Juillet 17, 2021
Par Sans Nom
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Saarlouis, petite bourgade allemande de 35 000 habitants situĂ©e Ă  une cinquantaine de kilomĂštres de Metz (Moselle), ne fait pas souvent parler d’elle de ce cĂŽtĂ©-ci en dehors des manuels d’histoire. Les nostalgiques d’une France expansionniste se souviendront par exemple que cette ville-forteresse fondĂ©e par Vauban en 1680 est restĂ©e un morne poste de garde frontalier jusqu’à la chute de l’empire napolĂ©onien en 1815, avant de redevenir hexagonale par deux fois lors de l’occupation de la rĂ©gion de la Sarre en guise de rĂ©parations contre les vils teutons aprĂšs chaque guerre mondiale (1920-1935, 1945-1956). Quant aux plus autoritaires, ils Ă©craseront peut-ĂȘtre une larme en se rappelant que Saarlouis fut la ville de naissance du pĂšre Marx, nĂ© sujet du Royaume de France et mort sujet du Royaume de Prusse, alimentant peut-ĂȘtre la vindicte de son rejeton dans sa fameuse lettre Ă  Engels du 20 juillet 1870 lors de la guerre franco-prussienne, quelques mois avant que la Commune de Paris ne vienne rebattre les cartes : « Les Français ont besoin d’une raclĂ©e. Si les Prussiens l’emportent, la centralisation du pouvoir d’Etat favorisera la centralisation de la classe ouvriĂšre allemande
 la suprĂ©matie allemande dĂ©placerait [enfin] le centre de gravitĂ© du mouvement ouvrier ouest-europĂ©en en le transfĂ©rant en Allemagne. »

OubliĂ©e de beaucoup, Saarlouis a pourtant refait parler d’elle le 2 juillet dernier, lorsque le journal Bild a publiĂ© deux photos du visage d’un inconnu (masquĂ©) en pleine action, captĂ© par une camĂ©ra de vidĂ©osurveillance, sous ce titre retentissant : « Prime de 2000 euros offerte. Qui connaĂźt cet incendiaire d’antennes-relais ? ». Jusqu’alors plutĂŽt discrĂšte sur des faits qu’elle n’avait pu entiĂšrement taire, et certainement lasse de faire chou blanc, c’est donc aux lecteurs d’un torchon populiste que la police a dĂ©cidĂ© de faire appel pour l’aider dans ses recherches, n’ignorant pas qu’une bonne partie de son lectorat est justement composĂ© des milliers d’ouvriers et de leurs familles de l’usine automobile Ford-Europe, qui fait vivre la bonne ville de Saarlouis depuis une cinquantaine d’annĂ©es. Rien de nouveau sous le soleil en tout cas, puisque la pratique dĂ©latoire du journal du groupe Springer et son Ă©troite collaboration avec la police remonte aux lointaines et tumultueuses annĂ©es 60 contre les dits « groupes extraparlementaires Â», ce qui lui avait d’ailleurs valu de nombreux dĂ©boires, y compris explosifs.

En ces temps de tĂ©lĂ©travail, d’enseignement Ă  distance et autres pass sanitaire ou billets de train sur smartphone, l’heure semble en tout cas suffisamment grave pour que les autoritĂ©s aient Ă©mis un Wanted photographique en bonne due forme, avec sa petite prime offerte aux chasseurs citoyens d’ennemis publics. Car de quoi s’agit-il, en rĂ©alitĂ© ? Rien moins que d’une sĂ©rie d’incendies volontaires contre des antennes de tĂ©lĂ©phones portables, d’armoires de distribution de tĂ©lĂ©phonie et de stations Ă©lectriques dans le district de Sarrelouis, qui ne semblent pas vouloir s’arrĂȘter. Le premier d’entre-eux remonte au 30 mai dernier, lorsque trois antennes-relais partent en fumĂ©e l’une aprĂšs l’autre Ă  quelques kilomĂštres de distance, deux situĂ©es le long de l’autoroute A8 (Ă  Schwarzenholz et Ă  HĂŒlzweiler) et la troisiĂšme prĂšs du Saarpolygon, gigantesque monument d’acier Ă  la gloire de l’industrie charbonniĂšre situĂ© Ă  Ensdorf au sommet d’un terril, oĂč une image du promeneur sous la lune sera d’ailleurs capturĂ©e. A chaque fois, les usagers seront non seulement privĂ©s de connexion sur leurs smartphones, mais parfois aussi d’internet.

