Partie en Asie du Sud-Est comme touriste il y a cinq ans, Aude Vidal poursuit la rencontre en devenant « volontouriste », pigiste, étudiante à Langues O’ ou prof de français en tongs. Et se pose la question : comment cesser d’être touriste ? Est-ce seulement possible ?

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Comme tout le monde, je méprise les touristes. Les touristes qui viennent chez moi marcher le nez en l’air sur les pistes cyclables et faire grimper le prix des loyers à coups d’Airbnb ou de résidences secondaires. Les touristes comme moi quand je voyage. Nous sommes nombreuses et nombreux sur la piste Sud-Est asiatique, une des régions les plus « faciles à voyager » au monde : prix bas, équipements corrects, splendeurs naturelles (la baie de Krabi) ou historiques (Angkor, Bagan), criminalité contenue, populations souriantes, climat tropical, plages et cocotiers. Remontant la péninsule Malaise depuis Singapour, en route pour l’ancien royaume Lan Na ou glissant sur le Mékong, beaucoup de jeunes (ou jeunes dans leur tête) débrouillard.e.s hésitent entre joie de vivre et mesquinerie petite bourgeoise dès que le service n’est pas irréprochable. Nous avons choisi un voyage indépendant, sac au dos, sans préparer plus d’une étape à la fois. Nous avons l’impression de vivre une grande aventure humaine et parlons souvent de « sortir de notre zone de confort ».

Mais le fait est que nous nous inscrivons dans une économie bien réelle, le premier secteur productif au monde [1]. Et dans des rapports économiques marqués par l’iniquité et un passé colonial. Mais de cela, il n’est jamais question quand nous nous engageons dans des relations avec les locaux. Une infirmière française à un jeune Hmong au Laos : « Toi aussi, tu veux voyager ? Et pourquoi pas ? » Alors qu’il vient de nous dire que sa famille vit avec 100 € par mois… Un ami me racontait aussi avoir commencé son tour du monde en marchandant auprès d’un pousse-pousse indien, faisant valoir sa « pauvreté » relative d’étudiant-ingénieur : la tête du gars devant cet argument lui avait fait honte pour le restant du voyage. Rétrospectivement, il avait trouvé cette expérience plus instructive que toutes celles qui sont censées faire de ce geste de consommation une activité enrichissante humainement [2].

N’effleurer que la surface

La plupart d’entre nous ne voyage que sur des circuits préalablement balisés, sur lesquels lignes de transports en commun efficaces et infrastructures hôtelières confortables n’ont pas fleuri au hasard. Les attractions non plus : elles ont fait l’objet de ce que Rodolphe Christin appelle « une ingénierie sociale dédiée à l’aménagement de l’espace et à l’organisation d’offres commerciales adaptées ». C’est tout de suite moins magique. Experte en tourisme, côté consommatrice, j’ai été sollicitée pour aider à déterminer ce qui pouvait faire l’objet d’une attraction touristique dans la région de Bondowoso (Java Est). Ce point de vue sur les rizières en terrasse ? Mouais, pas assez de relief pour faire un paysage inoubliable, mais joli. Cette fabrique artisanale de manioc fermenté ? Non, ça ne va pas le faire, ça sent trop mauvais. La caldeira du volcan Ijen, ses porteurs de soufre et leur petites figurines jaunes ? Oui, mais cette attraction existe déjà : il y a des parkings aménagés et des vendeurs de tout sur les pentes du volcan, qui accueillent chaque nuit des milliers de touristes (la plupart locaux) – puisque l’offre touristique s’est structurée autour d’une découverte matinale du sommet. Et de rédiger des notices sur Wikitravel pour transformer un geste quotidien (prendre le café au marché) en une attraction en soi, charge aux entrepreneurs locaux d’en faire une marchandise. Mais les touristes sont difficiles et ne mordent pas à tous les hameçons. Nous jugeons que telle ville se « fait » en deux heures, pas plus, là où d’autres passent toute une vie. N’effleurant que la surface, nous devons alors multiplier les villes et paysages traversés.

Le plus difficile reste ce paradoxe : l’espace doit être balisé, mais ce serait bien si nous pouvions y être les premier.e.s – ou au moins les seul.e.s – touristes et ne pas nous noyer dans la foule. C’est un peu comme réclamer un hypermarché aux rayons lourdement chargés, mais dans lequel les allées seraient désertes et où personne n’attendrait aux caisses. Il n’y a pourtant pas de mystère, c’est équipé parce que nous l’avons déjà colonisé.

