : les classes populaires sont capables de faire irruption dans la sphĂšre publique, de renverser des gouvernements et mĂȘme des rĂ©gimes en place depuis de longues dĂ©cennies, comme ce fut le cas pour le Printemps arabe, mais elles se retrouvent rapidement dans l’impasse : elles ne savent simplement pas comment continuer. Les expĂ©riences de canalisation institutionnelle de ces mobilisations (le cycle progressiste en AmĂ©rique latine, les candidatures de Bernie Sanders et de Jeremy Corbyn, le changement constitutionnel au Chili), au-delĂ  de leurs aspects positifs, sont bien Ă©loignĂ©es de l’objectif qui vise Ă  que s’inscrive au sein des classes populaires une alternative sociale et politique au capitalisme.

Mais il ne s’agit pas seulement que s’enracine Ă  nouveau une idĂ©e oubliĂ©e, comme si on remettait un objet Ă  sa place. Reconstruire un horizon politique alternatif va exiger un travail de reconstruction et de redĂ©finition. Il ne s’agit pas de rĂ©Ă©diter la rĂ©volution bolchevique en Ă©cartant Staline. Comme l’écrit Ă  juste titre Catherine Samary, nous ne pouvons pas nous dĂ©gager du stalinisme en affirmant simplement : « Ce n’était pas le socialisme, cela ne nous concerne pas. Â»

Une certaine idĂ©e du socialisme n’est plus souhaitable ni rĂ©alisable aujourd’hui : Ă©limination rapide du marchĂ©, Ă©tatisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la vie sociale, suppression des libertĂ©s formelles et des institutions reprĂ©sentatives au nom d’une forme supĂ©rieure de dĂ©mocratie. La sociĂ©tĂ© nouvelle ne peut pas davantage ĂȘtre imaginĂ©e en s’en remettant Ă  l’utopie primitive du socialisme fouriĂ©riste ou saint-simonien. Cette conception n’a plus de pertinence. Une expectative utopique, quand elle rĂ©unit ambition et ingĂ©nuitĂ© comme, par exemple, la dĂ©mocratie directe Ă  un niveau de masse, peut souvent conduire Ă  des dispositions pratiques opposĂ©es, Ă  savoir l’étatisation bureaucratique de la sociĂ©tĂ©. C’est ce que dĂ©crit bien Daniel BensaĂŻd :

« Ici aussi, qui veut faire l’ange risque toujours de faire la bĂȘte : Ă  vouloir abolir la reprĂ©sentation, on a de fortes chances de verser dans une dĂ©mocratie corporative dont la consĂ©quence serait, non pas le dĂ©pĂ©rissement, mais, in fine, le renforcement de l’État bureaucratique. [
] Ce que LĂ©nine combattit alors, Ă  travers l’Opposition ouvriĂšre, c’est en rĂ©alitĂ© une conception corporative de la dĂ©mocratie socialiste qui juxtaposerait sans synthĂšse les intĂ©rĂȘts particuliers de localitĂ©, d’entreprise, de mĂ©tier, sans parvenir Ă  dĂ©gager un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Il deviendrait alors inĂ©vitable qu’un bonapartisme bureaucratique vienne coiffer ce rĂ©seau de pouvoirs dĂ©centralisĂ©s et de dĂ©mocratie Ă©conomique locale, incapables de proposer un projet hĂ©gĂ©monique Ă  l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Â»

Des questions programmatiques fondamentales se posent alors dans l’hypothĂšse oĂč s’ouvriraient Ă  nouveau Ă  notre Ă©poque des processus de transition au socialisme. Quel lien entre le plan et le marchĂ© ? Quel niveau de centralisation et quelle autonomie de gestion pour les producteurs sur leur lieu de travail ? De quel État avons-nous besoin ? Quel lien entre les expĂ©riences de « dĂ©mocratie par en bas Â» et les formes de centralisation reprĂ©sentative ? Le socialisme peut redevenir un projet de masse si nous parvenons Ă  ce que s’inscrive dans l’expectative populaire une image simple et puissante de la sociĂ©tĂ© pour laquelle nous luttons. Les sempiternels dĂ©bats marxistes, sous cet aspect, peuvent nous faire perdre de vue une question fondamentale. Si le socialisme peut impliquer des discussions techniques, ce n’est pas pour autant une idĂ©e compliquĂ©e. Il s’agit fondamentalement du contrĂŽle dĂ©mocratique de la production sociale afin qu’elle cesse de s’exercer aux dĂ©pens des individus.

