DĂ©cembre 30, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
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Infokiosques.net et les Editions Tout mais pas l’indiffĂ©rence proposent une version brochure de ce texte Ă  tĂ©lĂ©charger, photocopier, et diffuser largement…


Nous tenions, pour Ă©crire le prĂ©sent article, Ă  lire l’intĂ©gralitĂ© de ses parutions : autrement dit, douze livres, publiĂ©s entre 1984 et 2013 (on se contente trop souvent de vidĂ©os sur Internet, d’une quatriĂšme de couverture, d’un article ou d’un ouvrage, quand l’Ɠuvre complĂšte en compte dix fois plus : paresse dommageable). D’aucuns prĂ©tendent qu’il ne faudrait pas parler de lui au prĂ©texte que cela « lui fait de la publicitĂ© Â». Argument sot. C’est par millions que se chiffrent dĂ©jĂ  les vues de ses vidĂ©os – sans rien dire du site qu’il administre, extrĂȘmement visitĂ©, de ses livres qui s’arrachent sans la moindre promotion et du parti qu’il s’apprĂȘte Ă  lancer aux cĂŽtĂ©s de DieudonnĂ© : RĂ©conciliation nationale – le prolongement, dans les urnes, de son mouvement ÉgalitĂ© & RĂ©conciliation, qui se rĂ©clame d’un «  front de la foi  Â» (entre catholiques et musulmans) et de la «  gauche du travail /droite des valeurs Â» (l’alliance, que l’essayiste synthĂ©tise dans son ouvrage Comprendre l’Empire, entre la Tradition et le socialisme rĂ©volutionnaire, qu’il soit marxisant ou vaguement anarchiste).

TrĂšs rĂ©cemment, les cĂ©lĂšbres rappeurs MĂ©dine et Disiz ont fait part de leurs inquiĂ©tudes quant Ă  la percĂ©e de Soral dans les quartiers populaires. Le premier, qui rĂ©cuse la prĂ©tendue « rĂ©conciliation Â» proposĂ©e par l’essayiste, explique : «  Je suis trĂšs pessimiste. Ça fait dix ans et les choses empirent. [
] J’ai aussi vu mon quartier tomber dans le populisme de la “Dissidence”, le populisme soralien. J’ai Ă©galement vu une certaine forme d’antisĂ©mitisme tenter d’investir nos quartiers [1]. Â» Par « Dissidence Â», l’artiste fait rĂ©fĂ©rence au mouvement du mĂȘme nom, plus ou moins formel, dans lequel s’inscrivent Soral et ses divers alliĂ©s : la lutte contre le SystĂšme, l’Empire et l’oligarchie mondialiste. Disiz rĂ©pond quant Ă  lui, lorsqu’un journaliste l’interroge sur la popularitĂ© du penseur : « Je vais t’expliquer Ă  quel point ça me met en colĂšre. À quel point j’ai la rage. [
] On ne te donne pas autre chose, on ne te donne pas un autre exemple. Quant tu as un esprit revanchard et en colĂšre – parce que tu vois bien qu’il y a une carotte dans cette sociĂ©tĂ©, qu’il y a des inĂ©galitĂ©s de ouf, et que c’est toujours les mĂȘmes qui graillent –, celui qui va venir crier, qui va venir aboyer, qui va aller dans ton sens, tu vas faire abstraction de tout ce qu’il a fait avant (que le mec soit passĂ© par le FN, par ci, par lĂ ) et te dire “Ouais, ce mec a raison [2] !” Â» Une influence confirmĂ©e par Kamel, du journal Fakir : « Comme il attire vachement de jeunes dans les quartiers, comme mon petit frĂšre Ă©tait sous son charme, je suis allĂ© l’écouter. Y avait plein de mecs avec des djellabas, des barbes, les filles avec le voile [3] Â».

Mais il serait faux de croire que Soral ne bĂ©nĂ©ficie que de ces seuls appuis ; il a coutume de revendiquer un triple public, dont chacun reprĂ©sente le tiers de l’ensemble de ses partisans : les nationalistes catholiques, les déçus de la gauche radicale et les musulmans (des quartiers populaires ou non). La banniĂšre de son mouvement atteste du caractĂšre composite de sa ligne et signe ce dĂ©sir de rassemblement, par-delĂ  les clivages en vigueur : apparaissent, en guise de figures tutĂ©laires, Guevara, Castro, Lumumba, Sankara, Poutine, Kadhafi, ChĂĄvez, Ahmadinejad, Jeanne d’Arc et… Alain Soral en personne (la mĂ©galomanie fait partie intĂ©grante du personnage : « Aujourd’hui, s’il [Le Christ] Ă©tait prĂ©sent sur terre […], il serait assis ici, Ă  cĂŽtĂ© de moi ! [4] Â», dĂ©clara-t-il dans l’une de ses vidĂ©os, tout en certifiant, dans son ouvrage Dialogues dĂ©saccordĂ©s, que sa « vision du monde Â» est « partagĂ©e par les plus grands esprits du monde depuis le Christ [5] Â»). Le fond d’écran donne Ă  voir deux autres personnages : de Gaulle et le philosophe marxiste Michel Clouscard. Soral fait preuve d’un syncrĂ©tisme Ă  tout crin : il mĂ©lange les rĂ©fĂ©rences Ă  mĂȘme de sĂ©duire son public (et bientĂŽt son Ă©lectorat), sans craindre le moins du monde les contradictions et, pis, les dĂ©tournements de cadavres. Le biographe de Thomas Sankara, Bruno JaffrĂ©, le rappelait dĂ©jĂ  dans le premier numĂ©ro de la prĂ©sente revue, Ă  propos d’ÉgalitĂ© & RĂ©conciliation : « Ils jouent. Ils essaient de mordre sur la jeunesse immigrĂ©e. Ce n’est pas du tout le mĂȘme monde politique. [
] C’est une entreprise de rĂ©cupĂ©ration politique. C’est vrai qu’il faudrait faire un article pour rappeler que ChĂĄvez et Sankara n’ont rien Ă  voir avec eux. Sankara Ă©tait profondĂ©ment humaniste. Ces gens-lĂ  mĂ©langent le nationalisme avec l’antisĂ©mitisme : c’est dangereux. [6] Â»

