Octobre 25, 2021
Par Lundi matin
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« Kafka ne croit guĂšre Ă  la loi, Ă  la culpabilitĂ©, Ă  l’angoisse, Ă  l’intĂ©rioritĂ©. Ni aux symboles, aux mĂ©taphores ou aux allĂ©gories. Il ne croit qu’à des architectures et Ă  des agencements dessinĂ©s par toutes les formes de dĂ©sir. Ses lignes de fuite ne sont jamais un refuge, une sortie hors du monde. C’est au contraire un moyen de dĂ©tecter ce qui se prĂ©pare, et de devancer les “ puissances diaboliques â€ du proche avenir Â» (Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari, Kafka, Editions de Minuit, 1975).

« C’est moi qui ai agencĂ© le terrier, et il semble que ce soit une rĂ©ussite Â» [1]. Ainsi dĂ©bute le rĂ©cit, sur le mode de la satisfaction du travail accompli que toute la suite du texte va s’acharner Ă  dĂ©faire : dĂ©faite matĂ©rielle (le terrier n’est pas sĂ»r), et dĂ©faite du moi qui espĂ©rait y trouver un abri dĂ©finitif. Le rĂ©cit de Kafka n’est que le dĂ©roulement obsĂ©dant des rĂ©flexions et des Ă©motions suscitĂ©es par le terrier dans la conscience de celui qui dit « Je Â» (animal du genre taupe, blaireau ou renard) : monologue Ă©puisant, ressassement infini oĂč se pressent des constructions mentales de toutes sortes qui relancent chaque fois la pensĂ©e. Celle-ci semble ne jamais pouvoir s’arrĂȘter : la menace ne provoque pas la sidĂ©ration de la pensĂ©e, mais son affolement.

DĂšs le dĂ©but du rĂ©cit, le « Je Â» est livrĂ© aux hypothĂšses qui vont empĂȘcher toute possibilitĂ© de repos. Contemplant le grand trou qu’il a creusĂ© pour faire croire qu’il s’agit de l’entrĂ©e de son terrier (alors que celle-ci se trouve plus loin, masquĂ©e par de la mousse), il est trĂšs vite la proie de ce constat dĂ©sabusĂ© et sans espoir : « Je le sais bien, et c’est Ă  peine si ma vie, mĂȘme Ă  son actuel apogĂ©e, connaĂźt une heure de complĂšte tranquillitĂ© ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui oĂč je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rĂȘves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trĂȘve Â». Le terrier apparaĂźt dĂ©jĂ  comme le lieu oĂč le « Je Â» peut mourir de mort violente, un futur tombeau ; il faillit ainsi Ă  sa fonction essentielle d’abri et de protection de soi : « je veux que le terrier ne soit rien d’autre que le trou destinĂ© Ă  me sauver la vie, et que, de cette tĂąche clairement dĂ©finie, il s’acquitte avec toute la perfection possible [
] Seulement, dans la rĂ©alitĂ©, il assure bien une grande sĂ©curitĂ©, mais nullement suffisante Â». Cette perfection qui garantirait enfin une sĂ©curitĂ© absolue est impossible : la puissance de la menace, en tant que telle, suffit Ă  en interdire l’hypothĂšse. L’imagination se met Ă  son service pour entamer la possibilitĂ© d’échapper Ă  des ennemis invisibles, qui peuvent surgir n’importe oĂč et n’importe quand : « Et ce ne sont pas seulement les ennemis extĂ©rieurs qui me menacent ; il en est aussi dans le sein de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les lĂ©gendes en parlent et j’y crois fermement. Ce sont des ĂȘtres de l’intĂ©rieur de la terre ; la lĂ©gende elle-mĂȘme ne saurait les dĂ©crire ; mĂȘme ceux qui en ont Ă©tĂ© les victimes les ont Ă  peine vus Â». Avec ces ennemis lĂ©gendaires et sans visage la terre elle-mĂȘme, qui devait constituer une enveloppe protectrice et sĂ»re, est contaminĂ©e par la menace, devient source d’une peur immaĂźtrisable.

