Mai 15, 2019
Par CQFD
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Par MaĂŻda Chavak {JPEG}

Pourquoi te lancer dans un tel projet ?

« Ă‡a fait longtemps que je tourne autour de Traven. Depuis que j’ai dĂ©couvert, il y a quinze ans, Le TrĂ©sor de la Sierra Madre, de John Huston, adaptation cinĂ©matographique d’un de ses romans. Le film m’a amenĂ© vers le romancier, qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© mystĂ©rieux et fantomatique. Le genre de personnage qui me captive. À tel point que je me suis lancĂ© dans une trilogie thĂ©Ăątrale – La trilogie fantĂŽme – autour des figures Ă©nigmatiques. Avec une piĂšce centrĂ©e sur George Kaplan, en 2009, puis une autre sur Walter Benjamin, en 2013. Le tour de Traven Ă©tait venu.

Cet Ă©crivain fascine parce qu’il est parvenu Ă  ses fins : brouiller toutes les pistes le concernant. Il a fait couler beaucoup d’encre, mais le mystĂšre demeure – je me suis largement documentĂ© sans le percer. Je recommande d’ailleurs la riche biographie de Recknagel [1], qui cherche l’écrivain dans ses textes et fait le lien avec sa deuxiĂšme identitĂ©, celle du rĂ©volutionnaire allemand Ret Marut. Et aussi, À la recherche de B. Traven [2], de Jonah Raskin, journaliste californien qui dĂ©barque Ă  Mexico dans les annĂ©es 1970. Il y rencontre Rosa Elena, la veuve de Traven, et pense rĂ©diger avec elle la premiĂšre biographie officielle. Mais il s’y casse vite les dents tant tout s’emmĂȘle : les divers tĂ©moignages ne concordent pas. À deux doigts de devenir fou, il finit par dormir dans le lit de Traven et essayer ses chemises. Avant de comprendre que cette biographie est un exercice impossible, Ă©chec qu’il relate dans son livre. Des Ă©lĂ©ments que j’ai intĂ©grĂ©s, en me prĂ©sentant comme un dĂ©tective menant une investigation. Â»

Ta piĂšce est foisonnante, partant du Mexique de 1917 pour finir dans le Paris des squats en 1994. Commentas-tu articulĂ© l’ensemble ?

« Mon idĂ©e n’était pas de conduire un travail de spĂ©cialiste, mais de dresser un portrait fragmentĂ©. une piĂšce en compagnie de Traven et de ce qu’il m’inspire. Je ne pouvais pas dĂ©rouler un seul fil narratif. J’ai donc structurĂ© la piĂšce autour de cinq histoires se dĂ©roulant Ă  diffĂ©rents moments du XXe siĂšcle, parce que Traven traverse ce siĂšcle et ses problĂ©matiques. Je n’ai pas voulu m’arrĂȘter Ă  sa mort, en 1969. Ni aux annĂ©es 1970, quand paraissent plusieurs enquĂȘtes Ă  son propos. J’ai donc intĂ©grĂ© l’émergence de Marcos, une autre figure masquĂ©e, et de l’EZLN ( ArmĂ©e zapatiste de libĂ©ration nationale) dans les annĂ©es 1990. Et je suis mĂȘme allĂ© jusqu’en 2009, pour Ă©voquer la grande crise Ă©conomique. Il en ressort forcĂ©ment une dramaturgie Ă©clatĂ©e. Sur le papier, c’était plutĂŽt marrant d’imaginer l’articulation des cinq pĂ©riodes ; mais la mise en pratique scĂ©nique s’est avĂ©rĂ©e plus hasardeuse. Â»

Pourquoi intĂ©grer l’écrivain-boxeur Arthur Cravan Ă  la narration ?

« Cravan appartient Ă  la constellation des Ă©crivains fantĂŽmes et renvoie aux identitĂ©s fantasmĂ©es de Traven – ça avait donc un sens de lier ces deux personnages.

Au fond, les fausses pistes me plaisent autant que les vraies. Et les lĂ©gendes constituent un excellent terreau littĂ©raire. Bref, l’une des histoires structurant la piĂšce s’appuie sur la rencontre (rĂ©elle) de Cravan et Trotski sur un bateau pour les États-Unis en 1917. L’occasion de revenir sur leurs parcours respectifs. De souligner qu’ils ont multipliĂ© les masques et identitĂ©s pour des raisons politiques. Et de revenir au lieu central du rĂ©cit, le Mexique. Â»

L’occasion, aussi, d’introduire un Â« personnage Â» attachant, le perroquet de Traven, qui clame « J’ai tuĂ© LĂ©on Trotski Â»…

« Parmi les figures rĂ©currentes de ma trilogie, il y a en effet celle de l’oiseau. Dans George Kaplan, c’était une poule ; dans Benjamin Walter, un corbeau ; et dans B. Traven, le perroquet. Pas un hasard : le Mexique est terre de cacatoĂšs. Et Traven en possĂ©dait un. Comme la piĂšce est d’abord un pastiche de rĂ©cit d’espionnage, jouant des codes du genre avec ironie, je me suis permis de donner une large place Ă  ce perroquet empaillĂ©, dont la voix a Ă©tĂ© enregistrĂ©e. Des psychanalystes ayant assistĂ© Ă  une reprĂ©sentation m’ont mĂȘme dit qu’il Ă©tait finalement le personnage principal. Â»

La musique est aussi trĂšs prĂ©sente,avec tous les comĂ©diens qui jouent d’un instrument…

« Ils participent en effet Ă  la reprise d’une chanson de Dylan. Mais le reste du temps, ce sont deux musiciens professionnels qui assurent la bande-son. Laquelle participe de la dramaturgie et facilite la promenade temporelle, de 1917 aux annĂ©es 1950 ou Ă  1994. Elle recontextualise et crĂ©e du lien entre les histoires fragmentĂ©es. Â»

Propos recueillis par Nicolas Norrito

Prochaine reprĂ©sentation le 4 juin 2019 Ă  Lille. Pour guetter les suivantes : www.bureau-formart.org/agenda/b-traven




Source: Cqfd-journal.org