Jacopo Rasmi a Ă©crit avec Yves Citton un ouvrage intitulĂ© GĂ©nĂ©rations collapsonautes, tentative d’analyse critique de la “collapsologie”. Il revient dans cet entretien pour Contretemps sur leur dĂ©marche et les questions qu’ils ont voulu poser.

Contretemps : Dans son introduction, GĂ©nĂ©rations collapsonautes se prĂ©sente comme un travail d’écriture « Ă  quatre mains et deux gĂ©nĂ©rations Â». Peux-tu nous expliquer l’origine de ce projet, dont l’un des moteurs semble avoir Ă©tĂ© cette dimension « intergĂ©nĂ©rationnelle Â» ?

Jacopo Rasmi : Ce projet de rĂ©flexion et d’écriture Ă©merge en effet au milieu de deux auteurs appartenant Ă  des gĂ©nĂ©rations relativement Ă©loignĂ©es : l’un en train de terminer sa formation et dĂ©jĂ  prĂ©caire (moi-mĂȘme), l’autre terminant sa carriĂšre professionnelle de fonctionnaire universitaire (Yves Citton). En ce sens, l’idĂ©e de dĂ©part Ă©tait d’observer et de s’approprier depuis deux points de vue diffĂ©rents et mis en dialogue un phĂ©nomĂšne qui nous interpellait particuliĂšrement, en raison d’un commun intĂ©rĂȘt thĂ©orique et politique pour la question Ă©cologique : Ă  savoir, l’essor de la perspective « collapsologique Â» dans le dĂ©bat autour du problĂšme environnemental.

En rĂ©sumant d’une maniĂšre un peu abrupte les analyses des collapsologues, ils dĂ©crivent les conditions de fragilitĂ© extrĂȘme de notre systĂšme socio-Ă©conomique et ses lignes d’insoutenabilitĂ©, qui le destinent Ă  un effondrement global dans le court ou le moyen terme. C’est ce genre de discours – de plus en plus prĂ©sent pas seulement dans les milieux militants mais aussi dans les grands mĂ©dias – qui nous attirait tout en nous interrogeant. Un des principes que les collapsologues opposent Ă  l’écroulement de nos structures productives et institutionnelles est prĂ©cisĂ©ment le principe de l’entraide, de la collaboration. Disons que nous avons adoptĂ© ce mĂȘme principe dans la rĂ©daction du texte, en nous disant qu’on pouvait mieux saisir les enjeux complexes de notre prĂ©sent hantĂ© par la collapsologie en mutualisant nos points de vue et en nĂ©gociant une interprĂ©tation commune.

Parfois, les perspectives d’effondrement nous induisent Ă  construire des oppositions frontales entre gĂ©nĂ©rations : je pense par exemple Ă  cette scission entre les jeunes militants des marches du vendredi et les vieux Ă©goĂŻstes responsables de la crise Ă©cologique. D’un cĂŽtĂ©, on se mĂ©fie de tous les partages de puretĂ© (car le paradigme environnemental nous apprend plutĂŽt Ă  saisir les attachements multiples, impurs et insoupçonnĂ©s qui nous relient Ă  tout ce qui nous entoure). De l’autre, on croit qu’il vaut mieux saisir et poursuivre les occasions d’échange et de collaboration pour mener la – trĂšs difficile – lutte Ă©cologique plutĂŽt que de perdre trop de temps et d’énergie Ă  tracer le partage entre les lĂ©gitimes et les illĂ©gitimes, les jeunes et les vieux


En rĂ©alitĂ©, on ouvre notre ouvrage en affirmant qu’on va travailler Ă  quatre mains et deux gĂ©nĂ©rations, mais Ă  la fin on renchĂ©rit en disant que deux ne suffisaient pas vraiment pour tenter d’y comprendre quelque chose. Il aura fallu convoquer un grand nombre de voix pour s’orienter dans nos temps d’effondrement : des anthropologues, des philosophes, des cinĂ©astes, des agronomes, des historiens
 D’ici (de l’Occident), mais aussi d’ailleurs (d’Afrique, d’AmĂ©rique Latine
), de maintenant comme d’autrefois.