ExposĂ© Ă  cette menace invisible, l’esprit avide de repos est condamnĂ© au travail Ă©puisant de la pensĂ©e qui veut l’identifier, la prĂ©voir et la prĂ©venir, la conjurer pour s’en libĂ©rer. Cet Ă©puisement de la pensĂ©e et de l’imagination, provoquĂ© par l’attente de ce qui va certainement arriver mais n’arrive toujours pas, ne pourrait cesser qu’avec l’apparition de l’ennemi, le combat victorieux contre lui « pour qu’enfin – ce serait l’essentiel â€“ je sois Ă  nouveau dans mon terrier, tout disposĂ© cette fois Ă  en admirer mĂȘme le labyrinthe, mais d’abord Ă  tirer sur moi le couvercle de mousse et Ă  me reposer, je crois, pour tout le temps qui me reste Ă  vivre ! Â». Tant que cet ennemi ne surgit pas, ne devient pas enfin visible (et, dans le rĂ©cit, il ne surgira pas) la pensĂ©e se nourrit de cette attente anxieuse, se dĂ©ploie avec toute l’énergie sans limites que libĂšre l’absence de son objet rĂ©el.

La pensée insomniaque

Ce rĂ©gime infernal de la pensĂ©e est intimement liĂ© au sommeil, parce qu’il provoque l’impossibilitĂ© de dormir, ou l’interruption angoissĂ©e du sommeil. Au dĂ©but du texte, pourtant, le sommeil semble encore le plus fort. Ayant amĂ©nagĂ© dans le labyrinthe de son terrier des petites places rondes destinĂ©es au repos, le « Je Â» affirme : « Je dors lĂ  du doux sommeil de la paix, du dĂ©sir calmĂ©, du but atteint, de la propriĂ©tĂ© de ses propres murs Â». La crainte du danger le rĂ©veille certes plusieurs fois, mais ces rĂ©veils ne se prolongent pas en une vigilance inquiĂšte, au contraire : « Je ne sais si c’est une habitude hĂ©ritĂ©e de temps anciens, ou bien si, mĂȘme en cette demeure, les pĂ©rils sont suffisamment forts pour m’éveiller : rĂ©guliĂšrement, de temps en temps, j’émerge avec effroi d’un profond sommeil et je tends l’oreille, j’épie ce silence qui rĂšgne immuablement jour et nuit, je souris rassurĂ© et, les membres dĂ©tendus, je plonge dans un sommeil encore plus profond Â». Dormir dans un abri sĂ»r, ce dĂ©sir liĂ© Ă  l’enfance et Ă  son besoin de protection semble assurĂ© par le terrier Ă  son constructeur [2]. Parce que ce que le terrier « a de plus beau, c’est son silence Â». Constatation immĂ©diatement relativisĂ©e par une phrase qui annonce « le sifflement Ă  peine audible Â» lequel, au milieu du rĂ©cit, va dĂ©finitivement rendre ce sommeil apaisĂ© impossible : « certes, ce silence est trompeur ; il peut ĂȘtre interrompu tout d’un coup, et ce sera la fin Â».

Une autre occurrence de ce sommeil profond apparaĂźt ailleurs. Cette fois-ci, il n’est plus garanti par le silence, mais par un rĂȘve, celui d’une construction parfaite de l’entrĂ©e du terrier qui le rend « imprenable Â» : « le sommeil oĂč me viennent de tels rĂȘves est le plus doux de tous ; des larmes de joie et de dĂ©livrance brillent encore Ă  mes moustaches quand je m’éveille Â». Le rĂȘve surgit du plus intime du « Je Â» pour protĂ©ger le sommeil, il enveloppe le rĂȘveur d’images rassurantes qui naissent du plus profond de lui-mĂȘme et se rĂ©pandent en lui comme un baume dĂ©licieux. Qu’elle vienne de l’extĂ©rieur (le silence) ou de l’intĂ©rieur de soi (le rĂȘve), le sommeil a besoin de cette garantie pour ĂȘtre possible, il ne peut pas compter uniquement sur ses propres forces. Il apparaĂźt donc comme une expĂ©rience fragile et incertaine, lorsqu’il est exposĂ© Ă  une menace, rĂ©elle ou imaginaire. Le rĂ©cit de Kafka tĂ©moigne aussi de cette fragilitĂ© essentielle. On retrouve celle-ci dans les expĂ©riences oĂč la violence du pouvoir veut dĂ©truire le plus intime de l’individu, dans les camps de concentration par exemple. Lisant le chapitre intitulĂ© « Nos nuits Â» du livre de Primo Levi, Si c’est un homme, Pierre Pachet Ă©crit ces lignes si justement accordĂ©es Ă  ce que dĂ©crit Kafka : « La facultĂ© de s’amĂ©nager des entours habitables est animale ; est humaine, en revanche, la suranimalitĂ© qui fait survivre cette facultĂ© quand elle est contrainte Ă  cohabiter avec la pensĂ©e – propre Ă  l’homme, celle-lĂ  â€“ qu’il n’y a plus de paix possible. La pensĂ©e est Ă©minemment humaine, on le sait bien ; la dĂ©passe pourtant en humanitĂ© le simple dĂ©sir de dormir, de dormir avec la pensĂ©e d’un homme terrifiĂ©. Le nazisme vise cela ; il ne vise pas que la libertĂ© de la pensĂ©e ; ou plutĂŽt, s’il veut l’atteindre, c’est Ă  travers le tiĂšde, le tendre dĂ©sir de dormir  [3] Â».

