Octobre 7, 2022
Par CQFD
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Depuis 2004, le sociologue allemand Hartmut Rosa s’est employĂ© Ă  montrer, notamment Ă  travers quatre ouvrages remarquĂ©s, combien les sociĂ©tĂ©s occidentales modernes sont shootĂ©es Ă  la vitesse. Jusqu’à ce que la crise sanitaire puis Ă©conomique liĂ©e Ă  la pandĂ©mie du Covid n’oblige les gouvernements Ă  les mettre sur pause.

DĂ©but 2020, plusieurs auteurs 1 nous ont invitĂ©s Ă  faire une pause pour rĂ©flĂ©chir Ă  la rapiditĂ© qui caractĂ©rise la modernitĂ©. Point de prescience par rapport au confinement imposĂ© Ă  la mi-mars dernier, mais un sentiment de plus en plus largement partagĂ© que le temps nous manque. Parmi ces penseurs, Hartmut Rosa a dĂ©gainĂ© le premier pour concocter, dans Rendre le monde indisponible  2, un programme de thĂ©orie critique  3 particuliĂšrement nourrissant.

DĂ©jĂ  dans AliĂ©nation et accĂ©lĂ©ration, paru en 2012, il Ă©laborait une premiĂšre synthĂšse de ses rĂ©flexions devant permettre d’évaluer la qualitĂ© de la vie humaine. Autrement dit : dans ce monde de la modernitĂ© tardive, comment est-il encore possible de vivre des expĂ©riences non aliĂ©nĂ©es ? En effet, le sort de l’individu contemporain – pareil Ă  celui du hamster prisonnier d’une roue dans laquelle il doit courir sans fin – semble bien peu enviable. Pourtant, il continue de tourner et c’est peut-ĂȘtre lĂ  une dĂ©finition premiĂšre de l’aliĂ©nation : « Les gens font volontairement ce qu’ils ne veulent pas “rĂ©ellement” faire. Â»

De maniĂšre contre-intuitive, Hartmut Rosa ne fait pas de la technologie le moteur du processus d’accĂ©lĂ©ration qui structure les sociĂ©tĂ©s occidentales actuelles. Elle en est juste une condition de possibilitĂ©. Pour le sociologue, ce moteur est social. La compĂ©tition de tous contre tous Ă©tant le mode privilĂ©giĂ© de rĂ©partition des ressources, la position sociale d’un individu n’est plus fixĂ©e Ă  la naissance, ni stable au cours d’une existence « mais bien plutĂŽt en [
] nĂ©gociation concurrentielle permanente Â». Et « il faut courir aussi vite que possible pour rester au mĂȘme endroit Â» car « le concurrent ne dort jamais Â». Ce moteur est Ă©galement culturel. En effet, « dans la sociĂ©tĂ© moderne sĂ©culaire [la nĂŽtre], l’accĂ©lĂ©ration sert d’équivalent fonctionnel Ă  la promesse [jadis religieuse] de vie Ă©ternelle Â». Vivre sans temps morts ne suffit plus. Il faut vivre deux fois plus vite en essayant de rĂ©aliser toutes les options qui s’offrent Ă  nous, de multiplier les expĂ©riences et les formations d’un strict point de vue quantitatif, « d’effacer la diffĂ©rence entre le temps du monde et le temps de notre vie Â».

Pourtant, quelque chose que nous avions du mal Ă  imaginer s’est produit : l’économie et la sociĂ©tĂ© ont Ă©tĂ© mises sur pause Ă  la suite de la crise sanitaire. Certains ont pu expĂ©rimenter les bienfaits de la dĂ©cĂ©lĂ©ration pour revoir leurs prioritĂ©s dans la liste des choses Ă  faire : se plonger ou se replonger dans la lecture d’ouvrages qu’ils avaient dĂ©laissĂ©s, jouer de la guitare, contempler les Ă©toiles. Mais d’autres se sont ennuyĂ©s ou ont continuĂ© Ă  trimer par obligation, routine ou conviction. La dĂ©cĂ©lĂ©ration est certes une condition sine qua non pour accĂ©der Ă  une vie de meilleure qualitĂ© mais elle n’est pas une condition suffisante. Elle peut mĂȘme constituer un moment d’adaptation (dĂ©pression au plan individuel, « ra lentissement Â» de l’économie au plan collectif) pour absorber les chocs les plus rudes de la sociĂ©tĂ© de l’accĂ©lĂ©ration qui a « tendance Ă  se dĂ©barrasser de toutes les institutions et rĂ©gulations qui pourraient garantir une stabilitĂ© Ă  long terme favorable au processus d’accĂ©lĂ©ration Â». Enfin, les partisans de la dĂ©cĂ©lĂ©ration forment un groupe pour le moins hĂ©tĂ©roclite rassemblant les victimes de la modernisation : « religieux radicaux ou bien â€œĂ©cologistes profonds”, ou encore politiquement ultraconservateurs ou anarchistes Â».

NĂ©anmoins, dans un entretien accordĂ© Ă  Mediapart le 25 aoĂ»t dernier, Hartmut Rosa insiste sur la dimension proprement miraculeuse de l’évĂ©nement que nous avons expĂ©rimentĂ© au printemps : « Voir qu’en quelques jours le monde pouvait changer en profondeur pour des raisons politiques et du fait de dĂ©cisions collectives, alors qu’on baignait depuis des dĂ©cennies dans l’idĂ©e que l’on Ă©tait impuissant Â».

Autre dimension de l’accĂ©lĂ©ration, le processus de dĂ©synchronisation grandissante entre les capacitĂ©s de rĂ©gĂ©nĂ©ration des Ă©cosystĂšmes de la planĂšte et l’impact des activitĂ©s humaines en a Ă©tĂ© ralenti. HĂ©las, les changements « apportĂ©s Â» par la crise sanitaire restent superficiels et temporaires. Il faudrait s’attaquer au rapport au monde pathologique que la modernitĂ© tardive a imposĂ© aux humains. PrivilĂ©gier des activitĂ©s ou des biens qui ne sont pas disponibles en permanence sur Amazon ou Uber Eats. Cesser de confondre une vĂ©ritable appropriation du monde avec son acquisition jamais satisfaite par la consommation (qui donne toujours envie d’autre chose). La vie bonne ? ArrĂȘter de courir pour entrer en rĂ©sonance avec le monde. À suivre


Iffik Le Guen


1 Signalons seulement Les Hommes lents de Laurent Vidal (Flammarion) et Éloge du retard d’HĂ©lĂšne L’Heuillet (Albin Michel).

2 La DĂ©couverte, janvier 2020.

3 Ă‰cole de pensĂ©e allemande, nĂ©e dans les annĂ©es 1920 et inspirĂ©e Ă  la fois par Marx et Max Weber, qui tente d’accorder les concepts mĂ©taphysiques aux donnĂ©es des sciences sociales. Longtemps marquĂ©e par les horreurs de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, elle a ensuite opĂ©rĂ© un tournant moins pessimiste avec des auteurs comme JĂŒrgen Habermas et Axel Honneth.




Source: Cqfd-journal.org