Les ouvrages de Soral fonctionnent pareillement : Comprendre l’Empire fait la part belle, pĂȘle-mĂȘle, Ă  Robespierre, Marx, Bakounine, Proudhon, Orwell et Georges Sorel (quoique ce dernier fĂ»t une figure dĂ©jĂ  plus ambiguĂ«, un pied dans le syndicalisme rĂ©volutionnaire et l’autre, un temps, Ă  l’Action française), comme Ă  Henri BĂ©raud, antisĂ©mite auto-proclamĂ© [7], anticommuniste et partisan de l’agression mussolinienne de l’Éthiopie ; Jusqu’oĂč va-t-on descendre ? s’ouvre sur une citation du poĂšte communiste Pasolini ; Sociologie du dragueur est dĂ©diĂ© Ă  la mĂ©moire du penseur marxiste Lucien Goldmann ; Vers la fĂ©minisation ? commence sur deux phrases, signĂ©es Clouscard et Georg LukĂĄcs, philosophe marxiste qui participa Ă  la RĂ©publique des conseils de Hongrie ; MisĂšres du DĂ©sir et CHUTe ! se placent sous l’étoile de CĂ©line, Ă©crivain fĂ©tiche de Soral (qu’il cĂ©lĂšbre notamment pour ses pamphlets hostiles aux Juifs). Sa maison d’édition, Kontre Kulture, est une illustration plus criante encore de cette confusion idĂ©ologique : on peut y acheter, cĂŽte Ă  cĂŽte, des ouvrages des libertaires Lazare, Kropotkine, Bakounine et Thoreau, des contre-rĂ©volutionnaires Maurras, Delassus, de Poncins, des communistes Marx et Childe Vere Gordon, du collaborateur vichyste Bonnard, du poĂšte fasciste Ezra Pound ou encore du panafricain Sankara – sans parler des rĂ©Ă©ditions d’ouvrages ouvertement antisĂ©mites : La France juive de Drumont ou Le Juif international d’Henry Ford. Un fourre-tout mal articulĂ© et invraisemblable, une auberge espagnole qui ne tient que par le charisme fĂ©dĂ©rateur de son leader, Alain Soral. Un mot sur l’omniprĂ©sent Clouscard : en 2007, le penseur avait tenu Ă  se dissocier clairement de cette captation, dans les colonnes de L’HumanitĂ© : « Associer donc d’une maniĂšre quelconque nos deux noms s’apparente Ă  un dĂ©tournement de fonds. Il s’avĂšre qu’Alain Soral croit bon de dĂ©river vers l’extrĂȘme droite (campagne pour le FN). Il veut y associer ma personne, y compris en utilisant mes photos Ă  ma totale stupĂ©faction. Je n’ai en aucun cas autorisĂ© Alain Soral Ă  se prĂ©valoir de mon soutien dans ses menĂ©es prolepĂ©nistes. Le Pen est aux antipodes de ma pensĂ©e. [8] Â» Soral avait rĂ©pondu dans son ouvrage Chroniques d’avant-guerre  : Clouscard n’était finalement qu’un « vieux puceau [9] Â».

Ses interventions foisonnent, ses vidĂ©os pullulent sur la toile, mais le doute subsiste parfois. Disiz le reconnaĂźt lui-mĂȘme, il y a quelques jours de cela, en mai 2015 : il a des suspicions quant Ă  son racisme, avĂ©rĂ© ou non, mais « c’est trop vague Â», «  c’est trop flou Â». Soral est pourtant tout sauf obscur ou vaporeux. Il ne se cache de rien, s’avance Ă  dĂ©couvert et rĂ©pĂšte Ă  qui veut l’entendre qu’il n’est pas un dĂ©mocrate, qu’il se revendique explicitement du national-socialisme (français, prĂ©cise-t-il, puisqu’il a des divergences avec le modĂšle hitlĂ©rien du fait du mĂ©pris que ce dernier avait pour la France) et qu’il se montre proche des mouvements nĂ©ofascistes italiens (comme CasaPound). Les Ă©lĂ©ments ne manquent pas et les faits, pour qui veut, sont disponibles.