Les nuits et les semaines suivantes, et puisqu’il faut bien varier les plaisirs tout en dĂ©jouant une surveillance policiĂšre planifiĂ©e, ce sont cette fois des armoires de distribution tĂ©lĂ©phonique puis deux postes de transformation Ă©lectrique qui seront pris pour cible (le premier Ă  HĂŒlzweiler le 8 juin, et le second Ă  Saarlouis le lendemain). Si les uniformes ne souhaitent pas livrer plus informations sur la liste des infrastructures dĂ©truites ou la frĂ©quence ultĂ©rieure de ces attaques, ils ont simplement prĂ©cisĂ© qu’elles se sont produites dans toute la zone, Ă  Schwalbach, Saarwellingen et Ensdorf, plus quelques incursions jusqu’à Saarlouis mĂȘme, portant leur total Ă  neuf incendies volontaires au 11 juin dernier. Les enquĂȘteurs se plaignent Ă©galement de l’absence de toute revendication qui aurait pu les orienter vers une piste quelconque, et ajoutent que c’est aprĂšs avoir passĂ© plusieurs nuits blanches Ă  planquer en vain devant certaines installations qu’ils se sont rĂ©signĂ©s dĂ©but juillet Ă  lancer ce Wanted en diffusant les images du saboteur, tout en sachant que la SĂ©curitĂ© d’Etat travaille aussi sur les faits, vu qu’il s’agit d’ « infrastructures critiques ».

Pour qui pense que saboter l’un des piliers technologique de la domination n’est certainement pas une mauvaise idĂ©e en soi, et que l’anonymat de ces attaques permet en tout cas Ă  chacun qui s’y reconnaĂźt de les partager et de les porter plus avant, il aurait Ă©tĂ© dommage de ne pas se rĂ©jouir de celles survenues Ă  Saarlouis. Par contre, lorsqu’on s’inquiĂšte du fait que ces attaques « pourraient avoir de graves consĂ©quences Â» en coupant aussi en passant les « appels d’urgence Â» destinĂ©s aux autoritĂ©s, comme s’en est alarmĂ© le groupe antifasciste local Antifa Saar/Projekt AK, en relayant la dĂ©claration du directeur gĂ©nĂ©ral d’un fournisseur de tĂ©lĂ©phonie mobile concernĂ©, il est certain que rester sans rien faire ne pouvait ĂȘtre la solution. Alors autant y aller franco, d’autant plus lorsqu’on s’assigne une tĂąche aussi lourde que celle de combattre le fascisme, tout en restant aveugle sur un totalitarisme technologique dont les opposants seraient forcĂ©ment des conspis bas de plafond.

