Janvier 4, 2023
Par Contretemps
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Zenaida Yasacama Gayas est une femme autochtone, mĂšre et militante, originaire du peuple Kichwa de Pakayaku, Amazonie Ă©quatorienne, actuelle vice-prĂ©sidente de la ConfĂ©dĂ©ration des nationalitĂ©s autochtones de l’Équateur (CONAIE). Zenaida est titulaire d’une licence en sciences Ă©conomiques par l’UniversitĂ© de Cuenca et d’un Master en Ă©conomie par l’UniversitĂ© de La Havane. Elle participe depuis plus d’une dĂ©cennie au mouvement autochtone rĂ©gional et national.

L’objectif de cet entretien est d’aborder la trajectoire de Zenaida, Ă  travers le rĂ©cit de son histoire, ses souvenirs de la lutte de son peuple et ses impressions sur les dĂ©fis actuels auxquels les femmes autochtones de l’Amazonie sont confrontĂ©es. Cet entretien a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© en juin 2022, dans le cadre d’un travail de recherche menĂ© par l’anthropologue Sofia Cevallos sur l’organisation des femmes amazoniennes dans le cadre de leurs luttes contre l’extractivisme. 

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Zenaida, pourriez-vous m’expliquer un peu plus ce que cela signifie d’ĂȘtre une femme autochtone en Équateur aujourd’hui ? 

