Mai 29, 2022
Par Les mots sont importants
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Dans les Ă©puisants et dĂ©solants dĂ©bats qu’a suscitĂ©s la dĂ©cision de la mairie de Grenoble d’autoriser Ă  des femmes musulmanes de porter le burkini Ă  la piscine (puis la suspension de cette autorisation par un tribunal), il est beaucoup question de “laĂŻcitĂ©”, de “neutralitĂ©”, de “sĂ©paratisme” bien-sĂ»r, ou encore de “revendications religieuses et agressives”. Mais le fait que le caractĂšre “prĂšs du corps” desdites tenues soit soumis Ă  la mesure rĂ©publicaine (le sont-elles assez ? quand d’autres Ă©videmment le sont trop…) dit une chose, rarement commentĂ©e : lĂ  encore, il s’agit bien de dĂ©cider, sans elles, ce que les femmes doivent porter. Dans la rue, chez elles, et ici dans l’eau. Il nous a donc paru opportun de republier ce texte, Ă©crit il y a dix ans, rappelant le plaisir que des femmes peuvent avoir Ă  se retrouver entre elles, et Ă©chapper un moment aux regards dĂ©plaisants du quotidien…


Il fait beau, on est en vacances et y’a rien de plus tentant que d’aller piquer une tĂȘte dans la piscine municipale. Allez les filles, on prend le baluchon, la serviette, et les tongs et c’est parti : on sort (sans courir) faire la tatasse en bikini autour du bassin avant de prendre une overdose de chlore et de crĂšme Ă  bronzer.

Ah, qu’est-ce qu’on est bien en France quand on est une femme ! Ressentir le plaisir divin de nager dans le bonheur de la communautĂ© d’intĂ©rĂȘts, de plaisirs et de goĂ»ts d’une foule de citoyens et citoyennes, consciente et soucieuse qu’à chaque brasse, on nage dans la plĂ©nitude de l’égalitĂ© et de la fraternitĂ© rĂ©publicaines sur lesquelles veillent Mme Amara et nos « ami-e-s fĂ©ministes Â».

Vive la France et ses piscines municipales mixtes, garantes de nos libertĂ©s si chĂšrement conquises !

Quels que soient votre Ăąge, votre condition, votre orientation sexuelle, la complexitĂ© du rapport Ă  votre corps et bien sĂ»r vos croyances ou valeurs, si vous voulez nager en France, Ă  Sarcelles, Garges, VerpilliĂšre ou Mons-en-Baroeul [1] : il va falloir vous jeter dans le bain rĂ©publicain ou rester dans votre baignoire. Car, de grĂ© ou de force vous serez toutes traitĂ©es Ă  Ă©galitĂ© avec les mecs, ce qui veut dire avec les mecs. Et soyez en assurĂ©es : ils surveillent.

Vous n’ĂȘtes pas sĂ©duites par ces maniĂšres de faire ? Alors faites un tour Ă  Londres et plus prĂ©cisĂ©ment Ă  Hampstead Heath, un parc immense avec plusieurs lacs oĂč vous serez loin des polĂ©miques et des mĂąles dĂ©fenseurs de vos libertĂ©s. Il y a lĂ  un lac pour les hommes, un pour les femmes, un autre mixte et un autre pour les chiens, et enfin pour les grands et moins grands qui veulent jouer avec leur bateau Ă  moteur modĂšle rĂ©duit.

« Women’s pool Â», « Women only Â», « Men only Â», voilĂ  ce que l’on peut lire, sur les petits panneaux Ă  l’entrĂ©e. Et on n’a pas vu de manif de l’UFAL (Union des familles laĂŻques), ni d’article dans le journal local ou national mettant en garde contre les intĂ©gristes qui se cachent autour des piscines et que « si on leur donne un doigt, ils nous prendront le bras Â», qui s’inquiĂštent que les Ă©coles puis les wagons des trains ne deviennent non mixtes Ă  leur tour, et que, bref, bientĂŽt : les frĂšres ils n’auront plus de sƓurs et les sƓurs plus de frĂšres, et plus de rĂ©fĂ©rent masculin pour les femmes et plus de prĂ©sence fĂ©minine pour les hommes, et… la fin du monde quoi !

Une « women’s pool Â» c’est juste un endroit (public) oĂč l’on peut nager pĂ©nardes et Ă©chapper si on veut Ă  certains regards, pour toutes les bonnes raisons qui nous regardent. Car pudiques ou pas, nous savons que ces regards ne sont ni rĂ©publicains, ni Ă©galitaires ni fraternels, quel que soit notre usage des piscines : qu’il s’agisse de faire du sport, de se retrouver entre copines, de bronzer topless, ils dĂ©terminent le degrĂ© d’écartement de nos jambes, la taille du tissu dont nous recouvrons notre corps, le temps que nous passons dans ce lieu public auquel certains accĂšdent sans plus de questionnement, et oĂč d’autres s’exposent.

Judith Butler [2] disait dans un article de LibĂ©ration (20/10 /2006) que, quand elle venait en France et qu’on l’interrogeait sur son expĂ©rience de l’homoparentalitĂ©, elle avait l’impression de faire un « voyage ethnologique au pays de l’ordre symbolique Â». Franchir la Manche n’est peut-ĂȘtre pas un voyage aux pays des merveilles, mais au moins on y trouve des lieux, des habitudes et des questions politiques posĂ©es et expĂ©rimentĂ©es autrement.

On semble y admettre plus souvent que traiter tout le monde pareillement ne fait pas magiquement disparaĂźtre les inĂ©galitĂ©s. Que la prĂ©sence dans les mĂȘmes lieux n’est pas forcĂ©ment gage de tolĂ©rance et de respect. Surtout, que, pour faire des Ă©gaux, reconnaĂźtre les inĂ©galitĂ©s – et ce que rĂ©clament ceux et celles qui les subissent – est plus efficace que dĂ©crĂ©ter de façon incantatoire l’égalitĂ©.

Bref qu’on ne traite pas forcĂ©ment les inĂ©galitĂ©s en mettant tout le monde dans le mĂȘme bain.





Source: Lmsi.net