On dĂ©plorera que ses adversaires les plus mĂ©diatiques et les plus bruyants aient tout entrepris, par leur incompĂ©tence, leur ineptie ou leur compromission avec le pouvoir (de Fourest au CRIF, de Bernard-Henri LĂ©vy Ă  Manuel Valls, d’Alain Finkielkraut Ă  certains groupuscules hystĂ©riques de l’extrĂȘme gauche), pour renforcer son crĂ©dit et son aura de dissident et de proscrit. VĂ©ritĂ© dĂ©plaisante : le triomphe de Soral, comme celui de DieudonnĂ© (farceur de talent devenu rentier du mauvais goĂ»t, commerçant de la division et usurier du ressentiment), est, dans une certaine mesure, l’Ɠuvre de la gauche et des « dĂ©mocrates Â» aux commandes. Par la criminalisation constante et permanente de la parole, fĂ»t-elle infecte, qui transforme les mĂ©diocres en martyrs (remercions nombre d’associations, toujours prĂȘtes Ă  se muer en officines policiĂšres : « Mais oui, Ă©crivit pourtant le communiste libertaire Alexandre Berkman. Laissons-les parler de tout leur soĂ»l. Les en empĂȘcher ne servirait qu’à crĂ©er une nouvelle classe de persĂ©cutĂ©s et rallier ainsi le peuple Ă  leur cause. La suppression de la libertĂ© de parole et de la libertĂ© de la presse ne serait pas seulement une offense thĂ©orique Ă  la libertĂ© ; la supprimer serait porter un coup direct aux fondations mĂȘmes de la rĂ©volution.  Â») ; par la chape de plomb qui Ă©touffe la question palestinienne (l’appareil politique français n’ayant, semble-t-il, qu’une prĂ©occupation Ă  valeur de passion : applaudir Ă  toutes les dĂ©cisions israĂ©liennes) ; par la mascarade mĂ©diatique et politique permanente qui, surtout lorsqu’elle se rĂ©clame du socialisme ou de la gauche, jette dans les bras des extrĂȘmes les citoyens déçus, trahis et en colĂšre ; par l’aberrante et contre-productive loi Gayssot, qui suscite des vocations nĂ©gationnistes en sĂ©rie au nom du respect, pourtant des plus lĂ©gitimes, de la mĂ©moire (Noam Chomsky a sur le sujet une position on ne peut plus raisonnable : l’État n’a pas Ă  dicter l’Histoire, sauf Ă  vouloir singer Staline) ; par la manie que la gauche critique, du haut de ses chaires jargonneuses, a de se couper des gens du commun – ceux Ă  qui Soral dĂ©die plusieurs de ses livres et dit vouloir reprĂ©senter, avec une sincĂ©ritĂ© que l’on ne saurait mesurer : les petits, les sans-grades, les beaufs, les dĂ©possĂ©dĂ©s et les oubliĂ©s des paillettes et des plateaux de tĂ©lĂ©vision. Il est ensuite aisĂ©, pour un rhĂ©teur brillant et cultivĂ© parlant sans chichis (Ă  tel point que personne, ou presque, ne s’aventure Ă  dĂ©battre avec lui), de s’emparer du drapeau de la « dissidence Â» quand le « systĂšme Â» fait tout pour lui offrir cette place, de procĂšs en procĂšs et de condamnations en condamnations. La gauche critique et l’extrĂȘme gauche ont rĂ©guliĂšrement accĂšs aux mĂ©dias de masse (Besancenot dans Vivement dimanche !, MĂ©lenchon dans Touche pas Ă  mon poste) : Soral peut Ă  loisir Ă©taler sa crĂ©dibilitĂ© de subversif : plus personne ne l’invite. ÉgalitĂ© & RĂ©conciliation a su, malheureusement mieux que ses ennemis, construire un contre-espace, un contre-monde, « des formes de diffusions parallĂšles [10] Â», dirait RanciĂšre : Ă©dition de livres, Ă©ducation populaire en ligne, stages, partenariats divers (gastronomie, viniculture) – et, par la voix apparemment ludique de DieudonnĂ©, un projet d’assurances et, Ă  terme, de banque Ă  vocation « rĂ©volutionnaire Â».

Cet article, fort d’une lecture exhaustive de son Ɠuvre, se charge donc de rassembler les Ă©lĂ©ments disponibles en un mĂȘme espace afin qu’il ne soit plus possible, comme on le lit ou l’entend trop souvent, de prĂ©tendre que Soral, il est vrai, « dĂ©passe parfois les bornes Â», «  dit des conneries Â», « exagĂšre Â», mais que, tout de mĂȘme, l’homme « a raison sur plein de choses Â» et qu’il est « bon sur le fond, si on oublie la forme Â». Qu’il ne soit plus possible d’entendre un Étienne Chouard, qui se revendique pourtant de la gauche et de la tradition libertaire, dĂ©clarer : « Pour moi, Alain Soral est Ă  gauche parce qu’il se bat contre les privilĂšges. C’est un rĂ©sistant. [11] Â» Quand il n’ajoute pas : « Les gens qui sont derriĂšre Soral, j’en vois plein, c’est des humains comme vous et moi : ils cherchent le bien commun Ă  leur façon. [12] Â»

