Mai 19, 2021
Par ACTA
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Depuis plusieurs jours une troisième intifada ébranle le territoire de la Palestine historique. Celle-ci se signale par un caractère inédit, du fait de la conjonction entre une résistance armée ayant considérablement développé ses capacités militaires et un soulèvement de masse porté par toutes les fractions du peuple palestinien, de la Cisjordanie à Jérusalem occupée, des villes dites mixtes à l’intérieur de la ligne verte aux réfugiés du Liban et de Jordanie.

Contre toute lecture visant à réduire les causes de la révolte actuelle au seul déchaînement de l’extrême-droite israélienne, l’étincelle de Sheikh Jarrah rappelle, comme le dit l’article suivant, « la nature essentielle du conflit qui se déroule en Palestine entre son peuple et le projet sioniste, et dont l’enjeu principal est d’abord la terre ». De là, plutôt que d’opposer résistance militaire et résistance populaire, son auteur propose au contraire d’en penser l’articulation, pour autant qu’elle semble en mesure d’imposer à l’État d’Israël un rapport de force nouveau.

Les roquettes de Gaza sont une arme dissuasive pour protéger ceux qui se soulèvent contre le nettoyage ethnique dans le quartier de Sheikh Jarrah et à Jérusalem. Telle est l’équation que les factions de la résistance palestinienne cherchent actuellement à imposer, dans le contexte de leur lutte de longue haleine contre le projet de colonisation sioniste. L’armée de l’entité usurpatrice a eu recours à des bombardements insensés et massifs sur le territoire qui symbolise l’héroïsme et la ténacité, tandis que ses massacres contre une population sans défense, et sa promesse d’en perpétrer davantage, indiquent que ses dirigeants se rendent compte du danger extrême résultant des succès de la résistance palestinienne en imposant l’équation susmentionnée. Celle-ci représentera indubitablement un tournant décisif dans le cours de la confrontation avec la politique de terrorisme colonial organisé et de nettoyage ethnique, adoptée par le mouvement sioniste contre le peuple palestinien, qui a conduit à la création de l’entité en 1948, l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967, puis l’initiation du processus de spoliation graduelle et à feu doux de ce qui restait de la terre palestinienne, à travers la colonisation, l’annexion et le déplacement.

Ce qui se passe dans le quartier de Sheikh Jarrah nous rappelle la nature essentielle du conflit qui se déroule en Palestine entre son peuple et le projet sioniste, et dont l’enjeu principal est d’abord la terre. Le principe qui régissait la politique de tous les gouvernements sionistes, de gauche et de droite, depuis 1967, était « plus de terres et moins d’Arabes », avant le début du prétendu processus de paix, à Madrid et dans les « accords d’Oslo », qui s’est également soldé par un échec et par le déclenchement de l’Intifada Al-Aqsa, fin septembre 2000. Le peuple palestinien a lancé l’Intifada des pierres en 1987, puis l’Intifada Al-Aqsa en 2000, qui s’est rapidement transformée en une confrontation armée avec l’occupation qui a duré jusqu’en 2003, mais les rapports de force globaux, locaux, régionaux et internationaux prédominants durant ces périodes n’ont pas permis au peuple palestinien d’atteindre ses objectifs nationaux, à l’exception du retrait de l’armée d’occupation et des colons de la Bande de Gaza en 2005.

Mais ce que nous voyons aujourd’hui, c’est l’utilisation créative de diverses formes de lutte et l’articulation entre elles, dont la plus simple est de manifester et de jeter des pierres sur les occupants, en passant par des opérations militaires et des embuscades contre eux, et le lancement de roquettes de Gaza pour défendre les masses populaires de Sheikh Jarrah et d’Al-Aqsa. Compte tenu des nouveaux rapports de force globaux qui se dessinent, et qui sont à la défaveur de l’ennemi et de ses alliés, c’est peut-être le début d’une troisième Intifada qui, sous la pression des missiles de la résistance et de ses opérations, permettra la cessation du nettoyage ethnique et ouvrira la voie à la réalisation de l’objectif national minimal commun pour le peuple palestinien et ses forces nationales, à savoir forcer l’occupant à un retrait inconditionnel, sans négociation ni reconnaissance, de tous les territoires occupés en 1967.