Le contrĂŽle social de la vie matĂ©rielle implique la combinaison de diffĂ©rents rĂ©gimes de propriĂ©tĂ©, avec pour axe la propriĂ©tĂ© publique des ressources Ă©conomiques essentielles (« la socialisation des grands moyens de production Â» a toujours impliquĂ© qu’il y en avait d’autres). Le recours au marchĂ© dans les processus de transition au socialisme est aussi inĂ©vitable que le fait de ne pas l’assimiler de façon acritique. Il ne s’agit pas seulement d’imbriquer plan et marchĂ© dans certaines proportions et de combiner des rĂ©gimes de propriĂ©tĂ© diffĂ©rents (Ă©tatisation, municipalisation, coopĂ©ratives, petite propriĂ©tĂ©). Il faut Ă©galement modifier le marchĂ© pour l’adapter Ă  une sociĂ©tĂ© oĂč doit prĂ©valoir le contrĂŽle dĂ©mocratique de la vie productive. « Socialiser le marchĂ© Â», c’est ce que propose avec luciditĂ© Diane Elison. Elle retourne Ă  l’école autrichienne et aux nĂ©olibĂ©raux leur accusation d’un dĂ©ficit chronique d’information dans une Ă©conomie planifiĂ©e, en soulignant la persistance nocive du secret commercial et industriel dans le capitalisme. Elle propose de « dĂ©passer les barriĂšres qui s’opposent Ă  l’échange d’information quand les marchĂ©s ont un caractĂšre privĂ© Â», de socialiser l’accĂšs aux donnĂ©es en matiĂšre de « productivitĂ©, coĂ»ts de production et innovations Â» pour les entreprises publiques administrĂ©es par les travailleurs ou les coopĂ©ratives. Le marchĂ© peut alors jouer son rĂŽle dans une Ă©conomie dĂ©mocratiquement planifiĂ©e, plutĂŽt que d’altĂ©rer sa cohĂ©rence interne.

Ces questions sont importantes pour des raisons Ă©conomiques mais aussi politiques et dĂ©mocratiques. L’étatisation de la production Ă©conomique conduit inĂ©vitablement Ă  un État bureaucratique quand elle se rĂ©alise sans contrepoids dans la distribution sociale du pouvoir, qu’ils proviennent soit du commerce privĂ© soit de la dĂ©mocratisation de la vie sociale et politique. Le devenir État, aussi bien de l’activitĂ© Ă©conomique que de la politique, a marquĂ© le socialisme du XXe siĂšcle qui, dans une perspective tĂ©mĂ©raire, avait postulĂ© le dĂ©pĂ©rissement de l’État. D’Engels, on avait retenu le pronostic selon lequel l’État commencerait Ă  dĂ©pĂ©rir dĂšs l’expropriation de la bourgeoisie. Il faut rejeter aujourd’hui rĂ©solument cette prĂ©diction ingĂ©nue. Une des tĂąches fondamentales du socialisme du XXIe siĂšcle est prĂ©cisĂ©ment de dĂ©terminer les formes institutionnelles durables d’un pouvoir politique dĂ©mocratique, plutĂŽt que de croire qu’il suffirait d’instaurer un pouvoir d’exception provisoire qui s’éteindrait en cĂ©dant la place Ă  un auto-gouvernement social sans mĂ©diations institutionnelles.