La pensĂ©e soralienne se passe d’exĂ©gĂšse tant elle est limpide – pour ne pas dire simple, ĂŽtĂ© le vernis rhĂ©torique et sophistique parfois, sinon souvent, habile et sĂ©duisant pour les esprits en quĂȘte d’une explication hĂątive et fruste du monde et de ses rapports de force. Notre objet n’est pas, ici, de prĂ©senter ses thĂšses principales (sur le fĂ©minisme, la Banque, la politique Ă©trangĂšre nord-amĂ©ricaine, le dĂ©sir comme moteur de consommation, le libĂ©ralisme-libertaire, le communautarisme, la laĂŻcitĂ© ou encore le sionisme), ni de chercher Ă  les rĂ©futer une Ă  une (un article, par sa forme, ne le permet absolument pas), mais de mettre en Ă©vidence les Ă©lĂ©ments, enracinĂ©s dans toute son Ɠuvre (et non pas Ă  la marge, au dĂ©tour d’une discussion ou d’un jour de colĂšre, comme certains le pensent naĂŻvement), qui attestent que Soral ne peut et ne pourra jamais ĂȘtre un point d’appui, un alliĂ© et un compagnon de route de l’émancipation : ni dans la lutte ĂŽ combien lĂ©gitime contre l’occupation de la Palestine, ni dans la lutte ĂŽ combien nĂ©cessaire contre l’impĂ©rialisme et l’hĂ©gĂ©monie atlantiste, ni dans la lutte ĂŽ combien primordiale contre la bourgeoisie de droite et de gauche et les trahisons successives de leurs gouvernements rĂ©publicains, toujours soucieux de leur classe et jamais des milieux populaires. Et s’il est Ă©videmment possible, au regard de la somme d’élĂ©ments qu’il aborde, de le rejoindre sur tel ou tel point du fait de ses fondamentaux socialistes et marxistes (sa sƓur rappelle qu’il Ă©tait mĂȘme anarchiste dans sa jeunesse, avant d’entrer au Parti communiste), rien ne justifie, selon la rengaine bien connue, de frayer avec les ennemis de nos ennemis. C’est d’ailleurs lĂ  une constance historique : rĂ©volutionnaires et contre-rĂ©volutionnaires, socialistes et nostalgiques de l’Ancien rĂ©gime ont souvent pu se retrouver sur certains axes, dans leurs critiques de la bourgeoisie ou de la corruption parlementaire — du boulangisme au Cercle Proudhon. Soral reprend le flambeau et revendique l’hĂ©ritage du CNR (oĂč, pour vaincre l’occupation allemande, cagoulards et communistes s’unirent tant bien que mal) et, dans Chroniques d’avant-guerre, dĂ©plore qu’il ne soit pas possible de fusionner le Front national et le Front de gauche (il prend Ă©galement l’exemple libanais de Nasrallah, musulman, s’alliant au gĂ©nĂ©ral Aoun, chrĂ©tien). Les propos qui suivent se chargent de rappeler que personne, dans la lutte contre l’ordre en place, n’a Ă  gagner Ă  s’allier avec « la Dissidence Â». « J’ai Ă©crit des grands livres [13] Â», a-t-il assĂ©nĂ© un jour : petit florilĂšge, en guise de boĂźte Ă  outils, pour s’en convaincre…

LES NOIRS, LES ARABES, LES JUIFS ET LES GITANS

Une affaire privĂ©e rendue public fut un choc pour certains de ses soutiens. La chanteuse Binti, d’origine camerounaise, reçut les messages suivants : «  Les blancs prennent les blacks pour des putes (ce qu’elles sont le plus souvent). Â», «  Finalement il ne te reste de sĂ»r que les juifs et les pĂ©dĂ©s ! Â», « Les pĂ©dĂ©s comme amis pour t’écouter chialer que ton destin c’est d’ĂȘtre une pute Ă  juifs…  Â», « Dans 10 ans ton corps sera tout sec, et avec ton gros pif sĂ©mite, tu ressembleras Ă  un vieux chef indien ! Sur le marchĂ© du travail tu ne vaudras plus rien… [14] Â» Soral ne chercha pas Ă  nier ; il les assuma mĂȘme.

S’il s’est parfois prĂ©sentĂ©, notamment dans CHUTe !, comme le « dĂ©fenseur des beaufs et des Arabes Â» (p. 20) et qu’il s’est attirĂ© de nombreuses sympathies du fait de sa dĂ©fense rĂ©pĂ©tĂ©e de l’islam (comme religion virile, modeste et Ă©galitaire), il n’en reste pas moins que « l’arabophilie Â» soralienne s’avĂšre avant tout stratĂ©gique (rĂ©concilier les Gaulois et les Arabes pour Ă©viter, par patriotisme, la guerre civile qui gronde en France). Il suffit de gratter un peu pour que s’écaille la peinture fraternelle. Ainsi dĂ©crit-il, dans l’un de ses livres, le « petit sourire du raton fouteur de merde Â» (C, p. 46) et le tempĂ©rament «  vicieux comme l’Arabo-berbĂšre Â» d’un personnage (p. 65). Jusqu’oĂč va-t-on descendre ? oscille entre paternalisme (« nos petits Beurs  Â», p. 82) et mĂ©pris franc (la France est dĂ©truite, car devenue un pays « envahi de MaghrĂ©bins hostiles Â», p. 106), et donne Ă  reconsidĂ©rer sĂ©rieusement l’anticolonialisme affichĂ© par les figures fondatrices de son mouvement (Guevara, Sankara, Lumumba) : « Plus je vois la merde noire (corruption, intĂ©grisme, gĂ©nĂ©raux…) dans laquelle l’AlgĂ©rie s’enfonce un peu plus chaque jour, [
] plus je me dis que leur seul espoir, c’est qu’on y retourne. Â» (p. 13) MĂȘme ode aux bienfaits de la colonisation, durant une intervention filmĂ©e, lorsque Soral s’attaque Ă  la porte-parole des IndigĂšnes de la RĂ©publique (ce qui ne l’empĂȘche pas, quant Ă  elle, de faire l’éloge des couples non-mixtes, dans les pages de Vacarme, c’est-Ă -dire de limiter autant que faire se peut les unions entre « racisĂ©s Â» et « Blancs Â») : « Houria Bouteldja est la preuve de la rĂ©ussite totale de la colonisation, car sans la colonisation, cette petite AlgĂ©rienne serait aujourd’hui tatouĂ©e en bleu sur le front, dans un bled de moyenne montagne, elle aurait Ă©tĂ© mariĂ©e de force, ce qui est normal dans une sociĂ©tĂ© patriarcale traditionnelle, elle aurait six gosses et elle fermerait sa gueule [15] Â». Soral aime Ă  brasser les catĂ©gories larges et les grands ensembles — maĂźtre en essentialisation, les Arabes issus de l’Afrique du Nord en font aussi les frais : « Les MaghrĂ©bins, vous parlez fort et vous ĂȘtes d’une lĂąchetĂ©, sur le terrain, inouĂŻe [16] Â» ou encore « Il aboyait fort, parce que les MaghrĂ©bins ne savent pas demander gentiment. [17] Â» Aussi, il s’en prend Ă  la culture nord-africaine, juive ou non, pour faire l’éloge du Nord, des Celtes et de la culture chrĂ©tienne : « Nous, on se met pas Ă  hurler, Ă  pleurnicher, y’a pas de youyous, etc. C’est deux cultures. [18] Â» RĂ©conciliation, vraiment ?

