A l’occasion du voyage à Nantes, deux livres sortent sur Jean Blaise, référence locale en terme de capitalisme artiste et de marketing territorial. Nous signalons leur existence à ceux qui s’intéressent au discours libéral-libertaire des soixante-huitards reconvertis. Ces publications ont fourni l’occasion d’une rencontre, le 25 juin, dans la boutique des machines de l’île, avec un J. Blaise adulé et une poignée de pros de l’animation culturelle régionale.

J. Blaise revient sur son parcours. D’abord, le festival Les Allumés, qui a offert “une visibilité nationale et internationale” à Nantes et à permis à la ville de se “refaire le portrait” car elle “avait un retard de visibilité par rapport à Paris”. Il s’agit donc d’abord de construire une image qui porte à l’international et donc de faire de la ville une marque attractive.

Un thème récurent également : l’appropriation des ressources existantes qu’il s’agit de faire fructifier : “il faut reconquérir les friches”, s’appuyer sur la “colonisation spontanée des artistes” et la singularité des lieux. L’inspiration vient d’Anvers, capitale culturelle de l’Europe. Dans cette ville, l’équipe est soudée et pérenne, ce qui lui permet de “rester forte”. D’ailleurs, elle dépasse les clivages politiques, puisque la droite à Anvers, nous dit-on, n’a pas remis en cause le modèle culturel. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Tant que l’on peut faire des affaires et gentrifier en virant les pauvres des villes, tout en défendant une image d’ouverture et de créativité ! Ce qui importe c’est d'”éviter l’endormissement”. L’agitation est nécessaire pour rester visible.

A Nantes, le Lieu Unique est le lieu le plus important, selon J. Blaise. C’est un édifice chic et pas cher, “grâce à” l’architecte économe P. Bouchain. Comme si c’était une prouesse ! Alors que ce genre de bâtiment est construit par des gens qui ont les moyens de rendre l’art des pauvres prestigieux (gentrification). C’est une esthétique de squat (faire avec peu) pour bourgeois. En fait, Bouchain n’est pas économe. Il participe à la récupération d’une économie (celle des squats) pour la fournir à des gens qui vont jouer les pauvres, comme le faisait Marie-Antoinette.

Une personne prend alors la parole : “vous nous faites rêver”. Puis elle pose tout de même la question des lieux qu’elle appelle “alternatifs”, comme Bitche ou Pol’n. Ces lieux sont semble-t-il “révélateurs de santé”. J. Blaise veut se montrer sincère : ce qu’il fait lui n’est pas alternatif mais bien financé. Il affirme d’ailleurs qu’il n’a pas de complexe avec l’argent. Mais l’institution n’empêche pas l’alternatif. Certes il a pu être contre le off aux Allumés. Mais plus maintenant. Car maintenant on sait très bien que le off ça rend encore plus attractif le in.

Autre fait d’arme, Nantes “sait travailler sur l’espace public”. “Le public arrive tout seul”, ce qui est faux quand on voit la com qui entoure le moindre événement officiel à Nantes. Le comptage des touristes reste un bon critère d’évaluation des événements, nous font comprendre J. Blaise et ses acolytes. J. Blaise est donc un businessman confirmé mais il affirme “rester simple, sans perdre son âme” (quelle âme ? rebelle ? commerciale ?). Un proche tient à préciser que les touristes n’apportent pas que des recettes mais aussi des “amis”, c’est-à-dire de la renommée.

Puis vient la question du modèle/contre-modèle des Machines de L’île : Disney Land, reconnu par les organisateurs présents comme “des pros de l’accueil”. Ensuite, vient la question de la concurrence que pourrait engendrer la démultiplication de l’offre des divertissements à Nantes. Eh bien, “il n’y a pas de concurrence mais la création de nouveaux besoins”. La discussion porte ensuite sur Estuaire, qui est devenu “un mot courant” et a “valorisé tout un territoire méconnu”.

Donc, voilà qui est clair : la culture aujourd’hui ça sert à identifier. Les “grands plasticiens” “interprètent le territoire et lui donnent un sens”, comme Buren au Hangar à bananes. Ils l’ont dit, le must c’est de faire de l’art dans l’espace public (même si ce n’est pas commode en terme de maintenance, car les œuvres s’usent plus vite). Le tourisme à la nantaise, c’est donc cette culture démocratisée, accessible sur l’espace public, et éclectique, postmoderne : “on peut passer d’une expo sur les jeux vidéo à l’art flamand, voir des jeunes faire du skate sur le toit de l’école d’archi”.

Mais démocratiser la culture, c’est surtout faire accéder le public au grand art, comme l’opéra. “Faire chanter les gens eux-mêmes c’est sympa mais pas pro”. Il faut que “la culture se mêle à la vie quotidienne”, à travers la “consommation culturelle”. “La politique ainsi n’est pas coupée de la culture”.

Et puis il faut valoriser la nature en ville. Attention ! A Nantes on n’a pas des “pousses brouettes et des ramasses feuilles” comme dans les autres villes, dit un intervenant éclairé. Les jardiniers font de l’art. Il faut mêler l’écologie et le sécuritaire (“apaiser”). Les créateurs doivent s’emparer de la ville. La culture influe sur la forme d’une ville. On dit à J. Blaise t’es un super urbaniste. On peut entendre aussi superflic quand on connaît les préoccupations des urbanistes.

Quant à Johanna Roland, elle veut du participatif (sourires dans la salle). Mais pas trop quand même, il faut pas faire d’ombre aux pros de la culture qui sont en mesure de créer du débat et d’animer. La démocratie est une affaire d’expert. Le participatif, “on en a fait pour pas être viré, avec des chasseurs et des éleveurs pour estuaire”. J. Roland veut un grand débat sur la culture (en plus, rappelons le, d’un débat sur la Loire et d’un débat sur la transition énergétique). Elle demande aussi d’être attentif au tissu culturel de la ville, de travailler avec les artistes et les architectes nantais, car “il y en a des bons”. Durant cette séance, personne ne parlera de Notre Dame des Landes, ni de la métropolisation et de la gentrification de Nantes ; personne ne parlera des expulsions et de la censure nécessaires à la promotion de la « bonne » culture. Show must go on !

Y et Z. du Groupe J. Déjacque (FA)