Protecteur du sommeil, le rĂȘve peut pourtant trahir le rĂȘveur, se mettre au service de la menace : lorsqu’il devient le cauchemar de cette « gueule concupiscente qui renifle alentour et sans trĂȘve Â», ou celui de la certitude effrayante de l’imperfection du terrier : « Plus terrible est l’impression que j’ai parfois, gĂ©nĂ©ralement en me rĂ©veillant en sursaut, que la rĂ©partition en cours est une erreur totale, qu’elle est susceptible d’entraĂźner de grands dangers et qu’il faut de toute urgence la rectifier, sans Ă©gard pour ma fatigue et mon envie de dormir ; alors je me prĂ©cipite, je vole, je n’ai pas le temps de me livrer Ă  des calculs Â». Le rĂ©veil, ici, n’est plus suivi d’un sommeil profond et paisible : avec lui commence une veille qui voudrait ne jamais s’interrompre, une vigilance qui aimerait pouvoir supprimer le sommeil. La menace fait surgir une puissante volontĂ© insomniaque qui s’empare du « Je Â» et l’assujettit : il faut que la conscience reste toujours en Ă©veil, aux aguets, car lorsque « c’est moi qui dors, veille celui qui veut ma perte Â». Dormir, c’est s’abandonner Ă  la vigilance de l’ennemi, se livrer Ă  elle. La passivitĂ© absolue du dormeur en fait dĂ©jĂ  une proie offerte, sans dĂ©fense.

Cette volontĂ© insomniaque est exacerbĂ©e par la nĂ©cessitĂ© d’une surveillance permanente de l’entrĂ©e du terrier, qui seule pourrait en assurer une dĂ©fense efficace. Le « Je Â», alors, voudrait pouvoir sortir de soi, s’extraire de lui-mĂȘme pour se dĂ©doubler, devenir Ă  la fois celui qui veille et celui qui dort. Fantasme d’une conscience toujours vigile, qui protĂ©gerait simultanĂ©ment l’entrĂ©e du terrier et le sommeil de son habitant. L’imagination surmonte le besoin indispensable de dormir par un scĂ©nario fantastique, Ă  l’attrait irrĂ©sistible : « Je me cherche une bonne cachette et je surveille l’entrĂ©e de ma demeure – cette fois de l’extĂ©rieur â€“ des jours et des nuits durant. On peut dire que c’est insensĂ©, mais cela me cause une indicible joie, mieux encore, cela me tranquillise. J’ai alors l’impression d’ĂȘtre non pas devant ma maison, mais devant moi-mĂȘme pendant mon sommeil, comme si j’avais la chance de dormir profondĂ©ment et de pouvoir en mĂȘme temps me surveiller intensĂ©ment Â». Ailleurs dans le texte, le dĂ©sir de surprendre l’ennemi est tel que le « Je Â» se dĂ©double Ă  nouveau, il devient Ă  la fois celui qui surveille et l’animal prĂȘt Ă  s’introduire dans le terrier : « Je ne m’écarte plus, mĂȘme extĂ©rieurement, de l’entrĂ©e ; patrouiller en rond autour d’elle devient mon occupation favorite ; c’est dĂ©jĂ  presque comme si c’était moi l’ennemi et que j’épiais l’occasion favorable pour rĂ©ussir Ă  m’y introduire par effraction Â». Le dĂ©doublement de soi est la seule « solution Â» qui s’offre Ă  l’habitant du terrier, que l’impossibilitĂ© de faire confiance Ă  quiconque condamne Ă  une solitude absolue : « Si seulement j’avais je ne sais qui sur qui compter, que je puisse poster en observation Ă  ma place, alors je pourrais assurĂ©ment descendre le cƓur lĂ©ger [
] Mais de l’intĂ©rieur du terrier, donc d’un autre monde, faire confiance Ă  quelqu’un d’extĂ©rieur – je crois que c’est impossible Â».