MĂȘme son de cloche avec les Ukrainiens (« Putes ukrainiennes, c’est un plĂ©onasme [19] Â»), les Gitans (« braqueur surarmĂ© rĂ©putĂ© pour son goĂ»t du sang  Â», JO, p. 128) et les Rroms (« On a un afflux massif, je dirais, de la pire racaille que l’humanitĂ© ait portĂ©, c’est-Ă -dire les Rroms de l’Est, albano-roumano-etc. [20] Â»). Les Juifs, on ne l’ignore pas, constituent sans contredit sa mire de prĂ©dilection. Dresser la liste de ses assauts aurait tĂŽt fait d’user le lecteur ; contentons-nous de quelques pages. Comprendre l’Empire : « la volontĂ© de domination juive Â» (p. 69), « son omniprĂ©sence et son omnipotence avĂ©rĂ©es dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des mĂ©dias et des sciences Â» (p. 110), « une flopĂ©e de sociaux-traĂźtres dont Ă©numĂ©rer les noms Ă©voquerait immĂ©diatement la liste de Schindler Â» (p. 134), Sarkozy aux origines « douteuses Â» (p. 175) ; Dialogues dĂ©saccordĂ©s  : « Rosenberg, le vrai nom pas du tout catholique de Madame Sinclair Â» (pp. 27-28), «  gauche juive Â» (p. 29), «  l’écrasante domination juive  Â» (p. 40) ; MisĂšres du DĂ©sir  : « Beaucoup de Benamou, Benichou Â» (p. 59), « Ă©galement ashkĂ©naze (je constate)  Â» (p. 92). Obsession nĂ©vrotique des origines, Ă  tel point qu’il ne peut mentionner une seule personne sans prĂ©ciser son appartenance ethnique ou communautaire — quand bien mĂȘme celle-ci ne s’en revendique jamais.

Soral possĂšde nĂ©anmoins trois pirouettes en la matiĂšre : la premiĂšre, revendiquer les Ă©crivains juifs qu’il affectionne (Marx, Goldmann, etc.) ; la seconde, mettre en avant, selon la logique bien connue, ses « amis Â» juifs (ils sont deux : Jacob Cohen et le musicien Gilad Atzmon — ce dernier a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©savouĂ© publiquement, du fait de ses « arguments racistes Â», par un collectif de penseurs palestiniens… [21]) ; la troisiĂšme, rĂ©pĂ©ter qu’il n’est pas antisĂ©mite mais judĂ©ophobe ou judĂ©ocritique (autrement dit : qu’il cible « l’idĂ©ologie juive Â», comme systĂšme de pensĂ©e, et non les ĂȘtres en tant que personnes de chair et d’os), et, surtout, qu’il ne s’en prend jamais Ă  ceux qu’il nomme les « Juifs sur les bords  Â» ou « Juifs du quotidien  Â». La dĂ©fense s’écroule pourtant dĂšs l’instant oĂč il dĂ©clare, en juin 2014 : « On a vu le petit Elkabbach – lĂ , c’est mon analyse un peu plus racialo-communautaire –, qui est le petit sĂ©mite sĂ©farade, se soumettre finalement comme une femme Ă  quelqu’un [Poutine] qui reprĂ©sente encore, je dirais, la virilitĂ© aryenne, d’une certaine maniĂšre – mĂȘme si elle est slave. Et ça, c’est la juste hiĂ©rarchie traditionnelle, vous voyez. Quand Poutine ouvre sa gueule, un Elkabbach la ferme. Et c’est comme ça que doit se concevoir un monde qui fonctionne bien. [22] Â» Jean-Pierre Elkabbach est trĂšs clairement attaquĂ© en tant qu’individu membre d’une communautĂ© ethnique dĂ©terminĂ©e. Autre exemple : un journaliste interroge Soral et lui demande ce qu’il juge obscĂšne, en matiĂšre de littĂ©rature. Sans Ă©tonnement, Soral embraie sitĂŽt, le visage traversĂ© de successives moues Ă©cƓurĂ©es : « J’ai ressenti un vif dĂ©goĂ»t en lisant des pages plus ou moins autobiographiques de… ce n’est pas un hasard… Albert Cohen. Le type qui a Ă©crit Belle du Seigneur et Mangeclous. Ça, ça me rĂ©pugne. Il y a ce cĂŽtĂ©… je ne vais pas dire le mot pour ne pas m’attirer d’ennuis, mais ce cĂŽtĂ© complaisant, mis en scĂšne, y’a du Elie Wiesel chez Albert Cohen. C’est pas un hasard. Ça m’insupporte. Moi je suis un goy du Nord, il y a le cĂŽtĂ© on se tourne pour pleurer, on pleure jamais face Ă  la camĂ©ra. Sinon tout le reste c’est la famille, c’est Claude Lelouch, Boujenah, ça sent l’huile quoi… [
] J’ai d’ailleurs ressenti cette gĂȘne sans jamais identifier qu’il y avait une origine ethnico-culturelle lĂ -dedans. J’ai toujours dĂ©testĂ© les films de Woody Allen, qui sont incroyablement narcissiques et complaisants, et mĂ©diocres. Ça m’a toujours insupportĂ©. MĂȘme les films des frĂšres Coen. [
] Pleurer face Ă  la camĂ©ra pour tirer les larmes du goy et lui faire les poches. C’est une Ă©vidence, on le voit. Mangeclous et Belle du Seigneur, c’est insupportable. En plus d’énormes pavĂ©s, comme ça, c’est gras, c’est gras. C’est une culture, quoi. Quand on aime ça… Aujourd’hui on est submergĂ© par cette merde. [
] Mon monde Ă  moi, qui est le monde de la pudeur du Nord, de la pudeur hĂ©lĂ©no-chrĂ©tienne, de la retenue, de l’émotion subtile, etc., a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ© par la vulgaritĂ© sĂ©farade, il faut le dire, judĂ©o-mĂ©diterranĂ©enne. C’est une souffrance terrible pour nous. [23] Â» Le sionisme n’a, ici, strictement rien Ă  faire. Pas plus que la critique de l’Ancien Testament ou de la mĂ©taphysique juive. Seulement le racisme crasse.

