« Vous avez un cerveau ? » : les juges méprisent les pauvres, avec ou sans gilet jaune

Rassemblement des gilets jaunes devant le tribunal de grande instance de Montpellier pour soutenir les personnes déférées en comparution immédiate, le 31 décembre 2018.

« Je me demande si vous avez un cerveau », « nettoyage de la ville », « poseur de bombe »… : le juge, les assesseurs, le procureur et les avocats des policiers se sont lâchés lundi dernier lors de la séance de comparution immédiate du tribunal de grande instance de Montpellier. La comparution immédiate, c’est une justice expéditive : à peine sorti de 24, 36 ou 48h de garde à vue, le prévenu, forcément fatigué, est jeté dans le box des accusés pour se faire juger. Évidemment, aucune enquête sérieuse ne peut être menée en si peu de temps : mieux vaut donc faire usage de son droit à demander un délai lors de l’audience. Lundi dernier, huit prévenus ont été présentés devant le juge, dont cinq gilets jaunes. Deux mondes se sont côtoyés : celui des riches, des barons, des défenseurs de l’État ; et celui des pauvres, des révoltés, des esquintés. La lutte des classes à l’état pur.

« Comment voulez-vous qu’on les respecte ? »

L’ambiance est tendue avant même le début de l’audience. La salle est remplie de gilets jaunes, surveillés de près par une quinzaine de policiers armés. Le juge prévient d’emblée que le moindre mouvement d’humeur du public entraînera son évacuation manu militari, et il rappelle qu’il est interdit de prendre des photos. Pendant ce temps-là, une policière se prend en selfie dans le box des accusés. « Comment voulez-vous qu’on les respecte s’ils ne respectent rien ? » s’interroge une dame.

« Les tirs des policiers protègent les manifestants »

Le premier accusé arrive. C’est un jeune homme au casier vierge touchant environ 550€ par mois. Il est accusé de participation à un attroupement en vue de commettre des violences et des dégradations, violences sur trois personnes dépositaires de l’autorité publique n’ayant pas entraîné d’interruption temporaire de travail (ITT), et violence involontaire sur un passant. Suivi par un agent du Centre de Supervision Urbain (CSU) – mandaté par la préfecture pour visionner les images de la vidéosurveillance municipale –, il a été interpellé après les affrontements à la gare Saint-Roch lors de l’acte VII des gilets jaunes, le 29 décembre à Montpellier. Il aurait aussi été identifié en train de jeter une pierre sur une vidéo de Midi Libre et sur une autre prise par un gilet jaune et diffusée sur youtube (ne filmez pas n’importe quoi pendant les manifestations tendues !) Il déclare pendant l’audience avoir riposté à coups de pierres sur la police après avoir été atteint au genou par une grenade lacrymogène. Il affirme aussi s’être pris une balle de LBD40 (flashball) au niveau des fesses. « Vu comme les policiers étaient loin, les pierres que j’ai jetées n’ont pas pu les toucher, c’était juste pour les repousser ! » De fait, aucun policier n’a subi de blessures ayant entraîné d’ITT lors de cette manifestation. En revanche, plusieurs gilets jaunes ont été hospitalisés suite à des tirs de LBD40 : un gilet jaune va subir une opération de reconstruction faciale, et un autre vit dans la peur d’être atteint d’une commotion cérébrale. Ces exactions n’ont pas empêché le procureur de déclarer sans broncher pendant l’audience : « Les tirs de la police sont faits pour maintenir l’ordre, protéger les manifestants, et les commerçants ! » Il a même évoqué, dans le plus grand des calmes, un nécessaire « nettoyage de la ville »

L’avocat de l’un des trois policiers supposément touchés par une pierre a emprunté cette citation au maître Verges : « Verges disait que ‘‘les poseurs de bombes sont aussi des poseurs de questions’’, et moi je dis que cette logique doit être sanctionnée fermement dans ce tribunal ! […] Il va y avoir des lynchages de policiers ! » Aucun des trois policiers n’est présent lors de l’audience. En revanche, une victime collatérale est présente, à savoir un passant, blessé (3 jours d’ITT) à cause d’une pierre mal lancée par le jeune précaire. À la vue du jeune accusé, le passant refuse finalement de se constituer partie civile et de réclamer des indemnités, ce qui lui vaudra, à sa sortie, les applaudissements des gilets jaunes. Le procureur, lui, réclame six mois ferme aménageable. Verdict du juge : sept mois avec sursis et 1800€ d’amende (600€ pour chacun des trois policiers). Affaire suivante.

Le procureur dans son monde

Le second prévenu, titulaire d’un CAP, a 18 ans. Il est accusé de participation à un attroupement en vue de commettre des violences et des dégradations. Il affirme vouloir se faire juger immédiatement, mais son avocat rappelle ses antécédents psychiatriques – il a été interné un mois auparavant – et réclame un report du procès en attendant l’expertise d’un médecin. Pendant ce temps-là, le procureur sourit derrière son ordinateur. Le juge lui demande quoi faire du prévenu, alors il finit par relever la tête pour déclarer : « Eh bien ! S’il dit vouloir se faire juger immédiatement… ». Son procès est tout de même reporté au 21 janvier. En attendant, le jeune prévenu est placé sous contrôle judiciaire : interdiction de manifester et obligation de pointer une fois par semaine au commissariat. Au suivant !