Le socialisme redeviendra un projet pour les masses si nous obtenons que s’inscrive dans l’expectative populaire l’image simple et puissante de la sociĂ©tĂ© pour laquelle nous luttons. Combiner plan, marchĂ© et autogestion constitue un complĂ©ment irremplaçable pour la dĂ©mocratisation de la vie publique. Mais si nous voulons Ă©viter que le mot « dĂ©mocratie Â» ne se rĂ©duise Ă  un substitut commode qui obscurcit plus qu’il n’éclaire, nous devons la dĂ©finir de façon prĂ©cise. À propos de la bureaucratie, Trotsky Ă©crivait :

« S’il existait un cerveau universel, dĂ©crit par la fantaisie intellectuelle de Laplace, (il) pourrait construire a priori un plan Ă©conomique dĂ©finitif et sans aucune faute, en commençant par calculer les hectares de fourrages et en finissant par les boutons de gilet. Â»

 Si on veut prĂ©server la participation directe des masses dans la gestion des grandes entreprises publiques (prioritĂ©s des investissements, durĂ©e de la journĂ©e de travail, organisation du processus Ă©conomique), on ne peut pas passer son temps Ă  dĂ©cider de la couleur des boutons, sauf Ă  vouloir rĂ©gler sa vision utopique sur la plaisanterie d’Oscar Wilde selon qui le problĂšme du socialisme est qu’il va nous faire perdre bien des aprĂšs-midi.

Nous ne rĂ©soudrons pas ce que Rakovsky a nommĂ© prĂ©cocement « les dangers professionnels du pouvoir Â» (bureaucratie, privilĂšges, passivitĂ© des masses) avec l’entrĂ©e en scĂšne messianique d’une dĂ©mocratie directe de masse qui dissoudrait tous les problĂšmes de la politique et du pouvoir. Il faut construire une volontĂ© gĂ©nĂ©rale dĂ©mocratique qui aille au-delĂ  de la simple addition de points de vue particuliers propre Ă  la pyramide des conseils Ă  laquelle pensaient les bolcheviques. Les institutions de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative jouent un rĂŽle irremplaçable pour Ă©viter la dĂ©rive vers une dynamique corporative et bureaucratique : suffrage universel, multipartisme, État de droit, libertĂ©s civiques, combinĂ©s Ă  de nouvelles formes de dĂ©mocratie, principalement sur les lieux de travail et dans la production. L’État ne doit pas tout absorber, quand bien mĂȘme il s’agirait d’un pouvoir public dĂ©mocratisĂ©. Il faut garantir face Ă  lui une certaine autonomie du « social Â» : cela rend alors plus accessible l’objectif d’impulser une politisation de la vie publique capable de combattre d’éventuels risques bureaucratiques. La classe ouvriĂšre doit disposer des ressources pour se dĂ©fendre y compris face au pouvoir politique qu’elle contribue Ă  construire et qui vise Ă  la reprĂ©senter, comme l’a bien compris intuitivement LĂ©nine dans la discussion sur l’autonomie des syndicats en 1920-1921. L’« Ă‰tat ouvrier Â» est toujours une menace latente contre la classe ouvriĂšre elle-mĂȘme.

Le socialisme n’est pas, heureusement, un « au-delĂ  absolu Â» auquel nous ne pourrions tendre que par le recours Ă  une imagination utopique. Il est dĂ©jĂ  inscrit dans notre prĂ©sent sous forme embryonnaire, fondamentalement comme produit des luttes populaires qui ont permis des conquĂȘtes et des rĂ©formes.

