Octobre 11, 2021
Par Lundi matin
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Son premier livre, Alfred MĂ©traux et le chamanisme (2004), est tirĂ© d’un mĂ©moire de master en Anthropologie, sorte de prĂ©lude thĂ©orique au grand saut dans l’inconnu qui devait suivre : Les Voleurs d’ombre. L’univers religieux des bergers de l’Ausangate (Andes centrales), second livre paru en 2010 aux Ă©ditions de la SociĂ©tĂ© d’ethnologie, ouvrage cette fois tirĂ© de sa thĂšse de doctorat en Anthropologie.

D’origine pĂ©ruvienne par sa mĂšre, Xavier Ă©tait habitĂ© depuis sa plus tendre enfance par la question des relations entre les descendants des colons espagnols et les Indiens des hauts plateaux andins. Pour sa ThĂšse de doctorat, il choisit de franchir la barriĂšre des classes, des races, de l’espace et du temps. Il apprit le quechua, gravit la montagne, partit vivre auprĂšs des bergers des Andes, Ă  une altitude oĂč la nature n’est pas tant hostile que radicale. Il fut d’abord accueilli par le silence des espaces infinis, le cri des lamas, la profondeur des nuits glacĂ©es et l’indiffĂ©rence dĂ©terminĂ©e des bergers. Il tint bon, jusqu’au jour oĂč les bergers reconnurent en lui non pas un « blanc Â» venu remplir sa cruche d’un savoir qui lui servirait ensuite de capital symbolique pour bĂątir une carriĂšre acadĂ©mique, mais un ami, bientĂŽt un frĂšre. Xavier Ă©tait ainsi. Il touchait Ă  l’ñme. Parce qu’il ne trichait pas :

« Le camion a quittĂ© Sicuani Ă  quatre heures du matin, dans le froid encore mordant de l’aube. Au fur et Ă  mesure que l’on s’élĂšve, l’air devient plus sec. La sensation de froid est attĂ©nuĂ©e par le soleil qui passe les premiĂšres crĂȘtes et que l’on aperçoit par intermittence. Lorsqu’il neige en revanche, comme c’est bien souvent le cas, on s’enfonce dans une tiĂ©deur ouatĂ©e, en observant les collines qui renvoient une pĂąleur irrĂ©elle. De Minas Chupa, oĂč l’on arrive Ă  neuf heures passĂ©es, on aperçoit, vers le nord-est, la vallĂ©e de Sallina, qui s’étire en contournant les monts Yana Urqu et Pupusayuq vers l’est. Pour l’atteindre, il faudra franchir la vaste plaine marĂ©cageuse que l’on a devant soi : je me suis maintes fois Ă©garĂ© dans ce dĂ©dale de flaques et mares, Ă  l’eau basse et couverte de moutons de neige. La plaine est barrĂ©e en son milieu par les eaux conjuguĂ©es du Sallma Mayu et du Chuwa Mayu, qui forment ensemble le WakaWata. Il faut bien connaĂźtre le chemin, car il n’y a qu’un seul guĂ© : je l’appris Ă  mes dĂ©pends lorsque, par un matin de mars 2001, aveuglĂ© par une violente tempĂȘte de neige, seul au milieu de cette plaine inhospitaliĂšre, je me perdis et, me dĂ©cidant malgrĂ© tout Ă  franchir la riviĂšre (il n’y aurait pas de camion avant le lendemain !), je tombai, avec tout mon matĂ©riel, dans un trou du lit du fleuve, masquĂ© par les eaux tourbillonnantes. Je m’y enfonçai jusqu’à mi-corps. Ce jour-lĂ , me voyant Ă©puisĂ©, aprĂšs plusieurs heures de marche oĂč il m’avait fallu presser le pas pour combattre le froid qui m’envahissait, emportĂ© par les rafales de vent et de neige qui soulevaient les pans de mon poncho, Braulio comprit, je crois, que j’étais sincĂšrement dĂ©cidĂ© Ă  partager un temps la vie des bergers. Pour la premiĂšre fois, quelques jours plus tard, il me conta de lui-mĂȘme une histoire Â» (Les Voleurs d’ombre, p. 44).