C’est peut-ĂȘtre pour cela, et bien sĂ»r pas pour aider le pouvoir Ă  dĂ©nicher le coupable – ooooh non –, que ces amis de la connexion permanente ont publiĂ© sur leur site les rĂ©sultats de leur propre enquĂȘte le 16 juin dernier sans mĂȘme attendre les (vaines) conclusions de celle de la police, afin d’identifier si derriĂšre ces sabotages ne se trouvaient pas les complotistes locaux anti-5G  ! Dans la logique toute campiste qui caractĂ©rise certains antifas, voulant par exemple que lorsqu’un ennemi s’en prend Ă  un lieu d’oppression (par exemple des nĂ©o-nazis contre un lieu de culte ou contre une structure de contrĂŽle Ă©tatique des rĂ©fugiĂ©s) il nous faudrait protĂ©ger nous-mĂȘmes ces endroits plutĂŽt que de jouer une partition dissonante, on serait curieux de savoir si le variant sarrois serait allĂ© jusqu’à protĂ©ger les antennes en cas de rĂ©ponse positive Ă  leurs petites investigations. Mais passons. Toujours est-il qu’aprĂšs avoir repris la propagande sur la dangerositĂ© potentielle de ces actes pour s’en dĂ©douaner, puis avoir soulignĂ© « qu’il n’est pas rare, notamment dans les milieux terroristes de droite, de se passer de communiquĂ© de revendication », puis avoir reproduit des captures d’écran de messages internes extraits du groupe Telegram « Corona-Rebellen Â» d’individus appuyant ou se rĂ©jouissant de ces sabotages, leur attachĂ©e de presse (si, si : Pressesprecherin) a tenu Ă  dĂ©voiler leurs conclusions aux yeux du monde :  Â» Nous ne pouvons pas dĂ©terminer avec certitude si les attaques contre les antennes ainsi que les installations Internet et d’approvisionnement en Ă©nergie dans la rĂ©gion de Saarlouis ont en fin de compte Ă©tĂ© menĂ©es par les cercles de Corona-Rebellen & Co. Mais il y a beaucoup Ă  dire sur cela – et il est facile de rĂ©pondre Ă  la question de savoir qui serait capable de faire ce genre de choses. La dĂ©claration du porte-parole de la police selon laquelle il n’existe aucun indice menant Ă  une action politique est donc tout simplement fausse.« 

Au-delĂ  de l’odieuse logique de fond d’imbĂ©ciles de service qui se mettent bĂ©nĂ©volement au service de la rĂ©pression Ă©tatique avec leur propre enquĂȘte (sic), reste une petite question qui semble rĂ©guliĂšrement tarauder pas mal de monde en revenant de plus en plus souvent, y compris en dehors de mouvements collectifs de rue de type gilets jaunes : que penser d’actes totalement anonymes contre des cibles technologiques comme les antennes, quand on sait qu’il existe par ailleurs des d’idĂ©es hĂ©tĂ©rogĂšnes (dont certaines exĂ©crables) qui peuvent pousser diffĂ©rents individus Ă  s’en prendre Ă  elles ?
On nous dira peut-ĂȘtre que c’est une fausse question, au sens oĂč le monde n’étant pas rempli d’anarchistes ni de rĂ©volutionnaires, elle pourrait dans ce mĂȘme cas ĂȘtre posĂ©e quelle que soit la cible, qu’il s’agisse d’une permanence Ă©lectorale, d’un engin de chantier, d’un utilitaire de telle ou telle marque, d’un commissariat, d’une Ă©glise, d’une entreprise polluante, d’un mirador de chasse, etc. On nous rĂ©pondra peut-ĂȘtre aussi que c’est une question sans objet, au sens oĂč tenter d’identifier –mĂȘme hypothĂ©tiquement– l’auteur (et les idĂ©es derriĂšre) d’un acte entiĂšrement anonyme relĂšve avant tout d’une mentalitĂ© de flic. Car en effet, dans le contexte oĂč nous vivons, des attaques contre des structures en tout genre se produisent quotidiennement : une partie de ces attaques est rendue publique par les autoritĂ©s ou les responsables visĂ©s, on ne sait gĂ©nĂ©ralement pas qui les commet, cela n’empĂȘche pas de nous en rĂ©jouir, d’appuyer et de dĂ©fendre celles qui nous parlent et dont on souhaite la multiplication, Ă©videmment selon nos propres raisons et perspectives tout en laissant tomber les autres, et puis
 basta.
Oui basta. Parce qu’au fond, ce qui compte vraiment ne sont pas les pourquois supposĂ©s de parfaits inconnu.e.s passĂ©.e.s Ă  l’action et dont on ne saura dans ce cas jamais rien (sauf Ă©ventuellement lors d’une arrestation postĂ©rieure, ce qu’on ne souhaite Ă  personne), mais comment nos propres idĂ©es et nos propres actes peuvent rĂ©sonner au sein de la guerre sociale. Que ces derniers soient collectifs ou individuels, diffus ou particuliers, largement partageables ou mĂ©chamment hĂ©tĂ©rodoxes, publicisĂ©s par leurs auteurs de diffĂ©rentes façons ou destinĂ©s Ă  rester dans l’ombre. Des actes qui peuvent alors non seulement parler selon les cas Ă  des individus variĂ©s, mais aussi dialoguer directement avec d’autres actes encore, comme ceux accomplis par des rĂ©voltĂ©s contre tel ou tel aspect de l’existant, et qu’il serait en tout cas dommage de passer sous silence au prĂ©texte que leurs auteurs ont volontairement choisi de les rĂ©aliser sans leur donner d’autre sens public que leur existence mĂȘme. Car si le monde n’est certes pas rempli d’anarchistes, il n’est pas pour autant uniquement peuplĂ© de fascistes et de rĂ©actionnaires (comme si les progressistes valaient mieux !), et d’autant moins lorsqu’il est question de certaines structures de la domination qui font l’objet de nombreuses contestations (quoi qu’on pense par ailleurs de leur caractĂšre trop partiel)
 comme c’est par exemple justement le cas des antennes-relais.