Un dernier mot pour expliquer cette histoire de « gĂ©nĂ©rations » qui donne son titre Ă  l’ouvrage. L’objectif de ce travail sur et avec la collapsologie n’était pas tellement d’expliquer les formes d’un Ă©croulement systĂ©mique Ă  venir (le boulot prĂ©cieux de la collapsologie), mais plutĂŽt de comprendre ce que ce genre de rĂ©flexion peut gĂ©nĂ©rer d’ores et dĂ©jĂ  en termes de pratiques, d’engagements, de formes de vie et de pensĂ©es. Ce que la perspective collapsologique crĂ©e et nous fait faire dans le prĂ©sent de milieux vivants prĂ©caires et de sociĂ©tĂ©s en voie de dĂ©litement. Il s’agissait de ne pas voir juste les ruines (Ă  venir) depuis le point de vue collapsologique, mais aussi et surtout d’exposer les transformations gĂ©nĂ©rĂ©es dans le monde qu’on habite aujourd’hui.

CT : Justement, ce choix d’étudier les pratiques et les formes de vie que gĂ©nĂšre la collapsologie aujourd’hui vous amĂšne Ă  un parallĂšle avec la religion. De prime abord, la collapsologie nous Ă©voque une recherche rationnelle, scientifique des motifs de « l’effondrement-qui-vient Â» dĂ©jĂ  perceptibles dans notre prĂ©sent.

Mais GĂ©nĂ©rations Collapsonautes met en lumiĂšre une autre dimension, « religieuse Â» pourrait-on dire, de la collapsologie : comme une religion, elle relie (religare) ceux qui y adhĂšrent ; comme une religion, on peut dire qu’elle a ses prophĂštes, ses symboles, ses tabous, et par dĂ©finition elle porte une rĂ©flexion eschatologique. La collapsologie ne serait-elle qu’une rĂ©surgence du phĂ©nomĂšne religieux, imprĂ©gnĂ©e de nos angoisses environnementales contemporaines ?

JR: On nous a souvent posĂ© cette question qui reprĂ©sente – il me semble – un Ă©lĂ©ment particuliĂšrement sensible pour le dĂ©bat critique français. En rĂ©alitĂ©, avec Yves Citton, nous partons d’une conception Ă©largie et omniprĂ©sente du phĂ©nomĂšne religieux comme l’ensemble des liens et des attachements qui nous relient les uns aux autres et qui fondent nos mondes (sociaux). On est trĂšs proches, Ă  ce propos, des positions de l’anthropologue Bruno Latour qui nous dit que les modernes ont cru ĂȘtre la seule civilisation objective et non-religieuse, selon un biais qui nous fait voir seulement les croyances Ă  la base des autres communautĂ©s et pas les nĂŽtres. Alors que nous sommes juste le poisson qui ne voit pas ou ne veut pas voir l’eau transparente dans laquelle il nage, qui le porte.

En ce sens, mĂȘme notre univers Ă©conomique (capitaliste), qui revendique une sorte de rationalitĂ© mathĂ©matique et objective – au nom de laquelle il nous gouvernerait sans passer par le dĂ©bat politique – est en rĂ©alitĂ© profondĂ©ment ancrĂ© dans des conditions affectives et relationnelles qui structurent l’horizon de sens et de valeurs de notre propre sociĂ©tĂ©. Dans une direction qui s’avĂšre de plus en plus suicidaire, d’ailleurs.