Prisonnier du mouvement incessant de sa pensĂ©e, qui le prĂ©cipite dans des modifications de l’organisation du terrier toujours insatisfaisantes, le « Je Â» intĂ©riorise Ă  ce point la menace qu’il semble, par moments, devenir une menace pour lui-mĂȘme, au bord d’une folie de la pensĂ©e qu’il ne maĂźtrise plus et dont il est la proie. Il se rĂ©vĂšle littĂ©ralement traversĂ© par un fonctionnement mental qui le submerge. La pensĂ©e insomniaque, alors, brouille la distinction de la veille et du sommeil, ouvre l’espace d’une expĂ©rience ambiguĂ« oĂč les repĂšres de la rĂ©alitĂ© se troublent. Évoquant Ă  nouveau ses multiples travaux d’amĂ©lioration du terrier, le « Je Â» conclut : « Tout cela mĂ©tamorphose ma fatigue en agitation et en zĂšle, c’est comme si, pendant l’instant oĂč j’ai pĂ©nĂ©trĂ© dans le terrier, j’avais fait un long et profond somme Â» [4].

Le « sifflement Â» de la menace

A peu prĂšs au milieu du texte, le sommeil de l’habitant du terrier est interrompu par le bruit tĂ©nu d’un sifflement : « J’ai sans doute dormi trĂšs longtemps ; je n’émerge que du dernier sommeil, celui qui dĂ©jĂ  se dissipait de lui-mĂȘme ; mon sommeil doit dĂ©jĂ  ĂȘtre trĂšs lĂ©ger, car c’est un sifflement Ă  peine audible en lui-mĂȘme qui me rĂ©veille Â». Pour le sommeil de celui qui se sait menacĂ©, le moindre bruit peut ĂȘtre signe d’un danger, provoque le rĂ©veil et la vigilance. A partir de ce moment, toute l’activitĂ© mentale de la conscience va se concentrer sur ce sifflement : dĂ©terminer l’animal qui le produit, localiser le bruit, le supprimer. La menace n’a pas enfin un visage, mais un son, sur lequel vont se fixer toutes les hypothĂšses, tous les plans de l’habitant du terrier. La pensĂ©e insomniaque devient la proie du sifflement [5].

Ce sifflement, le narrateur croit pouvoir immĂ©diatement en identifier l’origine : il est provoquĂ© par un passage creusĂ© par les « petites bestioles Â», qu’il a « beaucoup trop peu surveillĂ©es et beaucoup trop Ă©pargnĂ©es Â» jusqu’à prĂ©sent. L’inquiĂ©tude suscitĂ©e par ce bruit ne dĂ©bouche alors que sur un plan d’action efficace et rationnel : « Il faudra que je commence, en auscultant les parois de ma galerie, par localiser l’avarie grĂące Ă  des sondages, et ensuite que je supprime ce bruit Â». Plan dont l’objectif final est l’anĂ©antissement des « petites bĂȘtes Â» : « Aucune ne devra ĂȘtre Ă©pargnĂ©e Â». L’imagination se donne ici un adversaire taillĂ© sur mesure : rien Ă  voir avec les « ennemis lĂ©gendaires Â» qui infligent une mort si rapide que leurs victimes les ont Ă  peine vus, ou avec l’inquiĂ©tante « gueule concupiscente Â» qui renifle autour de l’entrĂ©e du terrier. Les « petites bĂȘtes Â» semblent d’abord pouvoir conjurer la menace en lui offrant l’incarnation la plus rassurante. Mais le travail de recherches et les quelques sondages effectuĂ©s par le « Je Â» pour localiser le sifflement se rĂ©vĂšlent trĂšs vite sans rĂ©sultat. Non seulement le bruit persiste, mais il donne l’impression de venir de partout Ă  la fois : « Mais c’est justement cette uniformitĂ© en tous lieux qui me trouble le plus, car elle est incompatible avec mon hypothĂšse de dĂ©part Â». Le plan efficace et rationnel va se dĂ©faire avec la persistance et l’impossibilitĂ© de localiser le sifflement ; celui-ci, peu Ă  peu, ruine toutes les explications imaginĂ©es par l’habitant du terrier. L’hypothĂšse des petites bĂȘtes est abandonnĂ©e pour laisser la place Ă  une autre, bien plus inquiĂ©tante : « Mais peut-ĂȘtre – cette pensĂ©e aussi s’insinue en moi â€“ s’agit-il d’un animal que je ne connais pas encore Â». Un animal qui, un peu plus loin, est imaginĂ© « gros Â» et travaillant « Ă  une vitesse folle Â».