Lisons ou relisons le psychiatre anticolonialiste antillais Frantz Fanon : « C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par lĂ  que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon Ăąme, du sort rĂ©servĂ© Ă  mon frĂšre. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisĂ©mite est forcĂ©ment nĂ©grophobe. Â» (Peaux noires, masques blancs, paru en 1952.)

LES FEMMES

Sans doute l’un des fils rouges de trois dĂ©cennies de publications. Dans Sociologie du dragueur, quand il ne parle pas de « salope flippĂ©e Â» et de « fĂ©ministe crypto-lesbienne Â», il analyse la gent fĂ©minine en quatre catĂ©gories : les salopes, les bonniches, les folles et la femme-miracle. Mais toutes, par nature, ne savent pas s’exprimer clairement : « Une femme qui dit “non” est une femme qui dit “peut-ĂȘtre” et qu’une femme qui dit “peut-ĂȘtre” est une femme qui dit “oui”. [24] Â» Se pose dĂšs lors la question du viol. DĂ©licate, estime-t-il – puisque, de nouveau, la femme n’éprouve pas « de frontiĂšre franche entre le “oui” et le “non” Â» (p. 113). Le viol est, pour le dragueur aguerri, un « dĂ©faut de maĂźtrise Â» (p. 114), une faute d’amateur en matiĂšre de technique. Et lorsqu’il parle de harcĂšlement sexuel, il ne s’agit bien sĂ»r pas de celui que les femmes ont rĂ©guliĂšrement Ă  subir (au travail ou dans la rue), mais de celui que les hommes endurent par l’affichage quotidien de femmes dĂ©vĂȘtues dans les espaces publics – harcĂšlement qui gĂ©nĂšre la frustration des hommes et pourrait aboutir Ă  ce genre de «  consĂ©quences funestes Â», c’est-Ă -dire le viol (p. 114). Soral n’est du reste pas avare en recommandations, sur le terrain des rapports sexuels, consentis, cette fois : « Plus vous entrez sĂšchement, plus votre sentiment de la pĂ©nĂ©trer sera fort Â» (p. 105) ; « son plaisir Ă©tant parent de la douleur, croyez qu’elle apprĂ©ciera  Â» (ibid) ; « jouissez, elle jouira Â» (p. 106) ; «  aussitĂŽt joui, barrez-vous Â» (p. 107). Dans CHUTe ! Éloge de la disgrĂące, il explique « comment baiser une vraie bonne salope Â» (p. 93). Du fait de ses dispositions biologiques et mentales, Ă©crit-il aussi, la femme s’avĂšre moins apte que l’homme Ă  penser (elle n’a que trĂšs rarement une « vision globale cohĂ©rente Â», SD, p. 155). Pour appuyer ses dires, il prend l’exemple de Arendt et Badinter, en jugeant de l’imbĂ©cilitĂ© de leurs Ɠuvres respectives (Arendt revient Ă  plusieurs reprises, dans ses livres, pour Ă©tayer ce mĂȘme argument). La femme, du fait, notamment, de son « trou Â» anatomique, ne peut « pĂ©nĂ©trer l’objet Â» (SD, p. 160), c’est-Ă -dire la pensĂ©e dans son abstraction la plus pure – d’oĂč sa propension Ă  l’irrationnel, l’émotion, l’intuition et l’astrologie. « La femme est profondĂ©ment inapte Ă  cette activitĂ© sĂ©rieuse et exigeante qu’est la pensĂ©e Â» (ibid). Existent toutefois quelques exceptions, ajoute-t-il, liĂ©es Ă  des trajectoires individuelles obliques, comme Rosa Luxemburg et Jeanne d’Arc.