Être une femme autochtone implique d’abord de traverser par de nombreuses situations de discrimination, bien que nous, en tant que peuples autochtones et femmes autochtones, sachions clairement que nous sommes dans un pays de diversitĂ© culturelle, de diversitĂ© ethnique, de diversitĂ© de peuples, de nationalitĂ©s et de modes de vie. Mais, en tant que femmes autochtones, nous continuons de subir de nombreuses violations de nos propres droits. Nous devons aussi dire que nous avons vĂ©cu le machisme de nos propres compagnons et que cela aussi nous a permis d’apprendre et d’affronter, nous a permis de dire aux hommes que les femmes aussi peuvent faire. Notre objectif en tant que leaders autochtones est collectif. Une femme autochtone pense toujours au collectif et non Ă  l’individuel. Maintenant, nous sommes arrivĂ©s Ă  un travail plus collectif, un travail plus organisationnel, politique, et nous avons Ă©tĂ© en premiĂšre ligne de tous les combats. Nous avons Ă©tĂ© celles qui avons organisĂ© tout type d’activitĂ© au sein de l’organisation et dans l’arĂšne politique. Ceci nous a servi Ă  rĂ©flĂ©chir sur nous-mĂȘmes et Ă  notre rĂŽle dans la lutte. Nous avons choisi la voie politique parce que nous avons constatĂ© que les hommes ne reconnaissent malheureusement pas pleinement les efforts des femmes. Parfois, en tant que mĂšres ou en tant que filles, en tant que femmes leaders qui avons travaillĂ© depuis la petite communautĂ© jusqu’à la plus grande, nous ressentons le besoin de lutter, non seulement pour nos peuples mais aussi pour les femmes d’autres secteurs sociaux, comme les sƓurs mĂ©tisses les afro-descendantes, les montubias, etc., qui habitent en Équateur. Ces femmes ressentent aussi la mĂȘme chose que nous, cette discrimination, cette inĂ©galitĂ© et cette frontiĂšre qui s’établit entre celle qui a le plus et celle qui a le moins. Il y a eu plusieurs situations qui nous ont amenĂ©es Ă  trouver plus de force dans le processus d’organisation et dans la lutte. Des femmes autochtones ont crĂ©Ă© un espace basĂ© sur la lutte, en tant que reprĂ©sentantes au sein de l’assemblĂ©e nationale, du parlement andin. Nous recherchons ces espaces, les considĂ©rant non seulement comme des espaces pour dĂ©tenir un pouvoir, mais pour gĂ©nĂ©rer de nouvelles femmes et de nouveaux visages qui pourront ensuite assumer des responsabilitĂ©s au niveau national, au niveau international. Les femmes luttent pour la vie, se battent pour ĂȘtre, pour vivre, mais sans ĂȘtre humiliĂ©es, nous luttons pour la dignitĂ© qui nous a fortifiĂ©e et que nous voulons aussi fortifier ; et nous luttons pour l’unitĂ© des peuples et des nationalitĂ©s. Les femmes ont toujours eu du respect, vis-Ă -vis des hommes, des Ă©trangers, nous avons ouvert nos bras pour pouvoir accueillir d’autres femmes, dirigeantes, leaders et compagnons de lutte. On nous dit toujours que nous ne pouvons pas oublier notre mode de vie et nos activitĂ©s, nos tĂąches « de femmes Â». Mais cela implique parfois de la violence et de la discrimination qui excluent les femmes. Il y a des femmes de diffĂ©rentes nationalitĂ©s qui subissent ce type de violence, mĂȘme avec leurs propres conjoints, qui ne leur permettent pas de participer Ă  diffĂ©rentes activitĂ©s. Le machisme est prĂ©sent mais petit Ă  petit nous brisons cet obstacle. Pour cette raison, je mentionne toujours dans mes interventions que nous voulons Ă©galement intĂ©grer de nouveaux visages dans ce processus de lutte. Parce qu’ĂȘtre une femme autochtone, c’est aussi bien ĂȘtre dans le chakra – jardin -, ĂȘtre professionnelle, faire de la chicha, s’occuper de nos enfants, ĂȘtre en politique. J’ai aussi pensĂ© au rĂŽle des femmes dans le renforcement de la jeunesse, pour pouvoir dĂ©fendre nos territoires, pour ĂȘtre libres de la pollution et continuer, au moins, Ă  respirer, encore pendant quelques annĂ©es, de l’air pur. Les femmes se sont demandĂ©es :  comment allons-nous atteindre cet objectif ? Et la rĂ©ponse est que nous ne pouvons y parvenir que sur la base de la lutte, afin de combiner tout cela, nous avons besoin que nos organisations soient renforcĂ©es. Et que les femmes soient unies. Cela a Ă©tĂ© et continuera d’ĂȘtre le rĂŽle des femmes autochtones. Être une femme autochtone n’est pas facile et ĂȘtre sur la question politico-organisationnelle n’est pas facile non plus. Il y a beaucoup de paradigmes que nous brisons petit Ă  petit. Mais je crois qu’il est important de continuer Ă  chercher l’unitĂ©, Ă©galement avec d’autres pays d’AmĂ©rique latine, oĂč il y a des peuples autochtones et des femmes qui luttent pour le mĂȘme objectif. Il est important de tisser des liens avec des sƓurs d’autres peuples et au niveau international, afin que nous puissions aussi unir nos forces et Ă©couter nos voix. Parce qu’on parle de plurinationalitĂ©, mais jusqu’à prĂ©sent on n’a pas rĂ©ussi, ici en Équateur du moins.

Quelle a Ă©tĂ© la devise principale des femmes autochtones amazoniennes dans leur lutte ? 

La devise des femmes dans leur lutte a toujours Ă©tĂ© « les femmes luttent pour la vie Â». 

Et en quoi consiste cette lutte pour la vie ? 