Reprenant ces petits sondages alĂ©atoires dans les parois de son terrier, le « Je Â» ne peut que constater qu’ils ne mĂšnent Ă  rien, et que l’anxiĂ©tĂ© qui le pousse Ă  ces travaux dĂ©sordonnĂ©s l’épuise, le plonge dans un Ă©tat quasi somnambulique : « Plus d’une fois dĂ©jĂ , je me suis pour un moment endormi au travail dans quelque trou, une patte levĂ©e et crispĂ©e dans la terre que, Ă  demi endormi, je m’apprĂȘtais Ă  arracher Â». Un nouveau plan s’impose, « bĂątir dans les rĂšgles une grande tranchĂ©e en direction du bruit Â», Â« plan raisonnable Â» qui suppose d’abord que le « Je Â» rĂ©pare les dĂ©gĂąts occasionnĂ©s par ses prĂ©cĂ©dents sondages, comble les trous qu’il a lui-mĂȘme creusĂ©s dans les parois. Mais ce travail, l’habitant du terrier, Ă  bout de forces et hantĂ© par la persistance du sifflement, n’arrive pas Ă  le rĂ©aliser, alors mĂȘme qu’il savait l’effectuer, assure-t-il, d’une « façon inĂ©galable Â» : « Mais cette fois, j’ai du mal ; je suis trop distrait ; sans cesse, en plein travail, j’appuie l’oreille Ă  la paroi et j’écoute, et je laisse avec indiffĂ©rence la terre que j’ai ramassĂ©e retomber en ruisselant dans la galerie au-dessous de moi Â».

La menace dĂ©compose toute forme de rationalitĂ©, thĂ©orique ou pratique, qui s’efforce de la prĂ©venir et de la conjurer. Elle retourne les efforts du « Je Â» contre lui-mĂȘme, fait de l’écoute une vĂ©ritable torture : Â« Et que de temps, que de tension exige cette longue Ă©coute de ce bruit intermittent ! Â». Elle rĂ©vĂšle un rĂ©gime de la pensĂ©e qui l’emporte au-delĂ  d’elle-mĂȘme, dans une fuite en avant sans fin. Avec elle la conscience devient, non plus l’abri d’une libertĂ© ou d’un « bonheur Â» (celui de se laisser aller Ă  ses pensĂ©es les plus spontanĂ©es), mais un instrument de supplice : « Mais Ă  quoi bon tous ces rappels au calme : l’imagination galope, et je ne dĂ©mords pas de l’idĂ©e – inutile de vouloir se l’îter de la tĂȘte â€“ que le sifflement provient d’un animal, non pas de nombreux petits animaux, mais d’un seul, et gros Â». Avec le renforcement du sifflement c’est encore l’imagination qui installe, peu Ă  peu, dans la conscience de l’habitant du terrier, la certitude angoissante de son encerclement : « Il a bien dĂ» dĂ©jĂ , autour de mon terrier, parcourir quelques cercles, depuis que je l’observe. Et voilĂ  maintenant que le bruit se renforce bel et bien, que les cercles par consĂ©quent se rĂ©trĂ©cissent Â». Cet encerclement provoque alors une forme de dĂ©ploration : le « Je Â» se reproche son « insouciance puĂ©rile Â», d’avoir nĂ©gligĂ© tous les avertissements, de ne s’ĂȘtre prĂ©occupĂ© que des « petits dangers Â» en oubliant « de penser rĂ©ellement aux dangers rĂ©els Â». Vaincue par la puissance du sifflement la conscience ne peut plus, alors, que se raccrocher Ă  une ultime rĂȘverie rassurante, derniĂšre et dĂ©risoire protestation contre la violence qui lui est infligĂ©e : « Certes, l’animal semble trĂšs Ă©loignĂ© ; s’il s’éloignait ne fĂ»t-ce qu’un peu davantage, sans doute le bruit disparaĂźtrait-il ; peut-ĂȘtre alors que tout pourrait s’arranger comme au bon vieux temps ; ce ne serait plus alors qu’une mauvaise expĂ©rience, mais bĂ©nĂ©fique, elle m’inciterait aux amĂ©liorations les plus diverses Â».