Une projection vers l’avenir ne peut ĂȘtre un exercice imaginatif de science-fiction. Cela commence par l’action conservatoire pour dĂ©fendre ce qui mĂ©rite de l’ĂȘtre : les libertĂ©s dĂ©mocratiques, face Ă  l’évolution toujours plus autoritaire du capitalisme ; les droits sociaux, face Ă  l’offensive patronale ; la planification de secteurs de l’économie qui Ă©chappent au marchĂ©, tels la santĂ© publique, face aux volontĂ©s de privatisation. Dans chaque conquĂȘte populaire Ă©merge avec difficultĂ© une sociĂ©tĂ© future possible. De la volontĂ© dĂ©fensive de prĂ©server les acquis surgiront les luttes offensives pour une nouvelle sociĂ©tĂ© oĂč ces acquis pourront ĂȘtre stabilisĂ©s et renforcĂ©s.

Y a-t-il un avenir ?

La subordination de la production sociale Ă  la planification consciente relĂšve aujourd’hui d’une raison et d’une urgence additionnelles : c’est la seule façon de garantir une transition Ă©nergĂ©tique et un changement productif qui Ă©vite ou attĂ©nue la catastrophe climatique en cours. Toute analyse du futur, capitaliste ou socialiste, se doit de faire face Ă  l’imminence d’une crise climatique qui s’accĂ©lĂšre de jour en jour.

Cette prise de conscience de la crise climatique soufre d’une ambiguĂŻtĂ©. Pour une part, c’est un facteur de radicalisation politique : nous devons affronter le capitalisme fossilisĂ© si nous voulons qu’existe un futur pour la vie sur la planĂšte. Les mobilisations de la jeunesse pour le climat se dĂ©roulent sous nos yeux et rien ne laisse prĂ©voir qu’elles vont cesser. Rien ne condamne davantage l’avenir du capitalisme que l’effondrement climatique vers lequel il se dirige.

Pourtant, le pronostic est Ă  ce point terrifiant qu’il semble conduire Ă  une dissonance cognitive Ă  un niveau de masse : nous sommes prĂȘts Ă  continuer d’acheter des smartphones tout en Ă©tant confiants que rien ne va si mal tant que nous pouvons nous accommoder de l’information dĂ©sagrĂ©able que produit la conscience de la crise climatique. Sur cette question, la situation est plus ambiguĂ« que ce qu’on pouvait espĂ©rer.

Il ne faut pas non plus oublier que le socialisme du dĂ©but du XXe siĂšcle s’est ouvert la voie dans un contexte de catastrophe, essentiellement celles qui ont rĂ©sultĂ© des grandes guerres. C’est ce qui rend lĂ©gitime l’appel d’un Andreas Malm Ă  un « lĂ©ninisme Ă©cologique Â» : faire que la crise Ă©cologique devienne une crise du capitalisme lui-mĂȘme, transformer la « crise des symptĂŽmes Â» en une « crise des causes Â», Ă  l’image de LĂ©nine qui a transformĂ© la dĂ©faite russe dans la guerre impĂ©rialiste en la premiĂšre victoire rĂ©volutionnaire du siĂšcle dernier. Nous ne pouvons pas Ă©carter la perspective que le socialisme renaisse en tant que rĂ©ponse au mal-ĂȘtre de la catastrophe climatique.

L’avenir dure longtemps

Divers auteurs ont soulignĂ© Ă  bon escient que le capitalisme nĂ©olibĂ©ral (postfordiste, flexible, prĂ©caire) a pour corrĂ©lation un changement subjectif, un « nouvel esprit du capitalisme Â», selon la formule de Boltanski et Chiapello renvoyant au cĂ©lĂšbre ouvrage de Weber. À suivre ces auteurs, le capitalisme contemporain a mutĂ© en s’adaptant en partie Ă  la mise en cause qu’il a essuyĂ©e dans les annĂ©es 1960 et 1970. Il s’est produit une convergence de la critique sociale du capitalisme et de ce que les auteurs appellent la « critique artiste Â». Si la critique sociale met en cause les inĂ©galitĂ©s et l’exploitation propres au capitalisme, la critique artiste porte sur l’aliĂ©nation, l’inauthenticitĂ© et l’unidimensionnalitĂ© de la vie sociale. Ce concept trouve son origine non pas dans le mouvement ouvrier mais bien dans les modes de vie alternatifs des artistes et des bohĂšmes. Selon Boltanski et Chiapello, le capitalisme nĂ©olibĂ©ral s’empare de ce type de questionnements libertaires dont le paradigme est reprĂ©sentĂ© par Mai 68 en France. C’est ce qui confĂšre au nouveau capitalisme sa qualitĂ© flexible, autonome et autogestionnaire Ă  l’opposĂ© des caractĂ©ristiques bureaucratiques et disciplinaires. Silicon Valley et Uber.