Cette lutte pour la vie implique d’en finir avec les menaces, avec la persĂ©cution, avec la discrimination. Cette lutte pour la vie implique le thĂšme de la dĂ©fense territoriale, le thĂšme des droits collectifs, implique le combat pour l’environnement. Nous pensons que si la nature est dĂ©truite, les cultures, l’éducation, les savoirs ancestraux sont pratiquement dĂ©truits. Si on dĂ©truit la nature, on perd tout, la faune, les riviĂšres. Si nous disons que les femmes se battent pour la vie, nous disons aussi que les femmes participent Ă  l’organisation et Ă  la politique, nous parlons aussi d’un dĂ©veloppement et une participation Ă©quitable. Les hommes et les femmes doivent se battre avec le mĂȘme objectif. Nos rĂ©alisations doivent toujours ĂȘtre en faveur des gĂ©nĂ©rations futures et il doit y avoir une revendication pour que les États nous respectent et ne piĂ©tinent pas notre mode de vie. Parce que nous vivons actuellement une menace en Équateur qui est l’expansion pĂ©troliĂšre et miniĂšre. Il y a beaucoup de gens qui meurent de diffĂ©rentes maladies dans ce contexte, et cela nous fait donc beaucoup rĂ©flĂ©chir. On se bat pour la vie, mais le gouvernement ne nous respecte pas. Au moins, dans le nord de l’Équateur, chaque jour il y a des enfants qui meurent de malnutrition, il y a des femmes qui meurent de diffĂ©rentes maladies dans ces endroits oĂč il y a de l’exploitation pĂ©troliĂšre et miniĂšre. Alors, cela nous fait penser qu’en tant que femmes, il faut que nous continuions Ă  construire une stratĂ©gie de lutte. Parfois nous avons arrĂȘtĂ© un peu cette lutte pour la dĂ©fense de la vie, maintenant c’est Ă  nous tous de reprendre ce combat. Nos mouvements doivent revendiquer le droit Ă  une vie digne. Parce que si le mouvement autochtone ne lutte pas, personne ne luttera pour nous. 

Que signifie le combat pour la dĂ©fense des territoires et comment ce combat s’inscrit-il dans une revendication plus large des femmes pour la dĂ©fense de la vie ? 

Lorsque nous parlons de territoire, il existe de nombreuses expressions : “la mĂšre nature”, la “forĂȘt vivante”, que les riviĂšres sont vivantes, que les montagnes sont vivantes, que dans la forĂȘt il y a toute la sagesse concentrĂ©e, dans les riviĂšres, dans les lagons, dans les montagnes. Les femmes ont une relation trĂšs Ă©troite avec ceci, car grĂące aux territoires, elles existent. Pour tout nous avons besoin du territoire, pour nous nourrir, nous avons besoin du territoire pour faire notre artisanat, mĂȘme pour nous soigner. Pour nous le territoire est un tout : ce qui apporte l’harmonie. La conception des femmes est que, si nous ne prenons pas soin du territoire, nous n’aurons pas pris soin de nos vies, car en lui et Ă  partir de lui la chakra est faite, les fruits sont produits, rĂ©coltĂ©s. Cela a toujours Ă©tĂ© pensĂ© en corrĂ©lation. Les femmes ont Ă©tĂ© qualifiĂ©es de “gardiennes”, les “axes principaux Â», mais, souvent, les combats de ces femmes ne sont mĂȘme pas mentionnĂ©s. Pour cette raison, de nombreuses femmes autochtones ont mentionnĂ© que, si nous allons parler du territoire, que ce soit nous-mĂȘmes, pour faire ressentir ce que nous vivons au quotidien, ce que nous faisons au quotidien sur le territoire. C’est pourquoi nous les femmes avons dit : « si nous nous battons nous ne dĂ©truirons pas notre forĂȘt, si nous ne nous battons pas, nous dĂ©truirons la forĂȘt Â», “l’eau n’est pas Ă  vendre, l’eau doit se dĂ©fendre Â», « le territoire n’est pas Ă  vendre, le territoire doit ĂȘtre dĂ©fendu”. Nous les femmes avons conçu ces messages basĂ©es sur notre rapport au territoire.

Dans quel sens l’extractivisme affecte-t-il les femmes autochtones ? 

Les activitĂ©s pĂ©troliĂšres ont affectĂ© notre mode de vie en gĂ©nĂ©ral, ils ont dĂ©truit l’harmonie que nous avions entre peuples et nationalitĂ©s, et ils ont Ă©galement violĂ© nos droits et en particulier les droits des femmes, parce que cela a crĂ©Ă© plusieurs problĂšmes par rapport aux femmes. Avec ces activitĂ©s pĂ©troliĂšres, il y a beaucoup de gens d’ailleurs qui viennent et font ce qu’ils veulent. Par exemple, ils laissent les femmes enceintes, ils abandonnent les femmes avec des enfants. Ainsi, les femmes ont Ă©tĂ© plus touchĂ©es, car elles se sont retrouvĂ©es avec des enfants, seules, sans emploi. C’est ce que nous avons ressenti et nous avons donc Ă©levĂ© la voix pour dĂ©noncer que nous avons aussi Ă©tĂ© menacĂ©es, que nous avons aussi Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©es. 