Evoquant « la mĂ©tamorphose en ce qui est petit Â» si frĂ©quente dans les textes de Kafka, et en particulier celle en petits animaux, Elias Canetti l’interprĂšte comme un moyen « d’échapper Ă  la menace en devenant trop insignifiant pour elle Â» [6]. Le Terrier peut ĂȘtre lu comme l’échec de cette tentative. Impossible, face Ă  la menace, de trouver un abri, ni dans la pensĂ©e, ni dans la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure. De cette expĂ©rience si proche de ce qui a Ă©tĂ© vĂ©cu (et l’est encore dans certains pays) par des hommes exposĂ©s Ă  la terreur, le rĂ©cit de Kafka offre une prĂ©figuration saisissante. Mais ne garde-t-il pas aussi la trace du cataclysme que fut la premiĂšre guerre mondiale ? Les galeries, les boyaux sans cesse creusĂ©s dans Le Terrier Ă©voquent les tranchĂ©es, dans lesquelles des millions d’hommes ont fait l’épreuve d’une nouvelle forme de guerre. Les conditions extrĂȘmes de cette guerre ont rĂ©vĂ©lĂ© un rapport des combattants Ă  la terre sans prĂ©cĂ©dent : « Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse contre elle longuement, avec violence, lorsqu’il enfonce profondĂ©ment en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique ami, son frĂšre, sa mĂšre. Sa peur et ses cris gĂ©missent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle le ressaisit – parfois pour toujours Â» [7]. Creuser, s’enfouir dans la terre pour se protĂ©ger d’une menace de mort anonyme, sans visage, annoncĂ©e par les bruits des diffĂ©rents obus et projectiles fut le quotidien de la plupart des combattants du front. Abri provisoire et fragile, la terre est aussi, comme dans le rĂ©cit de Kafka, matiĂšre dangereuse, annonciatrice de mort, linceul ou tombe. Roland DorgelĂšs rapporte, dans Les Croix de bois, l’effroi provoquĂ© par le bruit sourd des pioches des Allemands qui creusent, sous la tranchĂ©e, une galerie pour y installer une mine. La menace qui venait du ciel naĂźt soudain du cƓur de la terre elle-mĂȘme : « Nous prĂźmes la veille. Les obus tombaient toujours, mais ils faisaient moins peur Ă  prĂ©sent. On Ă©coutait la pioche Â» [8] ; « Tous assis sur le bord de nos litiĂšres, nous regardions la terre, comme un dĂ©sespĂ©rĂ© regarde couler l’eau sombre, avant le seau. Il nous semblait que la pioche cognait plus fort Ă  prĂ©sent, aussi fort que nos cƓurs battants. MalgrĂ© soi, on s’agenouillait, pour l’écouter encore Â» [9] . Comme le sifflement du terrier, les coups entendus dans la tranchĂ©e signent cette condition nouvelle de l’homme : nul abri sĂ»r pour lui, dĂ©sormais.

Ne reste peut-ĂȘtre, alors, que la compassion pour l’ĂȘtre sans dĂ©fense exposĂ© Ă  la menace, l’accueil muet de sa fragilitĂ© et de sa dĂ©tresse. Dans une lettre Ă  Max Brod datĂ©e de 1904, Kafka Ă©crit : « Telle la taupe, nous nous frayons une voie souterraine et nous sortons tout noircis, avec un pelage de velours, de nos monticules de sable Ă©croulĂ©s, nos pauvres petites pattes rouges tendues en un geste de tendre pitiĂ© Â» [10].




Source: Lundi.am