Un certain paradigme Ă©conomique est prĂ©cisĂ©ment ce qui nous relie le plus dans nos sociĂ©tĂ©s contemporaines, ce Ă  quoi on adhĂšre collectivement : il suffit de relire les thĂšses de Benjamin sur le « capitalisme comme religion » ou de Stengers et Pignarre sur le capitalisme comme « sorcellerie »  Or, la collapsologie pourrait reprĂ©senter un phĂ©nomĂšne « religieux » alternatif et opposĂ© qui change soudainement la forme et les objets des relations qui tissent notre monde social. L’horizon de l’effondrement gĂ©nĂšre un dĂ©tachement de la religion capitaliste (avec ses prioritĂ©s : la croissance, la production, le salaire
) et de nouveaux attachements qui en remplacent les repĂšres (les capacitĂ©s d’auto-organisation, des formes de subsistance locale et plus soutenables, la qualitĂ© des sols qu’on habite
).

CT : Le concept de « croyance » serait donc essentiel pour comprendre aussi bien le paradigme capitaliste que la perspective collapsologique ?

J.R : Au-delĂ  de son travail plus analytique et scientifique, le courant collapsologique nous a frappĂ© d’abord par sa capacitĂ© de mobilisation affective car il semble capable d’induire des transformations assez bouleversantes chez les gens en termes de valeurs, d’attentions et de styles de vie. L’effondrement nous affecte aujourd’hui comme peu (aucun ?) d’autres paradigmes Ă©cologiques ont Ă©tĂ© capable de le faire.

FidĂšle Ă  notre esprit « gĂ©nĂ©ratif », je soulignerais donc cet aspect puissant de la portĂ©e « religieuse » des thĂ©ories de l’effondrement qui nous font moins croire Ă  la nĂ©cessitĂ© d’avoir une piscine dans notre jardin tout en nous faisant davantage croire dans l’importance de ne pas exterminer la plupart des formes de vie autour de nous. La distinction entre le « croire Ă  » et le « croire dans » est un des ateliers conceptuels que nous dressons dans notre livre, mais on y reviendra peut-ĂȘtre.

Cela ne nous empĂȘche pas de relever Ă©galement les dimensions les plus millĂ©naristes et fanatiques qui peuvent accompagner ce phĂ©nomĂšne et qui reprĂ©sentent moins un levier qu’une impasse pour l’organisation d’un changement politique. Il faut bien entendu Ă©viter le piĂšge de penser qu’une fin absolue va arriver et que tout va disparaĂźtre aussitĂŽt, que l’on considĂšre cela comme un dĂ©sastre (car trĂšs attachĂ© Ă  ce monde-ci) ou comme un grand salut ou la rĂ©volution (car on s’oppose Ă  ce monde-ci). De nombreuses lectures critiques depuis un point de vue de gauche ont par ailleurs bien remarquĂ© ces angles morts sans attendre qu’on arrive avec notre livre.

CT : Justement, comment Ă©viter ces Ă©cueils ?

Dans notre rĂ©flexion, le potentiel aveuglement « eschatologique Â» qui caractĂ©rise ces discours est dĂ©jouĂ© par la tentative d’observer et de mesurer le phĂ©nomĂšne collaspologique par une sĂ©rie de prismes et de dĂ©cadrages qui nous font prendre du recul et permettent d’orienter la tendance collapsologique vers le meilleur et non vers le pire.

Pour citer quelques exemples : on propose de faire de la place Ă  une perspective comique plutĂŽt que rester rivĂ©s Ă  un dĂ©sespoir tragique ; on dĂ©samorce la soi-disant nouveautĂ© inĂ©dite de ces discours en dĂ©montrant qu’ils sont souvent des rĂ©surgences et des dĂ©jĂ -vus de notre passĂ© ; on dĂ©cale le point de vue collapsologique par des perspectives post-coloniales pour dĂ©samorcer la panique occidentale, aisĂ©e et blanche de perdre notre confort face Ă  des univers dĂ©jĂ  effondrĂ©s depuis longtemps (Ă  cause souvent de nos exploitations colonialistes).

L’idĂ©e est d’échapper autant que possible Ă  la hantise « effondriste Â» sans pour autant nĂ©gliger sa puissance de transformation de notre monde en un autre plus dĂ©sirable collectivement.