Imbroglio juridique

Le troisième prévenu, interpellé le 29 décembre dans la matinée aux abords de centre commercial du Polygone, est accusé de détention de stupéfiants (n’emportez pas de shit en manifestation !) et de participation à un attroupement en vue de commettre des dégradations et des violences lors de la manifestation du 29 décembre à Montpellier. Il n’a pas été jugé pendant l’audience car son casier judiciaire n’est pas identifié sous le même nom qui est inscrit sur sa carte d’identité. Son avocat a dénoncé ce report comme n’étant pas au bénéfice du prévenu : il a été placé sous contrôle judiciaire – obligation de pointer une fois par semaine au commissariat et interdiction de manifester sur les communes de Mauguio, Balaruc-les-Bains et Montpellier – en attendant son procès qui aura lieu le 4 février. Merci, au revoir.

Condamné pour s’être retourné contre son bourreau

Un jeune homme de vingt ans rentre dans le box pour des faits non liés au mouvement des gilets jaunes, donnant ainsi à voir l’horreur quotidienne des comparutions immédiates. Son histoire est fatale : ballotté entre la rue et des squats montpelliérains, il s’est fait aborder, alors qu’il faisait la manche, par un homme qui lui a proposé de l’héberger. « Je devais avoir des relations sexuelles pour pouvoir rester chez lui ! » précise le prévenu, qui reconnaît avoir frappé son bourreau à coups de chaise. Ni le parcours chaotique du jeune homme, placé en foyer puis en famille d’accueil dès ses trois ans, ni le détail des raisons ayant déclenché la dispute ne semblent attendrir le procureur : « vous aviez le choix, vous pouviez retourner vivre à la rue ! Je réclame votre mise en détention immédiate. Qu’allez-vous faire si vous n’allez pas en prison ? Vous ne travaillez pas et vous vivez à la rue ! » Le procureur sait-il qu’il existe des foyers de jeunes travailleurs disponibles pour les moins de 25 ans en situation de détresse sociale ? Le jeune homme écopera finalement de huit mois de prison, dont quatre avec sursis, et quatre avec mandat de dépôt. Il passera donc le réveillon dans la prison de Villeneuve-lès-Maguelone. Vive émotion dans la salle : « Je ne pensais que ça se passait comme ça par ici, je reviendrai ! » s’indigne une gilet jaune.

Pas de travail, pas de liberté

Vient le tour d’un jeune sans-papier marocain, accusé de vol et du recel d’un téléphone. Arrêté deux fois dans la même soirée, il a donné des dates de naissance différentes aux enquêteurs. Des incohérences qu’il justifie par le stress lié à sa situation irrégulière sur le territoire. Son procès est reporté au 28 janvier. En attendant, il part en détention provisoire à Villeneuve-lès-Maguelone. Le motif de son incarcération préventive est similaire au cas précédent : sans adresse ni travail, sa place serait en prison, selon le juge et le procureur. Vont-ils enfermer tous les chômeurs et les clochards ?

« Je me demande si vous avez un cerveau »

Deux gilets jaunes rentrent dans le box. Ils reconnaissent avoir brûlé un transformateur électrique dans la zone commerciale de la Salamane, à Clermont-l’Hérault, dans la nuit du 27 au 28 décembre. Les dommages occasionnés s’élèveraient à 3 000€ pour le patron d’une station-service, 5 200€ pour une société d’urbanisme, entre 5 000 et 10 000€ pour la communauté de communes et entre 45 000 et 55 000€ pour Enedis. Joli score ! Pour le moment, seul le patron de la station-service s’est porté partie civile. Le procureur se veut menaçant : « Rendez-vous compte, messieurs, que le délit que vous avez commis est passible de 10 ans d’emprisonnement ! » Et l’avocat de la partie civile de renchérir : « Les patrons ne sont pas seulement des gens qui exploitent leur prochain, mais aussi des gens qui se lèvent tôt et se couchent tard, et pas comme vous pour incendier l’outil de travail des autres ! » L’un des deux assesseurs s’est carrément montré insultant envers les prévenus : « Franchement, je me demande ce que vous avez dans le cerveau, et si vous en avez un. » Résultat : huit mois ferme aménageable (bracelet électronique, semi-liberté…) et des dommages et intérêts dont le montant, déterminé le 15 avril, sera a priori entre 9 000 et… 75 000€ ! Pour des dégradations matérielles et une entrave au commerce, l’addition est salée !

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Au vu du mépris affiché des juges et des procureurs envers la populace, cette citation de Jean de la Fontaine n’a rien perdu de sa justesse. D’où cette remarque maligne d’une gilet jaune : « à la prochaine manifestation, il faut envoyer ceux qui ont un CDI en première ligne ! »


Un autre prévenu a été présenté devant un juge ce jour-là, mais le Poing ne mentionne pas son affaire.


Le soir même de cette séance de comparution immédiate, une cinquantaine de personnes, dont de nombreux gilets jaunes, se sont rassemblés devant la prison de Villeneuve-lès-Maguelone pour soutenir les détenus :


Un comité de surveillance des comparutions immédiate s’est formé à Montpellier pour dénoncer cette justice expéditive. Si vous souhaitez y participer, vous pouvez envoyer un mail à l’assemblée de Montpellier contre les violences d’État et pour les libertés : [email protected]