Juin 7, 2021
Par ZEKA
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À nouveau, l’heure de choisir les bergers va bientôt sonner…

Bien que troublés, les électeurs s’apprêtent à reprendre au refrain. Sous la baguette des chefs d’orchestre, tous les votards donneront de la voix. Tant pis, s’ils ne chantent pas juste. Candidats ! à vos trombones. Peuple souverain ! attention… Nous rénoverons le parlement. Une, deux ! une, deux ! Peuple ! aux urnes !… Gauche, droite ! c’est pour la République ! Une, deux ! gauche, droite ! En mesure…
— Vous n’êtes que des poires ! Zo d’Axa (1900).

« Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie – c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? Et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons. » 1

« Nous n’irons plus aux urnes »

Tel est le titre de l’essai du québécois Francis Dupuis-Déri, le tout assorti du sous-titre : Plaidoyer pour l’abstention. 2 L’auteur ne se contente pas de couper les lauriers de l’électoralisme mais il argumente avec force sur l’inutilité du suffragisme. Son apologie de l’abstention est bâtie d’une part sur un refus du « vote utile » et du voter pour le moins pire, ritournelle très utilisée en France depuis plusieurs années. D’autre part sur l’inefficacité du vote en matière de transformation sociale ; d’autant que pendant longtemps les « élites » se réservèrent ce « devoir civique » par crainte des pauvres, des femmes ou des esclaves qui auraient pu en faire mauvais usage. « Élites » qui d’ailleurs, quand cela les arrange, n’hésitent à jouer de l’abstention. Pour exemple, François de Rugy dépositaire d’une proposition de loi visant à rendre le vote obligatoire, s’est abstenu de voter 398 fois sur les 648 scrutins à l’Assemblée de 2012 à 2016. 3 Son cas n’est pas unique. Le 10 mai 2019, l’Assemblée nationale débattait sur la Loi de restauration de la cathédrale Notre-Dame, suite au discours solennel de Macron déclarant que l’État restaurerait le bâtiment en moins de cinq ans. Ce jour-là, sur les 577 députés [sensés « représenter » les françaises et français- N.d.Zeka], seuls 47 étaient présents. Le taux d’abstention des parlementaires a donc atteint 92 % !

Carte postale eugène petit 1909
Vive l’Anarchie ! Carte postale d’Eugène Petit (1909)

Voter ou ne pas voter, telle est la question qu’on n’ose pas poser dans nos régimes parlementaires, où les élections sont des rituels sacrés. En défendant la légitimité de l’abstention, cet essai attaque de front la conviction selon laquelle le vote serait un devoir, et le refus de voter une dangereuse hérésie. Bien plus qu’une simple apologie de l’abstention, cet ouvrage propose ainsi une critique radicale du système électoral.

Au-delà, l’auteur dénonce les rituels d’embrigadement et d’endoctrinement de la jeunesse mis en place un peu partout pour conditionner le futur électeur. Que ce soit, lors d’élections dans les établissements scolaires, les conseils municipaux de jeunesse, etc. De fait, la critique de l’auteur porte sur le système délégataire et parlementaire du vote. En effet, il prône comme dans les écoles alternatives l’utilisation du conseil comme lieu d’apprentissage de la démocratie réelle voire de l’autogestion. En bref, Dupuis-Déri défend globalement le principe de l’action directe politique et le refus de délégation.

Le vote de facto, même dans sa forme obligatoire ou pas, n’a d’autre fonction que d’entretenir l’illusion d’un pouvoir politique détenu par d’autres. Un tour de passe-passe habilement orchestrer par les libéraux. Alors, à quoi bon élire ceux qui sont « en grande partie responsable de la situation misérable » de beaucoup ? A quoi bon, par le vote délégataire « légitimer l’élite qui gouverne, commande, autorise et interdit » ? A quoi bon, « élire des parlementaires qui ne décident plus grand-chose » quand de fait le pouvoir est ailleurs ; au FMI, à l’OMC… Enfin, « les parlementaires prétendent servir le peuple mais n’est-ce pas plutôt la population qui travaille pour les parle-menteurs ?

Suffrage, Ô désespoir…

L’acharnement déployé pour combattre l’abstentionnisme porte à croire que les électoralistes cherchent avant tout à se convaincre de l’importance de leur propre vote et de leur propre grandeur morale et politique. Portés par leur prosélytisme ou en désespoir de cause, ces partisans du système électoral avancent même des arguments qui n’ont aucun rapport avec la réalité politique, par exemple que quiconque ne fait pas l’effort d’aller voter renonce à son droit de se plaindre du gouvernement.

À l’homme qui veut voter
À l’homme qui veut voter (L’Anarchie, 1910).

