« Dans L’Homme des foules, Edgar Allan Poe imagine un homme qui en suit un autre en pensant percer à jour le secret de ses manigances. […] Nous, qui avons marché hier du matin au soir, puis fêté sans fin du soir au matin, savons que ses nuits sont jaunes, et que la révolution n’a jamais sommeil. »

Dans L’Homme des foules, Edgar Allan Poe imagine un homme qui en suit un autre en pensant percer à jour le secret de ses manigances. Dans l’Homme des foules, le lecteur imagine un temps trouver la solution en découvrant en lui un buveur, un homme dont le mouvement aberrant se résoudrait dans l’insatiable quête d’un introuvable verre de gin. Mais une série d’incohérences pousse à penser qu’il n’y a là qu’un prétexte ou une solution artificielle. D’ailleurs, la taverne est fermée, ce qui n’empêche pas le pauvre hère de continuer à déambuler. Ce que l’ontologie du désir comme tonneau percé déterminait en téléologie et ultima ratio, le récit et son style le révèlent un caprice aussi fulgurant qu’insignifiant. Ajoutons que le mouvement brownien ne se conclut ni ne se boucle lorsque le narrateur retrouve au lever du soleil la terrasse de l’hôtel qu’il a laissé à son coucher, pour suivre les traces du mystérieux énergumène. C’est là que le récit de détection bascule dans le conte fantastique, confère à la figure qui nous capture des proportions héroïques : l’homme semble marcher sans arrêt. À un endroit, j’ai imaginé une explication alternative et ai commencé à me dire que le premier homme en suivait un deuxième en espérant découvrir ce vers quoi il courait, lequel en suivait un troisième avec l’idée de faire la lumière sur son curieux manège, et ainsi de suite, peut-être à l’infini, chaque paire ignorant l’existence de la précédente. Mais il y avait dans ce paradoxe quelque chose de trop rationaliste, de trop rigolard et d’au fond rassurant, pour expliquer tout à fait la chimère forgée par Poe d’un couple paranoïaque en dérive indéfinie à travers les rues de Londres au XIXe siècle, pour un temps surhumain et peut-être infini. Il est certainement préférable de conclure sur un mode plus allégorique, comme le narrateur qui dit que « ce vieux homme est le type et le génie du crime profond. Il refuse d’être seul. Il est l’homme des foules. Il serait vain de le suivre ; cela ne m’apprendrait rien de plus de lui ni de ses actions. Le pire cœur du monde est un livre plus rebutant que le Hortulus animae, et peut-être est-ce une des grandes miséricordes de Dieu que es laesst sich nicht lesen, – qu’il ne se laisse pas lire. » Ô vous, inquisiteurs de la conscience, et vous autres, flics de ce pays, méditez ces sages paroles. Ne sous-estimez jamais la puissance de l’anodin. Au XIXe siècle, Edgar Allan Poe faisait comprendre que l’homme des foules ne dort jamais, que ses nuits sont blanches parce qu’il est en tous et que tous sont en lui. Nous, qui avons marché hier du matin au soir, puis fêté sans fin du soir au matin, savons que ses nuits sont jaunes, et que la révolution n’a jamais sommeil.