Mais pour en revenir Ă  Saarlouis mĂȘme et Ă  ses Wanted croisĂ©s lancĂ©s de toutes parts contre les neuf sabotages de structures de communication d’avant l’étĂ©, que pouvait-on voir sur le rĂ©cent extrait de la vidĂ©osurveillance diffusĂ©e par les flics et ses plumitifs avec une prime en rab ? Un homme seul dĂ©coupant vers 2h du matin le grillage d’enceinte d’une antenne, qui a ensuite rĂ©pandu un liquide inflammable sur les cĂąbles avant d’y mettre le feu. C’est tout ? Oui, des gants, une pince, une hachette pour dĂ©foncer le cadenas, une bouteille remplie d’essence, un briquet puis la dĂ©connexion de toute une zone, soient des moyens et un mode opĂ©ratoire trĂšs simples Ă  la portĂ©e de tous, qui expliquent peut-ĂȘtre la rĂ©ticence des poulets Ă  rĂ©pandre un si mauvais exemple. Car si n’importe quel individu un peu insomniaque et dĂ©terminĂ© peut ainsi s’en prendre impunĂ©ment au meilleur des mondes connectĂ©s, oĂč va-t-on, en effet ? Ou plutĂŽt, ce n’est pas tout, car une partie du visage de l’inconnu a Ă©tĂ© captĂ©e malgrĂ© sa casquette/capuche grĂące Ă  une camĂ©ra Ă  vision thermique fixĂ©e sur le pylĂŽne un peu en hauteur, juste au moment oĂč celui-ci a relevĂ© sa tĂȘte plutĂŽt que ses yeux, et juste en-dessous de la camĂ©ra plutĂŽt que de loin, afin d’évaluer l’enchevĂȘtrement des cĂąbles. Un dispositif de vidĂ©osurveillance nocturne qui risque bien de se multiplier ici aussi, au vu des plus de 120 sabotages d’antennes officiellement recensĂ©s par les autoritĂ©s depuis mars 2020, et de la convention nationale signĂ©e le 9 mars de cette annĂ©e entre le ministĂšre de l’IntĂ©rieur et les opĂ©rateurs afin de les protĂ©ger, qui est en train d’ĂȘtre dĂ©clinĂ©e dĂ©partement par dĂ©partement sous l’égide de chaque prĂ©fet.

A bons entendeurs masqués
 salut !

[SynthĂšse de la presse sarroise, 17 juillet 2021]




Source: Sansnom.noblogs.org