« Et maintenant, à l’urne, bétail ! »

« La journée des élections, je reste à la maison. Je ne vote pas. Qu’ils aillent se faire foutre ! Qu’ils aillent se faire foutre ! Je ne vote pas. Je ne vote pas, pour deux raisons. Premièrement, ça n’a aucun sens. Ce pays a été acheté, vendu et payé il y a très longtemps. […] Deuxièmement, je ne vote pas, car je considère que si vous votez, vous n’avez aucun droit de vous plaindre. Je sais, les gens aiment bien tordre la chose et affirmer le contraire : “Ah ! Si vous ne votez pas, vous n’avez pas le droit de vous plaindre.” Mais quelle est la logique, ici ? C’est vous qui êtes responsable si vous votez et que vous élisez ces individus incompétents et malhonnêtes qui font tout foirer une fois en poste : vous avez provoqué le problème, vous avez voté, vous les avez mis là. Vous n’avez donc aucun droit de vous plaindre ! Quant à moi qui n’ai pas voté, qui en réalité n’est même pas sorti de la maison le jour de l’élection, je n’ai aucune responsabilité à l’égard de ce que font ces gens, et j’ai bien le droit de me plaindre du foutoir que vous avez créé et avec lequel je n’ai rien à voir. » 4

Les élections et les politiciens sont là pour donner l’illusion qu’il existe un libre choix, mais il n’y a pas réellement de libre choix dans ce pays. On organise pour les gens une journée d’élection tous les 5 ans pour qu’ils aient l’impression de faire des choix, des choix insignifiants qui nous permettent d’avancer comme des esclaves qui diraient : « Ah ! J’ai voté ! » Or les enjeux du débat dans ce pays sont établis avant même que le débat commence ; tous les autres sont marginalisés ou qualifiés d’« anti-système », de « communistes », ou associés à des personnes déloyales.

Le candidat et la poire
Le candidat et la poire, Eugène Petit « Strix » (L’ Anarchie, 1910).

En France, l’humoriste anticonformiste Pierre Desproges déclarait au journal télévisé FR3 Picardie, dans les années 1980, être « contre le droit de vote », car les gens « se trompent tout le temps. La démocratie, c’est la pire des dictatures, dans la mesure où c’est la dictature du plus grand nombre. Quant à la dictature d’un seul, que voudraient les gens d’extrême droite ou d’extrême gauche, ce n’est pas très sain non plus, donc le jour des élections, faites comme moi : allez vous promener. Ne votons plus ! 5 ».

En deuxième analyse, ce n’est donc pas une poignée de gouvernants qui nous écrasent mais l’inconscience, la stupidité du troupeau des moutons de Panurge qui constitue le bétail électoral. Voter, c’est se résigner ! Voter, c’est accepter la Société capitaliste ! Voter, c’est perpétuer la misère, le vol, la souffrance ! Voter, c’est fournir le bâton pour être rossé ! Réfléchissez, ne votez plus, éduquez-vous, révoltez-vous ! »
— Pourquoi Voter ? L’Anarchie, élections législatives de 1910.

En finir avec la Révolution française !

Que ce soit au nom de Dieu, du peuple, de la nation, des ancêtres ou des astres, dans un pays qui a connu une, deux ou trois révolutions, ou n’en a vécu aucune, le résultat est toujours le même : les parlementaires accaparent le plus de pouvoir possible au détriment de la Couronne, quitte à conserver un roi ou une reine, ou à les décapiter pour offrir le trône au président élu, qui nomme aujourd’hui les ministres de son cabinet comme le roi ou la reine s’entourait de ministres, issus ou non du Parlement. Cette comparaison entre la monarchie parlementaire du Canada ou de la Norvège, d’une part, et le républicanisme de la France, d’Haïti ou de la Russie, d’autre part, met en lumière l’insignifiance des déclarations solennelles et la vacuité d’un vocabulaire politique qui cherche à légitimer l’élite qui gouverne, commande, opprime et interdit. En somme, le parlementarisme n’a rien à voir avec la « démocratie » d’Athènes, et la Révolution française n’est pas à l’origine de la diffusion planétaire de l’idéal « démocratique », malgré ce qu’en pensent bon nombre de Françaises et de Français. Que le système parlementaire se réclame de Dieu ou du peuple n’y change rien, puisque ce dernier est toujours relégué au rôle insignifiant consistant à voter pour ses « représentants » (entre guillemets) ou à exercer sa souveraineté à travers eux. Ce qui revient à dire que le peuple est privé de pouvoir, qu’il est gouverné et donc dominé, exploité et exclu du processus de prise de décisions.

Tournons le dos à tous ces pantins !

Le maître, quel qu’il soit, est toujours l’ennemi ! La loi, c’est une entrave permanente, c’est la sanction de la propriété, de la misère, de la douleur. Pour qu’il n’y ait plus de lois, ni de maîtres, devenons meilleurs, éduquons-nous et faisons nous-mêmes nos affaires !

Car il ne faut pas oublier que notre servitude sera toujours… proportionnelle à notre bêtise !

Voter ne signifie rien. Devenir est la seule façon de se libérer.

la meilleure réforme

  1. Octave Mirbeau, La Grève des Électeurs. 1888.
  2. Nous n’irons plus aux urnes : Plaidoyer pour l’abstention (2019), par Francis Dupuis-Déri, Lux éditeur, A Publico, 192 p, 12 €.
  3. Soit environ 62% d’abstention à lui tout seul…
  4. George Carlin on Some Cultural Issues, extrait du spectacle Back in Town, 14 novembre 2010.
  5. Pierre Desproges « Les élections et la Picardie », Archive INA, extrait du journal télévisé FR3 Picardie, 6 mars 1985

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Source: Zeka.noblogs.org