Gravir la montagne, franchir Ă  corps perdu les eaux glacĂ©es de la riviĂšre, marcher des heures durant dans le vent, le brouillard et la neige, Ă  l’aveugle, au senti, au risque de se perdre et de mourir, ceci dans le seul but de recueillir la parole d’un berger des Andes, Xavier Ă©tait ainsi : un aventurier de la pensĂ©e. Pour de vrai. De ce voyage initiatique, il tira beaucoup plus qu’un livre, une Ă©thique, celle de la rencontre avec l’autre homme.

C’est sans doute ce qui convainquit le CCFD de le charger de la supervision des projets de dĂ©veloppement soutenus par l’institution dans le monde entier. De ses pĂ©rĂ©grinations universelles, il tira un troisiĂšme livre paru au Seuil en 2017 : Blanche est la Terre. RĂ©cit. La blancheur en question est celle non de la peau, mais du cƓur des hommes qui habitent en vĂ©ritĂ© notre planĂšte, Terre des hommes que Xavier voyait dĂ©vastĂ©e par la logique marchande, mensongĂšre et prĂ©datrice du Capital. « Nous sommes tous haĂŻtiens Â» aurait pu ĂȘtre son mot d’ordre, celui qui rĂ©sumerait tant l’état des lieux que la source d’un salut Ă  venir :

« HĂ©las, le cas d’HaĂŻti, pour ĂȘtre archĂ©typale et caricatural, n’en est pas moins exemplaire de cette ‘‘grande transformation’’ qui a vu le marchĂ© devenir l’élĂ©ment organisateur des sociĂ©tĂ©s modernes. DĂ©barrassĂ© des contraintes que lui imposait la coexistence avec des sociĂ©tĂ©s locales, faites de compromis sociaux et d’un dialogue multisĂ©culaire avec un environnement considĂ©rĂ© comme bio-tope (c’est-Ă -dire lieu de vie), le marchĂ© est dĂ©sormais dĂ©ployĂ© Ă  une vaste Ă©chelle, sur le plan lisse et sans grumeau que la mondialisation a fabriquĂ© pour lui Â» (Blanche est la terre, p. 155).

Revenu en France, sa mission auprĂšs du CCFD accomplie, il entre Ă  l’ENA, parce qu’il est convaincu qu’il faut s’emparer, autant que faire se peut, des leviers institutionnels. Cependant, loin de se rallier Ă  la philosophie de l’institution, il la mine de l’intĂ©rieur. Il rĂ©flĂ©chit assidĂ»ment Ă  l’offensive nĂ©olibĂ©rale sur le salariat occidental et dresse le constat de ce qu’il appelle La Tropicalisation du monde (Puf, 2019), soit la maniĂšre dont le rĂ©gime Ă©conomique et social qui a prĂ©valu dans les anciennes colonies est en train de revenir, tel un boomerang, sur les nations colonisatrices. Autrement dit, plutĂŽt qu’un passĂ© rĂ©volu, « L’expĂ©rience coloniale est prĂ©figuratrice Â» (p. 63), ce dont il tire alors la leçon suivante : apprendre auprĂšs des anciens colonisĂ©s la possibilitĂ© de rĂ©enchanter le monde. Il conclut :

« La contribution du Sud global Ă  notre conscience politique se rĂ©sume en somme Ă  une formule simple : contre la marchandisation il nous faut apprendre Ă  rĂ©tablir l’ob-vie, autrement dit l’évidence limpide de ce qui se trouve devant nous, sur le chemin : la dimension relationnelle de l’ĂȘtre humain et, plus largement, de tout ĂȘtre vivant. ReliĂ©s aux puissances d’agir que les Andins nomment animu, et d’elles dĂ©pendantes : c’est lĂ  ce que nous sommes Â» (La Tropicalisation du monde, p. 113).

