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Accompagnées par les syndicats CGT et FO, quelques travailleuses de l’EHPAD Verdier de Montrouge osaient dénoncer leurs conditions de travail et les conditions de vie des résident.e.s. Il est particulièrement scandaleux de voir d’un côté le discours officiel mettant en avant l’abnégation de ce personnel indispensable et, de l’autre, la réalité que vivent ces travailleuses. La direction actuelle mène une politique managériale infantilisante et despotique. Aucune discussion n’y est admise, chaque tentative de remise en question y est lourdement sanctionnée. Cette réalité rejaillit inévitablement sur les pensionnaires qui ont été frappé.es en grand nombre par le Covid-19 dans cet établissement.

ADL : Chloé, tu travailles dans l’EHPAD Verdier à Montrouge depuis combien de temps ?
Chloé : Je travaillais dans cet EHPAD depuis 7 ans. J’avais 18 ans quand j’ai été embauchée en tant qu’adjointe administrative. J’ai été par la suite titularisée. J’ai pas toujours vécu de bons moments dans cet établissement, sans parler des injustices qui durent et perdurent depuis des années. Difficile de les citer tellement il y en a. Nous sommes 80 % de femmes dans l’EHPAD ; déjà, il y a beaucoup de jalousie, de coups bas entre nous et, au niveau de la direction, il y a un management qui se fait en fonction des affinités ; du coup, c’est pas toujours facile de se faire confiance. On nous promet des évolutions qui n’arrivent jamais. J’aimais beaucoup mon travail, je m’y suis beaucoup investie, on a eu plusieurs changements de direction et, à chaque fois, il faut tout recommencer, refaire sa place, prouver de quoi on est capable. Après plusieurs injustices, dont notamment un avancement sur ma carrière qui n’a pas abouti, j’ai pris la décision de me mettre en congé parental ; et ça n’a pas plu à la directrice, parce que je pense être un bon élément. Pendant deux mois, elle ne m’a plus dit bonjour, et trois jours avant mon départ, je me suis fait humilier et agresser en public pour une tenue vestimentaire qu’elle estimait trop légère alors qu’on était en période de canicule, que je travaille dans un bureau. Elle m’a demandé de quitter l’établissement, comme un chien, en claquant des doigts : « vous changez de tenue, vous vous croyez où, on n’est pas à la plage ». Elle a fait ça devant les résidents, devant les familles, les collègues. Je l’ai très mal pris, j’ai refusé de partir, et s’en est suivie une suspension à trois jours de mon départ. Elle a lancé une procédure disciplinaire sur des bases totalement diffamatoires. Les raisons étaient tellement ridicules qu’il a fallu qu’elle rajoute des éléments faux qui ne me ressemblent pas du tout. J’ai quand même réussi à le prouver grâce à mes notations et à mes évaluations.
ADL : Combien tu gagnes ?
Chloé : En tant qu’adjointe administrative, j’ai commencé à 1400. Après, si on travaille les dimanches, on a 50 euros de plus,. On a quelques primes ; vu que j’ai deux enfants, j’ai eu droit à 70 euros en plus sur mon salaire. J’atteignais même pas les 1500 euros par mois au bout de 7 ans et j’avais énormément de responsabilités. J’ai commencé en tant qu’hôtesse d’accueil avec quelques tâches à réaliser, mais comme notre responsable est parti à la retraite, j’ai géré la facturation, les visites d’établissements, les admissions. J’avais de grosses responsabilités, c’est pour ça que je demandais à évoluer au niveau de mon salaire. Chose qui avait été comprise, qui avait été promise mais qui n’aboutissait pas. Des formations m’avaient été promises, on m’avait promis aussi un poste de secrétaire médicale ; ça ne s’est pas fait car la direction des soins, par jalousie, s’est mise contre moi du jour au lendemain alors qu’il y avait plutôt une bonne entente entre nous : je n’étais plus une personne de confiance, je ne correspondais pas à ce poste… Évidemment, quand on arrive à 18 ans, on est toute jeune mais moi j’ai évolué, j’ai eu des enfants, j’ai fait mes preuves.

ADL : Tu décris très bien les techniques managériales qui consistent à diviser le personnel pour mieux régner. A mettre chacun en compétition.