CT : Votre livre choisit donc de multiplier les perspectives et les Ă©clairages sur la pensĂ©e collapsologique. Comme tu viens de le souligner, ces perspectives minent une certaine vision collapsologique, celle de l’humanitĂ© au bord du prĂ©cipice : le point de vue dĂ©colonial nous rappelle que pour certains peuples, l’effondrement semble en vĂ©ritĂ© entamĂ© depuis de nombreux siĂšcles, de mĂȘme pour certaines classes depuis plusieurs dĂ©cennies.

N’assistons-nous pas malgrĂ© tout Ă  un dĂ©litement du concept d’effondrement, qui tire sa force du fait qu’il place l’humanitĂ© comme un bloc face au dĂ©sastre Ă  venir commun ? La pensĂ©e collapsologique n’en perd-elle pas en puissance d’agir et de transformer le monde ?

JR : C’est un point assez crucial et en mĂȘme temps ambivalent, Ă  mon avis. D’un cĂŽtĂ©, il est impossible et injuste d’imaginer une sorte d’unitĂ© et d’homogĂ©nĂ©itĂ© dans la crise Ă©cologique. D’abord parce que certains sont plus responsables que d’autres : il n’y a pas de comparaison possible entre la contribution africaine Ă  la pollution planĂ©taire et celle, disons, de l’AmĂ©rique du Nord.

Ensuite, parce qu’il est vraisemblable que les consĂ©quences des situations d’effondrement ne seront pas les mĂȘmes pour tout le monde : les pays et les classes sociales avec plus de moyens pourrait mieux s’en sortir que les plus dĂ©munis. Voir les riches qui achĂštent des terrains dans des endroits protĂ©gĂ©s et sĂ©curisĂ©s de la Nouvelle ZĂ©lande en vue d’une possible crise du systĂšme alors que ceux qui subissent les premiers dĂ©gĂąts du dĂ©rĂšglement climatique (des Ăźles d’OcĂ©anie Ă  la dĂ©sertification africaine) semblent ĂȘtre surtout des territoires mineurs de l’échiquier gĂ©opolitique mondial – qu’on tente de repousser aux frontiĂšres de nos forteresses aisĂ©es.

À ce propos, imaginer la question Ă©cologique comme une sorte de « bataille Â» frontale et binaire entre l’HumanitĂ© d’un cĂŽtĂ© et de l’autre la Nature est un leurre, il me semble : il y a des communautĂ©s humaines diffĂ©rentes qui ont des rapports assez variĂ©s Ă  l’ensemble de formes vivantes qui constituent nos milieux. Dans cette perspective, on peut comprendre pourquoi certains rejettent le concept d’anthropocĂšne et suggĂšrent des remplacements qui mettent en valeur des responsabilitĂ©s humaines moins universelles : on parle par exemple de CapitalocĂšne pour indiquer les responsabilitĂ©s d’un certain modĂšle socio-Ă©conomique qui n’appartient pas Ă  toutes les sociĂ©tĂ©s humaines (ni d’aujourd’hui, ni d’hier).

En ce sens, il faut se mĂ©fier d’une certaine fiction unitaire qui se niche dans les discours collapsologues, comme on se mĂ©fie actuellement des discours du gouvernement et de la prĂ©sidence quand ils parlent d’une France – militairement – unie face au coronavirus alors qu’on sait que partout Ă©mergent plutĂŽt des fractures et des inĂ©galitĂ©s que les temps d’urgence et de crise rendent encore plus criantes et insupportables.

En mĂȘme temps, je relĂšverais effectivement dans la perspective collapsologique une conscience commune qui nous relie, mais celle-ci est plus de l’ordre de la dĂ©pendance mutuelle reconnue que de l’appartenance Ă  un seul bloc. C’est la conscience Ă©cologique – qui se dĂ©finit d’une maniĂšre flagrante dans le contre-jour de l’Effondrement – de l’enchevĂȘtrement de nos existences Ă  tous les niveaux (entre humains, mais aussi entre humains et non-humains).