De son passage Ă  l’ENA, il tire nĂ©anmoins un art de la synthĂšse dont il fait usage dans Demain la planĂšte. Quatre scĂ©narios de dĂ©globalisation (Puf, 2021), son cinquiĂšme livre paru, le dernier de son vivant. Et sous la forme policĂ©e du conseiller d’Etat qui maĂźtrise ses dossiers et dĂ©crypte les alternatives Ă  venir surgit, encore et toujours, au dĂ©tour d’un exercice de prospective, une parole de chaman, inspirĂ©e des bergers des Andes ou de Nietzsche :

« La valeur d’un objet, d’une action ou d’une connaissance, dĂ©pend de sa contribution plus ou moins grande Ă  l’intensitĂ© de vie, entendue Ă  la fois comme quantitĂ© de liens (Ă©tablis, rendus possibles par l’objet, l’action ou la connaissance en question) et qualitĂ© de ces liens, proportionnelle Ă  leur fĂ©conditĂ©, Ă  leur capacitĂ© Ă  susciter Ă  leur tour d’autres liens Ă©galement fructueux Â» (Demain la planĂšte, p. 103-104).

Son dernier livre, L’Etat de nature, a Ă©tĂ© adressĂ© Ă  son Ă©diteur des Puf quelques mois avant son dĂ©cĂšs. Xavier me l’avait remis en mars de cette annĂ©e. L’ouvrage part de plusieurs constats, notamment deux : le premier est relatif Ă  l’Etat, rĂ©duit aujourd’hui Ă  sa nuditĂ© la plus crue : « l’Etat d’exception Â» ; le second est relatif au Capital :

« Des dĂ©cennies de nĂ©olibĂ©ralisme ont rĂ©duit la sociĂ©tĂ© Ă  une sorte de poussiĂšre d’individus, ballotĂ©s par les exigences d’accumulation du capital rendues de plus en plus exorbitantes Ă  l’heure oĂč, pour diverses raisons aussi objectives et incontestables qu’un coucher de soleil, le dit taux d’accumulation (ou taux de profit) du capital ne cesse de se rĂ©duire. Le conserver au plus haut niveau possible, voilĂ  toute l’affaire des capitalistes : la sous-rĂ©munĂ©ration chronique des facteurs de production (ressources naturelles, force de travail, Ă©quipements, savoir-faire individuels et collectifs, Etat) est dĂ©sormais le moyen le plus sĂ»r de rĂ©munĂ©rer les dĂ©tenteurs de capitaux au taux le plus Ă©levĂ© Â» (L’Etat de nature, inĂ©dit).

De ce double constat rĂ©sulte, en forme de rĂ©action, ce que Xavier appelle un « dĂ©sir de fascisme Â». C’est l’alternative, l’avenir qu’il faut conjurer : nĂ©olibĂ©ralisme triomphant et/ou rĂ©action fascisante. Mais laissons aux Puf le soin de publier le manuscrit avant que de parler du chemin que fraie l’auteur dans cet ultime Ă©crit politique, Ă©cologique et philosophique.

*

J’ai rencontrĂ© Xavier en classes prĂ©paratoires littĂ©raires dans un lycĂ©e de la banlieue parisienne, c’était il y a trente ans ; nous avions dix-huit ans. Nous sommes devenus des amis, des intimes. Xavier Ă©tait exubĂ©rant, comĂ©dien, rieur, j’étais timide, discret, peu disert. Il aimait ma rĂ©serve, j’aimais sa gĂ©nĂ©rositĂ©. Il Ă©tait catholique d’origine pĂ©ruvienne, j’étais athĂ©e d’origine juive ; il fut rĂ©servĂ© sur mon dĂ©part pour IsraĂ«l, comme je fus rĂ©servĂ© sur sa conversion Ă  l’écologie. Nous avions nos dĂ©bats, nos dĂ©saccords, sur le sionisme comme sur la valorisation de la nature. Mais nous Ă©prouvions l’essentiel de ce qui construit une amitiĂ© : nous savions identifier la grandeur qui gisait dans nos failles respectives.