Chloé : L’ambiance était pourrie, ça pesait énormément sur mon moral. Je revis depuis que je n’y travaille plus, pourtant j’aimais beaucoup mon travail, les missions que j’avais à réaliser je les faisais avec plaisir, les résidents, les familles… Les travailleuses dans les EHPAD aiment leur travail. Elles aiment travailler avec les personnes âgées, elles essaient de faire pour le mieux, mais le salaire, les conditions de travail ne suivent pas !

ADL : Pourquoi est-on aujourd’hui devant la mairie de Montrouge ?

Chloé : On est ici pour dénoncer le management agressif de la direction envers son personnel. Aujourd’hui, je ne suis plus concernée mais ça me tient à cœur d’être présente parce que j’ai vécu ces injustices et pour soutenir mes collègues.

ADL : Elles vont venir ?

Chloé : Je ne sais pas, certaines se rétractent après avoir subi des pressions. Elles ont peur, elles n’osent pas parler. Les salariés ne se soutiennent pas, ne se défendent pas, ils se tirent dans les pattes, c’est chacun pour soi. Bien qu’une grande partie soit titulaire et se plaigne en aparté, mais quand il faut l’ouvrir, il n’y a plus personne. Quand j’ai eu mon problème, en aparté j’ai eu du soutien, mais quand il a fallu aller devant la direction, je me suis retrouvée toute seule. Des collègues avec qui je m’entendais plutôt bien n’ont même pas osé me dire bonjour quand je suis revenue de mon conseil de discipline. Ils se sont cachés pour me saluer par peur de la directrice. Elle tétanise. Le jour où j’ai eu mon altercation avec elle, j’étais tellement secouée que j’aurais pu avoir un accident de voiture, j’avais des crises de larmes au volant. C’était un cauchemar, à trois jours de mon départ. J’ai pas pu faire de pot de départ, dire au revoir aux résidents, à mes collègues, alors que ça faisait sept ans que je travaillais là en donnant le meilleur de moi même. J’ai été suspendue comme une malpropre, comme une criminelle, on m’a escortée jusqu’à mon bureau pour récupérer mes affaires. Bien qu’étant solide d’esprit, je l’ai mal vécu.

ADL : A un échelon local, on assiste à la politique nationale ; son mépris…

Chloé : Exactement. Quand ils ont besoin de nous, ils savent nous valoriser. Mais là, comme je ne servais plus à rien, j’allais partir. Pendant deux mois elle ne me disait plus bonjour, elle m’ignorait. Quand elle m’a remis ma lettre de suspension, elle a eu des mots violents alors que je pleurais. Elle me disait que j’avais besoin de me faire soigner, que j’avais un problème psychologique.

ADL : Quelles sont les raisons de ta mise à pied ?

Chloé : J’avais, selon elle, une tenue vestimentaire inappropriée. En pleine canicule, je portais un short évasé et un débardeur à ras de cou couleur chair. Je revenais de vacances et j’étais toute bronzée, ce qui pouvait susciter la jalousie ! Elle voulait me faire quitter l’établissement pour que j’aille me changer. Ce que j’ai refusé par crainte que ça se retourne contre moi. Elle avait demandé ma révocation. Au niveau des syndicats de mon établissement, je n’ai pas été soutenue ; ils ont totalement retourné leurs vestes. En aparté, ils disaient qu’elle était folle, que les shorts étaient autorisés pour les hommes, que c’était pas écrit dans le règlement, mais après avoir vu la directrice sans moi, ils ne m’ont plus du tout soutenue. On m’a même dit qu’avec mon débardeur beige on aurait dit que j’étais à poil. J’étais outrée et déçue. Par contre, j’ai été voir la CGT départementale qui m’a soutenue. Quand j’ai entendu qu’il y avait d’autres histoires, j’ai donné le contact de la CGT à plusieurs de mes collègues et je suis fière d’avoir été à l’origine de ce rassemblement pour dénoncer le double discours de la direction. Elle parle du bien être des résidents alors qu’elle les traite comme ces employés. Elle ne passe jamais dans les couloirs, ne leur dit jamais bonjour, et n’a aucune gêne à les envoyer balader. Elle dit, dans mon rapport disciplinaire, que je porte atteinte à la dignité des résidents ; ce sont des mots très forts et qui remettent en question mon engagement, alors qu’il ne s’agit que d’une tenue vestimentaire. Elle ferait mieux de se regarder dans un miroir. J’ai été suspendue pendant trois jours ; après j’ai été en congé parental ; à mon retour, un conseil de discipline a été mis en place ; à l’unanimité j’ai été suspendue de mes fonctions pendant un mois et elle a augmenté la sanction à trois mois. J’envisage de me mettre en disponibilité, je n’envisage pas d’y revenir. Elle ne me fait pas peur, mais j’ai une personnalité qui fait que je n’aime pas l’injustice et je ne sais pas me taire.