Comment les femmes s’organisent-elles Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur de leurs territoires pour lutter contre les diffĂ©rentes formes d’exclusion ? 

Au sein de nos communautĂ©s, des commissions de femmes ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es et, au moins dans ma communautĂ©, Pakayaku, nous avons vu qu’il y a des femmes qui sont en train d’apprendre le leadership. D’autres sont devenues des leaders. Les femmes, aprĂšs tout, sont depuis toujours dans ce leadership. J’ai toujours soutenu que les femmes ont Ă©tĂ© l’axe principal de l’organisation et je pense que les commissions de femmes nous excluent parfois de l’organisation plus large. Je crois qu’à partir du leadership des femmes, nous pourrions rĂ©aliser des programmes et des projets variĂ©s. Ce leadership fĂ©minin a Ă©tĂ© fait pour que les femmes puissent s’organiser, pour que les femmes puissent parler des affaires des femmes. Mais pas seulement. Je crois que les femmes sont actuellement Ă  la tĂȘte du leadership, pas seulement dans les affaires des femmes. Cela veut dire que les femmes participent aux assemblĂ©es en apportant leurs propositions, leurs avis, leurs contributions. Le leadership fĂ©minin joue un rĂŽle fondamental dans l’organisation. À Pakayaku, nous avons une garde communautaire oĂč les femmes sont impliquĂ©es. Et nous avons vu que leur rĂŽle est essentiel. Pourquoi les femmes devraient-elles faire partie de la garde communautaire ? Je considĂšre que les femmes ont assumĂ© une responsabilitĂ© et un rĂŽle fondamental, rĂ©solvant des problĂšmes comme l’alcoolisme, par exemple. On a vu chez les collĂšgues femmes, qu’elles sont sĂ©rieuses et qu’elles assument ces rĂŽles avec beaucoup de responsabilitĂ©. Le leadership des femmes c’est pouvoir planifier ce que nous allons faire dĂ©sormais, comment nous allons nous organiser. C’est aussi pour montrer que nous avons jouĂ© un rĂŽle fondamental dans le passĂ©, pour montrer ce que nous, les femmes, avons voulu et voulons. Je pense que les femmes ne doivent pas ĂȘtre isolĂ©es dans des espaces tels que les commissions de femmes et que nous devons plutĂŽt ĂȘtre prĂ©sentes dans tous les espaces, nous devons ĂȘtre des participantes actives. Mais actuellement, la structure organisationnelle est ainsi.

Pourquoi la lutte des peuples autochtones pour les droits est-elle importante ?

Auparavant, les peuples autochtones n’étaient pas reconnus, on parlait de leurs droits, mais ils n’étaient pas reconnus. Par exemple, un des droits Ă©tait au territoire, parce que nous Ă©tions lĂ  depuis de nombreuses annĂ©es et nous n’avions pas ce droit au territoire. Pour les peuples autochtones, seule la mobilisation, le soulĂšvement, leur a permis de revendiquer le droit d’avoir le territoire. Ce n’est pas parce que le gouvernement a dit « regardez ici, vous avez des droits comme tous les Équatoriens Â». Non! C’était suite Ă  notre combat. Ainsi, d’autres droits, le droit Ă  l’éducation, le droit des femmes, le droit des enfants, le droit Ă  la santĂ© et le droit d’ĂȘtre citoyen Ă©quatorien, n’étaient pas reconnus non plus. En 2008, l’État plurinational a Ă©tĂ© reconnu, c’est trĂšs rĂ©cent. Maintenant, les droits sont reconnus, mais ces droits ne sont pas mis en pratique. La loi existe, mais elle ne s’incarne pas dans la rĂ©alitĂ© nationale, dans la rĂ©alitĂ© des peuples autochtones. Nous avons donc encore besoin que ce droit devienne effectif. Les gouvernements au niveau international ont parlĂ© de droits de l’homme, de droits collectifs, de traitĂ©s internationaux, mais, en rĂ©alitĂ©, en Équateur du moins, ils ne sont pas pleinement appliquĂ©s. Ils ont parlĂ© d’un droit de conserver les territoires autochtones, des droits de la nature, mais que fait le gouvernement ? Maintenant, il parle du dĂ©cret 151, sur l’expansion miniĂšre et pĂ©troliĂšre. C’est une violation des droits car la Constitution soutient le droit Ă  la conservation. Cela nous a beaucoup fait rĂ©flĂ©chir : lorsque le prĂ©sident Lasso parle des droits de la nature, il semble en pratique qu’il ne fasse que mentir ou que ça ne soit uniquement pour faire le show. 