DĂ©goĂ»t physique et psychologisme lapidaire Ă©maillent l’ouvrage : la vulve des femmes est « suppurante et nausĂ©abonde Â» et « la jeune fille pue dans la plupart des cas Â» (SD, p. 31) ; « en baisant la fille, le dragueur baise d’abord sa propre mĂšre Â» (p. 61), « dans un visage de femme, le jeune homme cherche d’abord Ă  retrouver sa mĂšre Â» (p. 86.) et «  l’attachement mystique de l’homme Ă  sa mĂšre et le besoin frustre qu’il a de pĂ©nĂ©trer Â» (p. 225). Dans un autre livre, MisĂšres du DĂ©sir, il compare le sexe fĂ©minin Ă  du mou de veau et rappelle « combien le sexe est vil Â» (p. 61) et combien « elle n’est pas bien belle l’origine du monde Â» (p. 60), aprĂšs voir Ă©voquĂ© cette «  ruse de la Nature qui nous met les femmes au cƓur pour mieux nous pousser Ă  y fourrer la bite Â» (p. 35). L’homme, ajoute-t-il, est fait pour la guerre, la politique et la pensĂ©e ; la femme pour l’enfantement et la gestion matĂ©rielle de l’existence (« leur nature de pondeuse Â», p. 41). Il aborde dans le mĂȘme ouvrage la mort de Marie Trintignant, en 2003, sous les coups de Bertrand Cantat. « Le vrai scandale Â» de cette affaire, pense-t-il, c’est d’abord «  la dĂ©localisation d’une production de la tĂ©lĂ©vision nationale Â» (p. 149), puisque le tournage se dĂ©roulait en Lituanie. «  La violence physique du mĂąle est surtout son aveu d’impuissance. Devant tant d’habiletĂ©, de rouerie [fĂ©minine], il arrive que ces Ăąmes anguleuses et simples, tout en Ă©motivitĂ©, soient comme les rĂ©sistants du Hamas confrontĂ©s aux manipulations sionistes : elles explosent ! Â» (p. 154) Il poursuit, toujours Ă  propos de Cantat : « Je suis sĂ»r qu’il ne l’a pas frappĂ©e pour lui voler son sac. Il a quand mĂȘme fallu qu’elle lui en dise des mots vexants, humiliants, dĂ©sespĂ©rants… qu’elle le pousse sacrĂ©ment Ă  bout, le gentil nounours, pour qu’il voie rouge et qu’il dĂ©jante. [
] Oserais-je avancer qu’il a craquĂ©, non pas parce qu’il Ă©tait un monstre, une bĂȘte, mais parce qu’il Ă©tait trop humain ? Â» (pp. 155-156). La violence ? Il l’assume, et reconnaĂźt avoir giflĂ© deux femmes et « dĂ©rouillĂ© vraiment Â» une troisiĂšme (p. 157). Il raconte mĂȘme : « Je l’étranglai, elle tomba au sol. [
] Je devins vraiment fou, je la cognai, je la cognai… comme dans un rĂȘve… un cauchemar. Â» (p. 158)

Soral, qui en appelle Ă  abattre le fĂ©minisme du fait des « ravages Â» qu’il gĂ©nĂšre, le dĂ©crit comme « une soumission non sue Ă  la masculinitĂ© Â» (SD, p. 189). Sans surprise, les fĂ©ministes sont sous sa plume des « harpies Â» et des « hystĂ©riques Â». Il fait Ă©tat, dans Jusqu’oĂč va-t-on descendre ?, de « leur mentalitĂ© d’avorteuse, leur tendance Ă  l’infanticide  Â» (p. 100), et, dans Socrate Ă  Saint-Tropez, affirme que le « fĂ©minisme est en fait un mĂ©pris des femmes Â» (p. 332) (doit-on en dĂ©duire que le soralisme signifierait leur respect ?). Notons, en passant, que le harcĂšlement sexuel n’existe pas, nous l’avons lu, sauf lorsqu’il permet de louer la burqa : cette «  jolie burqa bleue qui protĂšge la musulmane du harcĂšlement sexuel  Â» (Jusqu’oĂč va-t-on descendre ?, p. 179). L’essayiste n’est jamais Ă  une contradiction prĂšs : il lui arrive de dĂ©plorer le retour Ă  l’irrationalitĂ© (musulmane — voir Socrate Ă  Saint-Tropez) tout en traitant de « sataniques  Â» la plupart de ses ennemis ; il n’a de cesse de faire l’éloge du travail productif tout en reconnaissant avoir tout fait pour fuir ledit travail (« Quand on a Ă©tĂ© salariĂ© du tertiaire et qu’on a conduit une bagnole dans Paris pendant des annĂ©es, on est un untermensch [25] Â», dĂ©clare-t-il tranquillement — c’est-Ă -dire, en allemand, un sous-homme).

LES HOMOSEXUELS

Une autre cible de choix (dont le rĂ©volutionnaire afro-amĂ©ricain, Huey P. Newton, fondateur des Black Panthers, disait qu’ils Ă©taient « peut-ĂȘtre la population la plus opprimĂ©e de la sociĂ©tĂ© Â» et qu’il fallait, dĂšs lors, «  former des coalitions avec les groupes de libĂ©ration des femmes et des gays [26] Â»). Les gays, Ă©crit Soral dans Sociologie du dragueur, sont « l’ensemble des effĂ©minĂ©s du tertiaire dont la conscience politique se limite au droit de se faire enculer Â» (p. 196). Ils sont aussi des «  pĂ©dĂ©s branchĂ©s Â» (p. 80) et les hommes qui nouent de sincĂšres relations amicales avec les femmes ont «  une mentalitĂ© de pĂ©dĂ© Â» (p. 82) (le sĂ©ducteur, qu’il oppose au dragueur de rue, dont il se rĂ©clamait alors, est quant Ă  lui « politiquement Ă©masculĂ© Â», p. 73). Quand il n’en parle pas comme des « pĂ©dĂ©s Â», c’est pour les dĂ©crire comme des « sodomites Â», des « invertis Â», des « fiottes Â» et des « tantouzes  Â». Il dĂ©nonce, dans MisĂšres du DĂ©sir, la «  multiplication des fiottes dans nos sociales dĂ©mocraties urbaines occidentales Â» (p. 166) et classe, dans Vers la fĂ©minisation ? DĂ©montage d’un complot antidĂ©mocratique (paru en 1999, il reprend en grande partie Sociologie du dragueur), les homosexuels en quelques catĂ©gories principales : le «  pĂ©dĂ© littĂ©raire Â», le « pĂ©dĂ© commerçant Â», le «  pĂ©dĂ© intello-gauchiste Â», le « pĂ©dĂ© nĂ©ofasciste Â» (schĂ©ma qu’il utilise Ă©galement dans Jusqu’oĂč va-t-on descendre ?).