Compte tenu de la grande différence de circonstances et de leur degré de difficulté, l’équation que la résistance palestinienne tente d’imposer aujourd’hui dans sa bataille avec l’entité sioniste rappelle celle que la résistance islamique au Liban a réussi à établir face aux forces d’occupation en 1996, après l’agression israélienne contre le Liban en avril de la même année, baptisée « Raisins de la colère ». L’Accord d’avril, qui impliquait d’épargner les « civils des deux côtés » et de limiter la bataille entre la résistance et les forces d’occupation, a représenté un tournant dans le cours du conflit. Ces dernières ont perdu la carte de pression principale qu’elles avaient toujours utilisée contre tous les mouvements de résistance, et plus tard, à la suite de l’escalade qualitative des frappes de la résistance, ont été contraintes à un retrait humiliant en mai 2000.

Cependant, l’objectif actuel en Palestine n’est pas d’épargner les civils des deux côtés, ni de mettre fin au bombardement de Gaza en échange de l’arrêt des bombardements des colonies de l’entité, mais de stopper le nettoyage ethnique dans le quartier de Sheikh Jarrah. Cet objectif, qui affecte le projet sioniste en son cœur, est l’élément nouveau et dangereux aux yeux des dirigeants de l’entité, qui peut les pousser à commettre davantage de massacres à Gaza. Si la résistance palestinienne réussit à imposer une équation qui met fin au nettoyage ethnique à Sheikh Jarrah en échange de l’arrêt des bombardements de l’entité, ce précèdent conduira nécessairement à la réédition de la même approche dans d’autres zones soumises au nettoyage ethnique, à la colonisation et l’annexion à Jérusalem et en Cisjordanie. L’occupation sioniste se trouvera face au « précédent de Sheikh Jarrah », qui est répétable, et qui accélérera le déclenchement d’une troisième Intifada en Cisjordanie, et l’autorité de la collaboration palestinienne ne pourra pas s’y opposer. Ce qui augmente les chances de remporter la victoire maintenant, c’est le changement des rapports de force internationaux, régionaux et locaux, en faveur du peuple palestinien et de ses forces de résistance, contrairement aux circonstances qui prévalaient lors de l’éclatement de la première et de la deuxième Intifada, et qui ont largement contribué à leur défaite.

Le premier changement est le déclin de l’hégémonie américaine et la tendance des États-Unis à se concentrer sur la priorité de leur confrontation avec la Chine et la Russie, le déclin de l’importance de la région et de ses enjeux par rapport à elle, et la montée du rôle de puissances internationales comme la Russie et la Chine qui n’ont pas de relations organiques avec Israël, comme celles qui l’unissent aux États-Unis, et qui ont récemment exprimé leur opposition aux politiques de nettoyage ethnique et d’agression. Le deuxième changement est l’augmentation de la force et des capacités des acteurs de l’axe de la résistance, qui soutiennent la résistance palestinienne et lui fournissent des capacités et une expertise, et la diminution de l’influence de tous les alliés arabes des États-Unis. Le troisième changement, qui s’est vérifié durant les dernières guerres successives de 2006 à 2014, est lié à l’affaiblissement des capacités de combat de l’armée sioniste, qui coïncide avec une crise structurelle du système politique israélien qui empêche la formation d’un gouvernement viable pour plus de quelques mois.

Toutes ces transformations indiquent un fait fondamental : les forces dominantes perdent leur capacité de contrôle, et c’est la condition principale, comme l’ont démontré la plupart des expériences passées des mouvements de libération contre le colonialisme, pour que la partie la plus faible se révolte contre lui et lui inflige des défaites. Il ne fait aucun doute que l’intensification de la confrontation en Palestine aggravera la tension dans la région, que l’administration Biden cherche à « réduire », sur la base de son agenda international, et l’embarrassera davantage avec ses alliés européens et arabes dans leur soutien à l’entité sioniste, tandis que la résilience du peuple palestinien face à l’agression et aux massacres, et la poursuite de son combat multiforme contre l’occupant lui ouvriront des perspectives politiques favorables.

Lorsque le leader palestinien martyr Yasser Arafat, s’est exprimé devant la tribune des Nations Unies, il a dit au monde : « Je porte un fusil dans une main et un rameau d’olivier dans l’autre. Ne laissez pas laisser tomber le rameau d’olivier de ma main. » Le rameau d’olivier est tombé. Le peuple palestinien porte la pierre dans une main, les roquettes et les armes dans l’autre, et quels que soient les sacrifices qu’il lui faudra consentir, Jérusalem est sans aucun doute plus proche.

Walid Charara est journaliste et chercheur en relations internationales. Il est par ailleurs consultant pour de nombreux médias arabes et occidentaux.

Article initialement publié en arabe sur le site du journal libanais Al-Akhbar




Source: Acta.zone