Avril 18, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Contribution de l’anarchiste emprisonnĂ©, Alfredo Cospito, au dĂ©bat sur la lutte anti-nuclĂ©aire organisĂ© par le Circolaccio Anarchico de Spoleto (Italie), le 20 mars 2021
Publié en italien dans malacoda.noblogs.org, en version anglaise par Act for Freedom.

Traduction de l’italien Monica Jornet Groupe Gaston CoutĂ© FA.

AprĂšs avoir regardĂ© ce film sur la tragĂ©die de Tchernobyl, on m’a demandĂ© de m’exprimer.

Quoi dire ?

J’ai passĂ© les neuf derniĂšres annĂ©es de ma vie derriĂšre les barreaux parce qu’avec l’un de mes compagnons, j’ai tirĂ© sur l’un des principaux responsables du nuclĂ©aire en Italie Ă  l’époque. Nous l’avons fait parce que nous ne voulions pas que ce que vous avez vu dans ce film arrive ici. Ça paraĂźt simpliste comme motivation mais ça s’est passĂ© exactement comme ça.

Est-ce que ça en valait la peine ?
J’aime Ă  penser que notre action, mĂȘme ponctuelle, comptĂ©. La seule certitude c’est que de telles actions ne seront jamais en aucun cas rĂ©cupĂ©rables par le systĂšme que ce soit d’une façon ou d’une autre. Elles peuvent ĂȘtre diabolisĂ©es mais jamais rĂ©cupĂ©rĂ©es et encore moins gommĂ©es parce qu’elles lancent un ultimatum au pouvoir, et de mon point de vue c’est plus que suffisant pour jouer le tout pour le tout, la libertĂ© et mĂȘme la vie.

Oui ! Au bout du compte, cela en valait la peine.

Nous ne voulions pas tuer, mais seulement le blesser pour Ă©riger un mur infranchissable face au cynisme technologique et meurtrier de scientifiques et d’hommes politiques sans scrupules : « Stop, on ne va pas plus loin, vous ne rĂ©introduirez pas l’énergie nuclĂ©aire en Italie, sinon nous nous y opposerons par tous les moyens “.

Il y a neuf ans, lorsque nous avons frappĂ©, la possibilitĂ© d’un retour du nuclĂ©aire en Italie semblait revenir en force. RĂ©cemment, il y avait eu Fukushima, dans « notre » pays, des annĂ©es et des annĂ©es de lutte contre l’énergie nuclĂ©aire risquaient d’ĂȘtre perdues, et cela dans un silence total. A l’époque et encore aujourd’hui, l’Italie, Ă  travers Ansaldo Nucleare, a contribuĂ© Ă  la construction de centrales nuclĂ©aires dans des pays comme la Roumanie et l’Albanie. Peu avant notre action, un accident pendant la construction sur l’un de ces chantiers avait tuĂ© deux ouvriers. En Italie, personne n’en a parlĂ©, Ă  l’exception de ces quelques utopistes Ă©cologistes et d’anarchistes qui craignaient un retour des centrales sur « notre » territoire. De nombreux partis ont soutenu cette perspective cauchemardesque. Bien sĂ»r, je ne me fais pas pas d’illusions sur le fait que notre geste ait bloquĂ© le retour de l’énergie nuclĂ©aire en Italie, mais nous leur avons quand mĂȘme fait un peu peur. Nous avons apportĂ© notre contribution, si limitĂ©e soit-elle et elle a eu son importance, et je ne crois pas qu’elle soit aussi nĂ©gligeable qu’on a voulu nous faire croire.

Aujourd’hui, l’État italien doit inĂ©vitablement « Ă©liminer » les dĂ©chets nuclĂ©aires des anciennes centrales dĂ©saffectĂ©es en enfouissant 78 000 mĂštres cubes de dĂ©chets radioactifs sous le tapis dans le PiĂ©mont, en Sardaigne, en Toscane, dans le Latium, les Pouilles, la Basilicate, en Sicile. Et faire passer la chose comme “Ă©limination” de dĂ©chets radioactifs de faible intensitĂ©, produit des plaques et autres dĂ©chets mĂ©dicaux, mais en essayant en rĂ©alitĂ© de faire passer sous le manteau le “stockage” d’une radioactivitĂ© beaucoup plus dangereuse, les dĂ©chets des vieilles centrales .

Je veux ĂȘtre clair, la solution ne peut pas ĂȘtre de faire sortir nos dĂ©chets d’Italie, peut-ĂȘtre comme cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait par le passĂ© en Afrique, en utilisant les pays les plus pauvres comme poubelle pour notre merde nuclĂ©aire. Un mouvement “Ă©cologiste” qui y pousse est un “Ă©cologisme” bourgeois et indigne. Ceux qui s’opposent aux dĂ©charges parce que la valeur de leurs propres propriĂ©tĂ©s va chuter n’auront jamais ma confiance. C’est le genre de personnes qui ont introduit la politique la plus tordue dans le mouvement anti-TAV. Toujours prĂȘts Ă  vendre les luttes, Ă  se dissocier des actions. Nous ne pouvons pas faire appel Ă  des instincts bourgeois, ni faire semblant de ne pas voir quand les maires, les institutions locales de ces pays, demanderont des dĂ©dommagements ou pleurnicherons sur leurs propriĂ©tĂ©s, leurs entreprise, leurs pertes Ă©conomiques. Avoir Ă  nouveau Ă  faire avec de tels personnages serait dĂ©sastreux. Un ancien dicton hĂ©breu disait : “L’ĂȘtre humain est le seul animal qui parvient Ă  trĂ©bucher deux fois sur la mĂȘme pierre”. Essayons de ne pas rĂ©pĂ©ter les mĂȘmes erreurs, espĂ©rons avoir appris de vingt ans de lutte contre le TAV.