Nancy Fraser dĂ©veloppe une perspective convergente dans sa critique du « nĂ©olibĂ©ralisme progressiste Â». Le capitalisme nĂ©olibĂ©ral, particuliĂšrement quand il est gĂ©rĂ© par les sociaux-dĂ©mocrates et les travaillistes, scelle une alliance entre le marchĂ© et une version superficielle et libĂ©rale des aspirations Ă  l’émancipation des annĂ©es 1960. La reprĂ©sentation la plus utile pour le nĂ©olibĂ©ralisme n’est pas Pinochet ou Thatcher mais Clinton, Blair et les sociaux-dĂ©mocrates europĂ©ens : flexibilitĂ© et autonomie, qu’il s’agisse de la concurrence des marchĂ©s ou des droits civiques et des modes de vie. La combinaison d’une attaque des droits du travail avec des concessions superficielles sur le plan de la citoyennetĂ©, les questions de genre, LGBT et le multiculturalisme.

Le nĂ©olibĂ©ralisme s’est donc appropriĂ©, mĂȘme si ce n’est que superficiellement, nombre de nos aspirations Ă©mancipatrices. Cela nous oblige Ă  penser de façon plus complexe que lors des pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes la place du dĂ©sir dans l’hĂ©gĂ©monie sociale capitaliste, comme l’ont fait certains auteurs contemporains : Fredric Jameson, Mark Fischer, le courant « accĂ©lĂ©rationniste Â». Le capitalisme contemporain propose multiculturalisme, mutations technologiques et avenirs imprĂ©vus (n’oublions pas : « La bourgeoisie ne peut exister sans rĂ©volutionner constamment [
] l’ensemble des rapports sociaux. Â») alors que la gauche paraĂźt viscĂ©ralement austĂšre et dĂ©pourvue de tout enthousiasme prometteur. « Le dĂ©sir d’un iPhone, Ă©crit Fischer, se transforme automatiquement en un dĂ©sir de capitalisme tout court. Â»

La gauche actuelle est nourrie de mĂ©moire et de passĂ© : l’Holocauste, le Goulag, les dictatures latinoamĂ©ricaines. Mais la prioritĂ© que l’on donne Ă  se rĂ©clamer des victimes est le propre d’une figure subjective dĂ©fensive et de la mĂ©lancolie. Se rĂ©approprier une forme de dimension utopique exige de rompre avec le climat culturel des derniĂšres dĂ©cennies. Si la gauche veut disputer l’avenir au capitalisme, elle doit se lier Ă  nouveau Ă  la projection stimulante des forces sociales vers une vie aux facettes multiples, plus riche, plus intĂ©ressante. Il faut retrouver l’élan, comme l’écrivait Benjamin Ă  l’adresse des surrĂ©alistes et « gagner Ă  la rĂ©volution les forces de l’ivresse Â». Elle doit retrouver la confiance promĂ©thĂ©enne en ce qu’un jour la classe ouvriĂšre sera Ă  nouveau en capacitĂ© de s’approprier le monde et de rompre les barriĂšres que le capitalisme dresse face Ă  toute expĂ©rimentation – politique, vitale, esthĂ©tique – dans la crĂ©ation de la sociĂ©tĂ© et de nous-mĂȘmes.

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PubliĂ© par Jacobin Latin AmĂ©rica et traduit de l’espagnol (argentin) par Robert March pour Contretemps.

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Source: Contretemps.eu