Donc je dirais qu’il faudrait tirer de la collapsologie plus le constat de notre ĂȘtre-enchevĂȘtrĂ© et co-impliquĂ© que celui de notre ĂȘtre-uni dans un destin commun. Or, cette condition de relation (sans unitĂ© et dispersĂ©e) nous pousse Ă  adopter des principes de prĂ©caution, mais aussi et surtout Ă  chercher des terrains d’entente et de mĂ©diation, Ă  la fois dans nos sociĂ©tĂ©s et entre nos sociĂ©tĂ©s et les autres formes de vie. Cela n’est pas forcĂ©ment idyllique, car il y a toujours des conflits d’intĂ©rĂȘts, de langages et de valeurs qu’il faut rĂ©soudre par des efforts de « diplomatie Â» (pour citer le philosophe Baptiste Morizot).

Comme le COVID-19 nous le dĂ©montre bien, les court-circuits systĂ©miques nous plongent dans des guerres et des inĂ©galitĂ©s (on vole des masques, on doit nĂ©gocier des aides, on force certains Ă  travailler pour d’autres
) qu’on devrait gĂ©rer moins avec une attitude polĂ©mique et militaire qu’à travers des formes de nĂ©gociation et de collaboration – qui ne nient pas le conflit et la disparitĂ©, bien entendu. Morizot nous parle de cette Ă©cologie politique fondĂ©e sur le geste diplomatique en Ă©tudiant les interactions entre hommes, loups et moutons.

Nous pouvons appliquer cette rĂ©flexion au cadre des mutations qui investissent nos communautĂ©s dans l’imminence de la crise Ă©cologique : comment nĂ©gocier une entente entre les pays riches et polluants et les pays moins dĂ©veloppĂ©s dans le cadre d’une dĂ©croissance globale qui pourrait ĂȘtre trĂšs injuste ? Comment rĂ©duire ou Ă©liminer les vĂ©hicules privĂ©s polluant tout en prenant en considĂ©ration les besoins de certaines classes sociales non privilĂ©giĂ©es (voir les gilets jaunes) ?

Ici rĂ©sident les puissances d’action et de changement : dans la prise en compte des inĂ©galitĂ©s et de la pluralitĂ© de perspectives – irrĂ©ductibles Ă  l’unitĂ© mais susceptibles de trouver une certaine composition diplomatique – que les dĂ©litements mettent en Ă©vidence. Darwin disait que ceux qui survivent ne sont pas les plus forts, mais ceux qui s’adaptent mieux Ă  l’ensemble de contraintes externes de leur milieu de vie, Ă  savoir ceux qui nĂ©gocient le mieux avec les entitĂ©s Ă©trangĂšres qui les environnent. Nos sociĂ©tĂ©s sont-elles capables d’évoluer pour s’adapter Ă  leurs milieux de vie d’une maniĂšre plus respectueuse et attentive ou bien tenteront-elles de jouer le jeu « survivaliste » du plus fort jusqu’à leur Ă©croulement ?

CT : Nous en arrivons Ă  Ă©voquer le contexte actuel de crise Ă©pidĂ©mique. Plusieurs indices nous font penser que nous vivons un « moment collapsologique Â» : nos modes de vie bouleversĂ©s par le virus, notre fascination morbide pour les statistiques exponentielles
 La collapsologie et son Ă©tude sont-elles pertinentes pour comprendre ce moment ?

JR: Sur l’aspect « collapsologique Â» de la phase prĂ©sente, je pourrais d’abord m’en tenir Ă  un constat presque sociologique en observant ce qui se dit et ce qui se fait dans l’espace public – sur les mĂ©dias, en particulier – en ce moment, entre les diffĂ©rents fronts sociaux et politiques. Dans le discours, les bilans et les programmes d’action qui s’y dĂ©ploient, une lutte d’interprĂ©tation autour de ce qui nous arrive et de ce qui arrivera aprĂšs est en cours, il me semble. En ce sens, on voit des acteurs opposĂ©s faire rĂ©fĂ©rence aux termes collapsologiques, notamment Ă  « l’effondrement ».