« Si les gays continuent Ă  se multiplier, note-t-il dans l’ouvrage que l’on vient de mentionner, ils risquent de mettre en danger la survie mĂȘme du monde occidental Â» (p. 125). Et croit bon de constater : « Il en sort de partout  Â» (ibid). Dans Dialogues dĂ©saccordĂ©s, ouvrage bĂąclĂ© commis avec Éric Naulleau et paru en 2013, Soral enfonce un clou vieux de presque vingt ans : « Alors que je les tolĂšre, les supporte, ces crĂ©atures s’attaquent Ă  mon monde pour le dĂ©truire, par haine, esprit de vengeance de l’anormal pour le normal !  Â» (p. 37) Et, assurant s’inspirer de Freud, explique que «  l’homosexualitĂ© est une sexualitĂ© dĂ©viante, tantĂŽt immature, tantĂŽt perverse, qui doit se pratiquer dans la discrĂ©tion, avec un soupçon de honte ! Â» (p. 40) Les dĂ©rapages, prĂ©vient-il, ont tĂŽt fait d’arriver : « D’abord un doigt de femme pour finir par une bite d’immigrĂ© Â» (p. 42). Dans Chroniques de l’avant-guerre, lorsqu’il parle d’un rĂ©alisateur, il ne peut Ă  l’évidence s’empĂȘcher de prĂ©ciser : « 8 CĂ©sars de l’homosexuel Audiard [27] Â».

Un lieu commun assure que l’homophobie tĂ©moignerait en rĂ©alitĂ© d’une homosexualitĂ© refoulĂ©e : il n’est pas inintĂ©ressant de lire, dans MisĂšres du DĂ©sir, qu’il Ă©prouva le besoin, pour savoir s’il Ă©tait homosexuel ou non, d’avoir une relation sexuelle avec un homme (de façon active et passive, indiqua-t-il) – l’expĂ©rience lui permit de conclure qu’il ne l’était pas (un thĂšme rĂ©current dans son Ɠuvre et son langage : il achĂšve d’ailleurs CHUTe ! en se mettant ainsi en scĂšne, du moins son double romanesque, dans un back room).

LE POUVOIR, APRÈS LES LIVRES ?

Soral a fait savoir qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  rentrĂ© dans la petite Histoire et qu’il n’appartenait qu’à la grande de l’accueillir. Il suffirait, pour cela, de troubles rĂ©volutionnaires en Europe afin qu’il puisse devenir Robespierre, son modĂšle et hĂ©ros depuis l’adolescence. Il y a quelques annĂ©es, TaddĂ©i lui avait demandĂ© s’il pourrait faire couler le sang afin que s’accomplissent ses idĂ©es ; Soral de rĂ©pondre, plus ou moins fanfaron : « Bien sĂ»r, si on veut sauver la France demain, il faudra tuer quelques personnes. C’est une Ă©vidence, oui. […] Les gens ont peur de moi, parce qu’ils se disent que si un mec comme moi prenait le pouvoir, ils seraient peut-ĂȘtre effectivement un peu en danger de mort. Et ils n’ont pas tout Ă  fait tort de le penser. Ils me flattent. […] Je rĂȘverais de pouvoir faire plus que de faire rire les gens et les instruire, je rĂȘverais de punir les mĂ©chants. […] Je pense quelque part avoir un devoir moral d’aider les gens [28] Â». Plus rĂ©cemment, en juin 2014, il entĂ©rinait : « Quand je prendrai le pouvoir, car je finirai par le prendre un jour, je remettrai tout ça bien en place. [29] Â» Dans Dialogues dĂ©saccordĂ©s, il Ă©crit encore : « J’aspire Ă  l’avĂšnement d’un leader autoritaire  Â» (p. 72). Et s’il reproche Ă  Trotsky son goĂ»t (juif, prĂ©cise-t-il) pour la vengeance, notre Gaulois n’est pourtant pas en reste : il confesse, dans la prĂ©face de son roman La Vie d’un vaurien, s’ĂȘtre inscrit au PCF pour se « venger Â» (p. 9) et dĂ©clare, dans CHUTe ! : « L’envie de tuer m’a tenu  Â» (p. 52).

Le chĂątiment, doublĂ© d’une obsession de la Vertu, sature ses textes. Il rappelle, dans Jusqu’oĂč va-t-on descendre ?, le plaisir qui fut le sien de voir les tours amĂ©ricaines s’écrouler, au nom « de la morale et l’humanitĂ©  Â» (p. 240), et explique, dans Dialogues dĂ©saccordĂ©s, qu’il ne songe qu’à une chose : « Dire le vrai au service du bien  Â» (p. 24). Sous le masque de la Justice, le ressentiment et la violence sont Ă  l’Ɠuvre (un dĂ©tail qui en dit assez long : la corrida est Ă  ses yeux un « beau geste  Â» oĂč l’animal fait « la dĂ©couverte ultime de la beautĂ© Â», (ST, p. 290). Et si tout Soral, au fond, tenait dans l’une des phrases de son ouvrage MisĂšres du DĂ©sir  ? « Je suis devenu polĂ©miste, crachant dans la soupe qu’on n’a pas voulu me servir.  Â» Page 57.

Toujours « flou Â» et « rĂ©sistant Â», Soral ?

Louis Simon, le 5 juin 2015
Lit, plante et Ă©crit ; entre Paris et Pointe-Ă -Pitre.




Source: Mars-infos.org