La rĂ©alitĂ© ici est diffĂ©rente, et de quel droit parlons-nous ? Notre devise est : ici en Équateur, il n’y a pas de respect des droits, il n’y a pas d’effectivitĂ© des droits, nous nous sentons en insĂ©curitĂ© dans l’État Ă©quatorien en tant que mouvement autochtone. Je crois que l’État considĂšre les droits de la nature comme un objet. Et il dit souvent « mais ces indiens ont tellement de forĂȘt, qu’est-ce qu’ils veulent en faire ? Â». Mais je dis, ils ne pensent pas que dans 50 ou 100 ans, peut-ĂȘtre que je n’existerai plus. Nous, les autochtones, ne nous battons pas individuellement, nous nous battons pour le collectif. D’oĂč vient ce droit de la nature ? Il dĂ©coule aussi de la proposition de la CONAIE, que “la terre ne se vend pas, la terre se dĂ©fend” Pourquoi ce droit est-il apparu ? parce que les territoires des peuples autochtones sont collectifs, et qu’ĂȘtre sur le territoire, c’est ressentir, c’est ressentir si on coupe un arbre, c’est sentir qu’on a un arbre en moins, parce qu’on fait aussi partie de tout ça, et que cette terre, cette nature ou cette riviĂšre a le droit de ne pas ĂȘtre polluĂ©e, elle a le droit de ne pas ĂȘtre dĂ©truite. Parce que si nous dĂ©truisons, que se passera-t-il ? Nous aurons perdu notre droit, d’abord en tant que communautĂ© ; deuxiĂšmement, en tant que personnes ; et troisiĂšmement, nous perdrions le droit que nous avions gagnĂ© d’obtenir des titres de propriĂ©tĂ© collectifs. Cela permettra, Ă  terme, Ă  chacun de repartir avec son lopin de terre ou peut-ĂȘtre de vendre aux grandes transnationales. Et les grandes transnationales ne respectent pas la loi de la nature. 

Zenaida, que signifie le Sumak Kawsay ou Bien Vivre pour les peuples autochtones ? 