D’une part, il y a une rĂ©activation trĂšs importante des voix principales de la collapsologie comme Pablo Servigne qui nous invitent Ă  interprĂ©ter la crise virale Ă  travers les analyses qu’ils avaient produites et proposent, en mĂȘme temps, toute une sĂ©rie de rĂ©ponses socio-politiques et Ă©conomiques dĂ©jĂ  esquissĂ©es dans leurs prĂ©cĂ©dents travaux : je recommande notamment la lecture du programme assez dĂ©taillĂ© publiĂ© sur Kaizen.

De l’autre cĂŽtĂ©, dans les mĂ©dias, il n’est pas rare de tomber sur des titres annonçant les multiples « effondrements Â» qui s’amorcent dans cette pĂ©riode critique – le terme est trĂšs en vogue. Ici, il est souvent question d’effondrement de la croissance prĂ©vue, des Ă©changes commerciaux, du cours boursier
 Et, entre les lignes ou mĂȘme trĂšs explicitement, les perspectives d’effondrement de l’ordre actuel sont dans ce contexte Ă  conjurer : qu’est-qu’on doit faire pour que rien ne change ? Jusqu’au paradoxe incarnĂ© par les gouvernements nĂ©o-libĂ©raux Ă  la Macron, qui tentent de tout changer dans l’immĂ©diat dans leurs lignes politiques (chĂŽmage pour tout le monde, nationalisations, limitations des dividendes
) pour que rien ne change aprĂšs-demain et qu’on puisse revenir au systĂšme d’avant. L’histoire de la crise Ă©conomique de 2008 est Ă  ce propos assez intĂ©ressante. Il y a donc au moins deux rĂ©surgences assez flagrantes du lexique et des analyses « collapsologiques », mais dans deux champs antithĂ©tiques.

Effectivement, avec Yves Citton, on s’est dit que pour certains aspects l’urgence virale d’aujourd’hui correspond aux phĂ©nomĂšnes dĂ©crits par le mouvement collapsologique qui voit ses arguments confirmĂ©s avec une rapiditĂ© surprenante. Je pense, par exemple, Ă  la maniĂšre dont la collapsologie a su mettre en Ă©vidence les risques de court-circuits en cascade dans des systĂšmes socio-Ă©conomiques trĂšs complexes et interdĂ©pendantes, donc trĂšs dĂ©licats, comme le nĂŽtre – ces risques Ă©tant gĂ©nĂ©rĂ©s et rĂ©pandus Ă©galement par les tendances gĂ©nĂ©ralisĂ©es d’exploitation et d’appauvrissement de nos milieux vivants.

Il est, Ă  ce propos, avĂ©rĂ© que les situations d’épidĂ©mie en augmentation sont en partie liĂ©es aux situations de rĂ©duction de la biodiversitĂ© et Ă  l’élevage industriel : le Monde Diplomatique du mois de Mars 2020 a publiĂ© un article intĂ©ressant Ă  ce propos. En mĂȘme temps, il est difficile de dire – pour la plupart d’entre nous – que nous sommes confrontĂ© littĂ©ralement Ă  un scĂ©nario d’Effondrement systĂ©mique puisque nos rĂ©seaux d’approvisionnement et de communication sont toujours en fonction (de l’électricitĂ© Ă  la nourriture), puisque nos institutions politiques ne sont pas en train de s’écrouler mais au contraire recentrent d’une maniĂšre souvent autoritaire leur pouvoir, puisque nous sommes en gĂ©nĂ©ral plus et non moins dĂ©pendants de l’économie industrielle et commerciale (alimentĂ©e par le pĂ©trole) lorsqu’on ne fait plus nos courses sur les marchĂ©s paysans et mais dans les grandes surfaces