Depuis, elle a fait appel à une cadre de santé qui est la sœur d’une aide-soignante. Grosse erreur pour moi, car c’est un poste important dans une équipe qui demande de l’impartialité et elle, elle gère avec sévérité et est soutenue par la direction quoi qu’elle fasse. Si le personnel fait remonter son mal-être ou un mauvais fonctionnement, elle parle de diffamations et de poursuites. Aucun soutien ; j’ai donné le numéro de Malika de la CGT santé et c’est pour ça que nous sommes là, pour dénoncer aussi la maltraitance institutionnelle qui existe dans cet établissement.

Ariette : Je suis aide soignante diplômée, je travaille à l’EHPAD Verdier. Je suis là, car je ne supporte pas les injustices de toutes sortes que je vois. Dès le début, j’étais promise à un CDI, mais comme je fais partie des 9 personnes qui ont signé le courrier de la détresse adressé à la directrice, du coup on m’a suspendue pendant quatre mois.

ADL : C’est violent comme sanction. Vous ne pouvez absolument rien dire ?

Ariette : Là-bas, il faut souffrir et se taire. Si tu oses poliment dire que ça ne va pas avec la nouvelle cadre, on te suspend. Je n’étais pas la seule. Une collègue qui travaille depuis sept ans a été suspendue par SMS. Moi, j’ai été convoquée un matin et, là, on m’a signifié ma suspension immédiate. On m’a escortée pour débarrasser mon vestiaire. Alors que nous sommes constamment en sous-effectif.

ADL : Le mépris de l’État vis-à-vis des personnels de santé se reflète localement dans votre EPHAD. Les méthodes employées pour vous diviser, vous réduire au silence. Vous êtes infantilisées

Ariette : Avec la nouvelle cadre, quand elle te parle, tu ne peux pas répondre, ses paroles sont paroles d’évangile. J’ai été suspendue parce que, comme j’arrive un peu en avance pour pouvoir me préparer, m’habiller… ; j’étais avec une collègue pour la transmission des informations sur les suivis de soins en commençant la journée, ce qui fait partie intégrante de notre travail. Quand elle est arrivée, nous étions en train de parler travail, elle s’est mise à nous crier que nous devions être dans les chambres en train de nous occuper des résidents. Mais nous sommes en pleine transmission ! Je vous le dis, et quand je vous le dis, vous n’avez pas à répondre. Madame s’il vous plaît nous sommes des adultes, des mères de famille, vous ne pourriez pas nous parler autrement ? Nous sommes en train de travailler. C’est là qu’elle est partie voir la directrice.

ADL : Vous êtes en première ligne, vous faites partie des travailleurs exposés par le COVID et vous êtes méprisées au quotidien. Il y a un gouffre entre les belles paroles de l’État qui vous a mises en avant, applaudies, fait défiler, et la réalité de vos conditions de travail !

Ariette : On est censées être quatre dans les étages, quatre aides-soignantes de 8h30 à 20h30, et une aide-soignante qui vient de 8h30 à 15h, mais on est toujours en sous-effectif, toujours. On essaie toujours de se débrouiller jusqu’au jour où il y a eu plus d’entrées. On était débordées plus que d’habitude. En plus, dans cette maison de retraite, ils mélangent les résidents qui relèvent de l’unité protégée, les personnes alzheimer, tout est mélangé. Ce jour-là, on se retrouve à deux. C’était impossible à gérer, c’était de pire en pire. La cadre est arrivée et nous a dit qu’on ne voulait pas faire les toilettes aujourd’hui. Mais nous ne sommes que deux. Ce n’est pas mon problème ; habituellement vous faites comment ? Il y a pratiquement 22 résidents pour nous deux ; de plus, certains relèvent de l’unité spéciale. Ça relève de la maltraitance ! Débrouillez vous ! Et elle est partie. Du coup j’ai été suspendue parce que je refusais de faire les toilettes.