Photo Patrick Cockpit {JPEG}

Le monde s’épuise

Première activité économique au monde, donc, « le tourisme est l’expression d’une mobilité humaine et sociale fondée sur un excédent budgétaire susceptible d’être consacré au temps libre passé à l’extérieur de la résidence principale » [3]. Le tourisme est une activité en pleine croissance, de 6 % par an en moyenne, mais les Français.e.s partent de moins en moins en vacances. Ce qui explose avec le tourisme, ce sont les inégalités. Les « excédents budgétaires » des un.e.s augmentent, ainsi que le nombre de ceux et celles qui en ont, tandis que les autres pourront découvrir le monde en accueillant des touristes sur leur lieu de vie devenu terrain de jeux, c’est-à-dire en allant vivre en banlieue parce que les loyers en centre-ville ont perdu la raison. Même récit à Marseille, Lisbonne [4], Georgetown ou Macao. Les autorités parlent de patrimoine, les esprits chagrins de disneylandisation. Partout dans le monde, les mêmes latte, wifi inclus, pour le prix de cinq ou dix cafés. Les mêmes logiques de spéculation, les mêmes restaurations à la truelle qui, mieux que le temps, savent détruire un héritage architectural qui avait tenu, bon gré mal gré, par les mobilisations des habitant.e.s contre chaque nouveau projet d’équipement monstrueux. Au classement Unesco, à la muséification de la ville, comment dire non sans avoir l’air de ne représenter que ses intérêts particuliers ? C’est la culture qu’on attaque ! Même bilan globalement négatif dans les espaces naturels : pour les abords d’une rivière Kinatabatangan préservés en vue de safaris-photos en bateau, combien d’hectares bouffés par les infrastructures ? Et surtout, combien de mètres cubes d’eau dépensés dans des piscines et golfs (et pour un mode de vie occidental en général) tandis que des paysan.ne.s peuvent en manquer ?

Nous, les touristes, sommes trop nombreux et nombreuses sur Terre. Mais qu’à cela ne tienne, nous entretenons le déni. Déni sur ce qui est au cœur de nos voyages : notre carte Visa. Déni sur nos déceptions : il y a trop de monde, trop d’imbéciles, trop d’Australien.ne.s, etc. Nous faisons la queue pour poser seul.e.s sur un rocher au-dessus d’un fjord, recadrons nos photos pour qu’on n’y décèle pas la présence des autres, les touristes surnuméraires. Nous nous réjouissons de voir de nouvelles destinations surgir et des pays « s’ouvrir » (comme la Birmanie), mais à vrai dire le monde s’épuise et sa finitude nous éclate au visage. Arpenté, équipé, il se ferme au voyage, à l’aventure, et s’offre au tourisme, charge à nous d’en trouver les formes les moins bêtes. Prendre le temps (Bondowoso se « fait » en deux heures ou en deux semaines), trouver les prétextes d’une rencontre avec les gens du cru – ne serait-ce que pour s’occuper pendant les deux semaines en question. Il y a encore beaucoup à découvrir, même quand le grand frisson ne tient plus qu’à un retard de car, à une literie infectée de punaises ou à un wifi qui rame.

Aude Vidal

La Une du n°167 de CQFD, illustrée par Jean-Michel Bertoyas {JPEG}

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Cet article est issu du dossier « Tourisme : plus loin, plus vite, plus rien », publié dans le n°167 de
CQFD en juillet-août 2018.

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[1] « [L’activité touristique] emploie 200 millions de personnes dans le monde, […] ce qui paraît bien peu relativement aux recettes engendrées : 733 milliards de dollars US en 2006, soit 2 milliards de dollars US par jour selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) », souligne Rodolphe Christin dans son Manuel de l’anti-tourisme (Écosociété, 2018 – réédition d’un texte de 2010, hélas sans mise à jour des chiffres).

[2] À propos d’une activité bien plus enrichissante humainement, ces quelques lignes tirées du texte « Le voyage, un droit humain ? », mis en ligne le 17/05/13 sur « Mon blog sur l’écologie politique » : « On apprend beaucoup en voyageant. On apprend beaucoup aussi à la bibliothèque, alors pourquoi les deux expériences sont-elles dotées d’un prestige si différent ? Pourquoi la recherche du savoir, qui n’est pas une activité si prestigieuse quand elle a pour moyen l’écrit, se transforme-t-elle d’un coup quand elle s’inscrit dans l’espace ? »

[3] Extrait de l’Encyclopédie Universalis.

[4] Voir notamment « Lisbonne tremble encore », article publié dans le n°147 de CQFD en octobre 2016.

Source: http://cqfd-journal.org/Voyager-dans-la-zone-du-confort -