Xavier Ă©tait d’un enthousiasme et d’un optimisme qui confinaient parfois, aux yeux d’hommes et de femmes plus stratĂšges, plus calculateurs, Ă  de la naĂŻvetĂ©. Il Ă©tait pourtant tout sauf naĂŻf, il Ă©tait sincĂšre. Et il portait en lui la gravitĂ© d’un homme qui refusait d’aborder quiconque avec calcul. C’était ce qu’avaient dĂ©celĂ© en lui les bergers des Andes, ses frĂšres de pensĂ©e et de cƓur.

Il incarnait Ă  mes yeux le mot de Spinoza selon lequel la mort est une chose extĂ©rieure, une rencontre fortuite. Car rien, chez lui, ne laissait prise Ă  la mort. Pas mĂȘme sa profonde fragilitĂ© d’ñme, qui Ă©tait tout entiĂšre tournĂ©e vers la vie. La cruelle maladie elle-mĂȘme n’a pu entamer sa joie de vivre et de partager, jusqu’à son dernier souffle.

Aujourd’hui Xavier n’est plus, mort de cette mort qu’il a racontĂ©e dans Blanche est la Terre, au sujet du pĂšre d’un ami de l’ethnie Korekore rencontrĂ© lors de son sĂ©jour au Zimbabwe durant ses jeunes annĂ©es de coopĂ©ration au sortir de Sciens-Po. Mon affliction, je lui dois donc de la porter Ă  la hauteur de sa pensĂ©e de la mort, telle qu’il l’a Ă©prouvĂ©e, et telle que ses deux enfants, Emile et HĂ©loĂŻse, leur mĂšre, son ex-femme Laure, ses parents, son frĂšre et sa sƓur, ses amis, l’ont reçue en partage au jour de ses adieux :

« Son agonie ne sera pas longue. Nous y assistons avec la certitude de l’inĂ©luctable, comme on observe une flamme qui s’éteint sur la bougie devenue flaque de cire. Ce n’est plus qu’une affaire de minutes. L’ƓdĂšme pulmonaire s’étend comme une marĂ©e montante. Dans l’assemblĂ©e, pas un bruit, les ĂȘtres sont frappĂ©s de stupeur. La respiration se fait plus incertaine, puis cesse tout Ă  fait. A cet instant les femmes lancent Ă  l’unisson des hululements stridents et dĂ©chirants, auxquels d’autres femmes, situĂ©es Ă  l’extĂ©rieur du bĂątiment, rĂ©pondent aussitĂŽt. Un concert de cris synchrones et rĂ©guliers ; d’organique, la mort est devenue sociale et symbolique. Il n’a fallu pour cela qu’une fraction de seconde : dans cette clameur, je pressens la force des symboles qui immĂ©diatement se saisissent de la mort et rituellement la transforment en un Ă©vĂ©nement de vie. Les pleurs sont vigoureux, la mise en scĂšne est armĂ©e de la force incoercible d’une affirmation positive. Le mĂ©tabolisme social reprend ses droits, passĂ©e la sidĂ©ration face au mystĂšre du gisant. Cette reprise en main est une forme de renaissance Â» (Blanche est la Terre, p. 74-75).

Donc, mon cher Xavier, mon vieil ami, mon camarade, concluons, comme nous avions coutume de le faire, malgrĂ© la mort et les larmes, par ces mots qui te racontent si bien, et qui seuls pourront me dĂ©nouer la gorge : Hasta la victoria siempre !

Ivan Segré





Source: Lundi.am