ADL : Ce que tu décris se passe dans l’hôpital public, partout. Faire plus avec moins ! C’est impossible. Pourtant les résidents payent et ils payent cher pour être mal traités, mal soignés…

Ariette : Et le pire, on a travaillé en plein COVID, en sous-effectif. J’ai travaillé cinq jours consécutif de 12 heures, parce qu’il n’y avait pas assez de personnel. Quand j’ai eu le COVID, tout de suite dans le bureau, j’en ai informé ma direction et ma volonté d’exercer mon droit de retrait. Ma direction me trouvait en pleine forme et m’a proposé de continuer de travailler comme d’autres collègues. J’ai refusé pour ma famille et la santé des résidents, je me suis soignée et suis revenue après. Pendant toute ma convalescence, ils me harcelaient : ça va, quand est ce que vous revenez ?

ADL : Pour des question de rentabilité, la direction était prête à mettre en danger la santé de personnes vulnérables.

Ariette : Je n’ai jamais eu les 1500 euros. Je n’ai eu que 750 euros. Moi, je vais partir à la fin du mois car je suis trop bonne soignante pour être à Verdier. Les personnes qui sont le plus à plaindre sont mes résidents, parce qu’on a beau dire qu’on ne s’attache pas, on s’attache. Ce sont des personnes formidables. Quand je les regarde, je me vois ; dans quelques années, je serai à leur place et ça me fait mal de voir tout ce qui s’y passe. Malheureusement les pauvres résidents trinquent et les soignants subissent. Nous qui avons osé, nous payons les pots cassés. Quand tu travailles avec des humains, il faut avoir un minimum d’humanité, sinon c’est dangereux.

Malika responsable de l’union départementale santé action sociale CGT de Montrouge :

Des employées de l’EHPAD Verdier nous ont alertés de leur souffrance au travail, liée à un management répressif, des brimades, des intimidations. Neuf agents ont alerté la direction sous forme de courrier ; la direction les a accusées de diffamations passibles de sanctions pénales. La CGT a répondu en arguant que la direction doit garantir la santé mentale et physique des salariés et que ce n’est pas le cas. Elle aurait dû avoir une démarche de dialogue social et de soutien auprès de ses salariées. Si on a fait ce rassemblement devant la mairie de Montrouge, c’est que le maire, malgré tous les rapports qu’on lui a transmis, soutient toujours cette direction ; et il nous a même dit que nos mobilisations dérangeaient les résidents. Nous sommes là pour l’interpeller. Lors du COVID, les salariés étaient présents dans un établissement qui dénombre près de quarante décès sur 120 résidents… La situation aujourd’hui reste dramatique, le COVID est toujours là, il y a toujours des décès. Au lieu de tout faire pour prendre en charge au mieux les résidents, on sanctionne, on détruit des soignantes. On a besoin d’elles et on les dégoûte. Ça veut dire qu’il y a un soutien total de cette direction par la municipalité.

ADL : Pourquoi ne pas demander la démission de cette femme ?

Malika : Je demande sa démission. Il y a en plus d’autres soucis dans cet établissement : l’administration ferait bien d’aller voir le mode de recrutement ; aujourd’hui on a besoin de soignants, certes, on a besoin d’administratifs, de chefs mais…

ADL : Je sais pas si on a besoin de chef. Quand on voit le résultat, on peut difficilement faire pire.

Malika : Exactement, aujourd’hui mes collègues de travail sont désespérées.

ADL : Sur le deuxième confinement, on n’entend plus les soignants tellement ils sont écrasés par le travail. Un pourcentage important d’entre eux a démissionné face au mépris, aux salaires pourris et aux conditions de travail et de soins dégueulasses.

Malika : La situation est dramatique : des démissions, une augmentation des accidents de travail, la détresse psychologique, beaucoup de souffrance morale, des effectifs insuffisants. La semaine dernière, dans un EHPAD à 40 résidents dont certains alzheimer où il y a une prise en charge physique, de dépendance, elles étaient deux aides-soignantes… Dans le 92, la moyenne du tarif d’hébergement est de 3500 euros par mois. Il y a 24 établissements, 50 % du personnel est non qualifié, exploité et aujourd’hui remis en cause. Je suis quand même désespérée, désespérée…

Une des salariées a été mise au placard, au repassage, alors qu’elle demandait une formation que la direction lui avait fait miroiter. Son désarroi était tellement grand qu’elle avait tenté de mettre fin à ses jours. Grâce à la diffusion de cette émission, elle a pu accéder à son droit d’être formée… C’est toujours ça !

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Source: Oclibertaire.lautre.net