Je me souviens trĂšs jeune : le Sumak Kawsay est nĂ© des peuples autochtones et signifie que nous recherchons une vie en harmonie, en communautĂ© et dans des territoires sans pollution. Sumak Kawsay ou “Bien Vivre”, signifie briĂšvement : la vie en harmonie. Mais, vivre en harmonie dans notre langue signifie plusieurs choses : le rapport entre la nature et le rapport de l’homme envers la nature. Si nous n’avons pas une chakra qui produit bien, ou un sol qui produit bien, ce n’est pas une bonne vie. Le Bien Vivre c’est dans nos communautĂ©s, bien sĂ»r on n’a pas tout ce qu’il faut, mais les gens qui ont une cabane oĂč on se sent bien, on va chasser, on ramĂšne des poissons, un peu de viande, puis ça va. Mais quand nous venons en ville, c’est lĂ  qu’on voit que le monde s’effondre, parce que tout est argent, tout est pour quelque chose. Le Bien Vivre pour nous, pour nous dans nos communautĂ©s est une autre rĂ©alitĂ©. Et nous nous sentons bien chez nous, dans nos communautĂ©s, c’est lĂ  que se trouve le Bien Vivre. Dans le contexte occidental, le bien-ĂȘtre signifie avoir une maison, une voiture, avoir accumulĂ© de l’argent, avoir des choses matĂ©rielles. En revanche, pour nous, c’est la maniĂšre d’organiser, d’abord la famille, le troc que l’on fait avec le cƓur, les Ă©changes, parfois on cuisine, j’appelle mon cousin, j’appelle ma mĂšre, tout le monde : “si j’ai assez de viande, je donne Ă  l’un et l’autre”. Se sentir en paix avec nous, c’est-Ă -dire ĂȘtre solidaire. Les peuples autochtones, du moins mon peuple, le peuple Kichwa de Pakayaku, pensent que le Bien Vivre c’est que nous puissions tous avoir, mĂȘme si c’est une banane, du manioc, mais que nous puissions tous avoir quelque chose Ă  manger et que tout le monde aussi puisse avoir un travail. C’est notre sentiment, c’est cette solidaritĂ©, s’aimer en tant qu’autochtones et se respecter. C’est l’essence du Bien Vivre, c’est-Ă -dire l’harmonie entre les uns et les autres. Le bien-ĂȘtre dans la partie occidentale est un bien-ĂȘtre du matĂ©rialisme, un bien- ĂȘtre qui vide les gens, vous avez toutes les choses que vous voulez avoir, mais vous n’avez rien Ă  l’intĂ©rieur. Vous ne vous sentez mĂȘme pas en paix, mais vous vivez avec inquiĂ©tude. Je m’inquiĂšte si je gagne, si je perds, le prĂȘt, la dette. L’État le voit ainsi. À mon avis, si en Équateur on parle de Bien Vivre, il faut ĂȘtre Ă©quitable. La rĂ©partition des ressources Ă©conomiques de l’État Ă©quatorien doit ĂȘtre Ă©quitable afin que nous puissions avoir une bonne Ă©ducation, une bonne santĂ©, de bonnes infrastructures, oĂč les politiques publiques soient au profit de tous les peuples et nationalitĂ©s. Mais, tant que cela n’existera pas, de quel Bien Vivre va-t-on parler ? Quand il n’y a pas d’emploi, quand il n’y a pas de sĂ©curitĂ©, quand il n’y a pas de bonne Ă©ducation, quand il n’y a pas de bonne santĂ©, il n’y a pas de qualitĂ© de soins, ce n’est pas un Bien Vivre. C’est ce que les peuples et les nationalitĂ©s ont rĂ©clamĂ©. Si la rĂ©partition Ă©tait Ă©quitable, si le gouvernement travaillait avec diffĂ©rentes organisations, alors on parlerait d’un Bien Vivre. Bref, nous, peuples autochtones, parlons d’harmonie, d’harmonie entre la nature et l’homme. C’est une corrĂ©lation. Il existe plusieurs explications et concepts du Bien Vivre. Nous ne parlons pas de concepts, mais ce dont nous parlons, c’est de notre contexte et de notre expĂ©rience qui est rĂ©elle, c’est la rĂ©alitĂ© que nous vivons au quotidien.

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Sofia Cevallos est anthropologue, post-doctorante Ă  l’UniversitĂ© Paris 8, Ă  la FacultĂ© latino-amĂ©ricaine des Sciences Sociales FLACSO-BrĂ©sil et Ă  l’UniversitĂ© de Brasilia. Elle a soutenu sa thĂšse de doctorat Ă  l’École des Hautes Études en Sciences Sociales en 2019. En 2021, elle a reçu une bourse Marie Curie pour le dĂ©veloppement de ses recherches axĂ©es sur l’organisation des femmes autochtones en Amazonie Ă©quatorienne dans le contexte de la lutte contre l’extractivisme au 21Ăšme siĂšcle.

Photo d’illustration : Yvette Sierra Praeli.

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Source: Contretemps.eu