Il serait stupide de notre part, et contre-productif, de chercher des « solutions », des palliatifs pour rendre la technologie plus acceptable, « Ă©cologique ». Nous sommes autant contre les gisements nuclĂ©aires que contre les Ă©oliennes, il n’y a pas de demi-mesures dans ce domaine. La seule solution rĂ©elle et dĂ©finitive aux dĂ©chets nuclĂ©aires est de lutter par tous les moyens pour que les centrales nuclĂ©aires soient fermĂ©es partout. On ne peut pas tourner autour du pot, c’est une question de vie ou de mort. La planĂšte est en train de mourir, il n’y a qu’une chose Ă  faire : dĂ©truire de l’intĂ©rieur la sociĂ©tĂ© technologique et capitaliste dans laquelle nous sommes obligĂ©s de vivre. Il est inutile de chercher une voie de fuite et hypocrite de se tailler un petit coin de paradis sur terre, mĂȘme si sans le vouloir, on devient complice, il est criminel de chercher des palliatifs, de se leurrer sur le fait que la technologie puisse devenir « Ă©cologique ». Ce n’est pas le nombre de participants Ă  une manifestation qui nous donnera des rĂ©sultats, mais la force et la radicalitĂ© de nos actions. C’est l’une de nos particularitĂ©s, en tant qu’anarchistes, nous ne visons pas tant la quantitĂ© de personnes derriĂšre une banniĂšre mais la qualitĂ© des actions, de notre vie. Les gens y viendront mais cela dĂ©pendra de notre cohĂ©rence et de l’honnĂȘtetĂ© de nos objectifs et aussi de notre projet rĂ©volutionnaire. Le premier obstacle que nous rencontrons dans ce domaine est toujours la mĂȘme Ă©cologie bourgeoise non politisĂ©e.

Je ne veux pas dire par lĂ  qu’il faille s’isoler, bien sĂ»r on se bat aux cĂŽtĂ©s des personnes qui sont directement concernĂ©es par ces gisements, on participe aux manifestations, aux rassemblements mais sans sacrifier notre point sur l’autel de la « rĂ©alitĂ© », sans faire de compromis. Nous essayons toujours d’ĂȘtre critiques avec ceux que nous avons Ă  cĂŽtĂ© et surtout nous ne limitons pas nos actions au nom d’une prĂ©tendue incomprĂ©hension des gens Ă  notre Ă©gard.

Participons Ă  des assemblĂ©es populaires (s’il y en a) mais ne mystifions pas notre vĂ©ritable but, la destruction de la sociĂ©tĂ© technologique, la construction d’une sociĂ©tĂ© libĂ©rĂ©e de l’État.

Souvenons-nous aussi qu’en agissant en dehors des dĂ©cisions de l’assemblĂ©e, nous ne faisons aucun tort Ă  la communautĂ© en lutte, nous exprimons simplement notre ĂȘtre anarchistes.

Ne nous dissocions, pas au nom d’une lutte commune, des actions violentes qui se produiront, si jamais elles se produisent, mĂȘme si nous ne les partageons pas. Renonçons aux faux bĂ©nĂ©fices (le confort) que cette sociĂ©tĂ© pourrie nous « offre », essayons d’ĂȘtre cohĂ©rents.

Je crois que ce sont les quelques leçons que les luttes « sociales » écologiques nous ont apprises ces derniÚres décennies.

Peut-ĂȘtre qu’une autre occasion se profile Ă  l’horizon, une occasion Ă  ne pas manquer, je suis fermement convaincu qu’il suffirait de ne pas rĂ©pĂ©ter les erreurs habituelles pour recueillir des rĂ©sultats inattendus.

Tout mon soliloque de la mienne pourrait se rĂ©sumer en en un concept trĂšs simple : « multiformitĂ© d’actions sans prĂ©jugĂ©s ni tabous ».

Abandonnons la paranoïa de l’avant-garde, des actions spectaculaires, que chacun agisse comme il l’entend, tout s’harmonisera dans un tout, et surtout dissocions-nous des dissociations.

Je suis certainement sorti du sujet, je crois qu’en tout cas qu’il il y a sĂ»rement des anarchistes parmi vous. Mon discours d’anarchiste s’adresse principalement aux anarchistes mais j’espĂšre qu’il sera repris par tout le monde mĂȘme s’il reprĂ©sente un point de vue « particulier ».

Ce qui est certain, c’est que les problĂšmes que nous avons abordĂ©s aujourd’hui concernent tout le monde, la vie de tou.te.s.

J’aimerais beaucoup participer au dĂ©bat lĂ -bas avec vous, mais pour raison de force majeure c’est impossible.

Salutations anarchistes et révolutionnaires,

Alfredo Cospito
Prison de Ferrare




Source: Monde-libertaire.fr