Un autre Ă©lĂ©ment que je relĂšverais dans ce parallĂšle entre la collapsologie et notre situation actuelle est la dĂ©faillance du « croire abstraitement Ă  » la catastrophe qui vient, malgrĂ© les donnĂ©es et les discours scientifiques qui nous l’annoncent – ce qui nous destinerait Ă  y plonger inexorablement. Cela vaut autant pour la question du dĂ©rĂšglement climatique que pour la crise virale – au niveau individuel comme gouvernemental. À cela nous opposons plutĂŽt la condition de « croire en » qui remplace une perspective abstraite et virtuelle par des capacitĂ©s qui se dĂ©veloppent depuis une situation concrĂšte est vĂ©cue, depuis quelque chose qu’on habite.

CT : À l’échelle des individus, nous avons tous considĂ©rĂ© tous avec Ă©tonnement nos dĂ©ambulations angoissĂ©es dans les rayons des magasins alimentaires, masque sur le nez, Ă  anticiper les potentielles pĂ©nuries. Pour mobiliser une opposition assez structurante, sommes-nous tous en train de nous muer en collapsonautes (envisageant un « monde d’aprĂšs » basĂ© sur un nouveau systĂšme de valeurs) en survivalistes (organisant tant bien que mal notre survie dans ce monde, sans en remettre en cause les valeurs) ?

JR : En effet, l’opposition entre « survivalistes » et « collapsonautes » peut dĂ©partager une sĂ©rie de situations gĂ©nĂ©rĂ©es par la crise. Et, en effet, un travail sur la collapsologie – dont le nĂŽtre n’est qu’un exemple – peut aider Ă  saisir les enjeux de cette bifurcation. Notre livre, en ce sens, n’est pas un essai de collapsologie mais plutĂŽt une Ă©tude de la collapsologie qui tente de dĂ©cadrer notre maniĂšre de voir et de penser ce discours et les contextes qu’il dĂ©signe. J’ai l’impression et l’espoir que les dĂ©cadrages de notre lecture du mouvement collapsologique peuvent aider Ă  mieux nous saisir de notre prĂ©sent critique.

Je pense Ă  toute une sĂ©rie de propositions de rĂ©articulation de ces thĂ©ories dans notre livre qui sont aujourd’hui d’actualitĂ© :  notre suggestion de lire l’effondrement Ă  la lumiĂšre d’une perspective post-coloniale pour Ă©chapper Ă  nos lunettes occidentales ; notre tentative de ne pas se laisser mĂ©duser par le chantage ou la libĂ©ration d’un Effondrement-qui-vient pour prĂȘter attention aux prĂ©caritĂ©s dĂ©jĂ  prĂ©sentes ou encore une certaine sensibilitĂ© prĂ©conisĂ©e Ă  la maniĂšre dont les travaux fictionnels anticipent et condensent les expĂ©riences que nous vivons (autant de chapitres de notre ouvrage). Ce sont des approches qui nous permettent de naviguer en collapsonautes Ă  travers cette situation dĂ©licate.

Pour ce qui concerne l’opposition entre puissances collapsonautes et dĂ©rives survivalistes, j’ai l’impression qu’il faut remarquer les maniĂšres dont cette situation de pression et de choc est en train, elle-mĂȘme, de dĂ©cadrer notre perception et nos pratiques : pour le meilleur comme pour le pire.

Du cĂŽtĂ© du pire, donc dans les attitudes survivalistes, on pourrait ranger des phĂ©nomĂšnes comme la rĂ©ponse policiĂšre aux conditions d’urgence virale qui semble ĂȘtre la seule rĂ©action aux situations de difficultĂ© que nos sociĂ©tĂ©s peuvent rencontrer (voir le cas du terrorisme : les camionnettes Vigipirate d’hier patrouillent aujourd’hui les rues Ă  la chasse des ceux qui transgressent le confinement) ; on rĂ©duit d’ores et dĂ©jĂ  les droits des travailleurs sous prĂ©texte de nĂ©cessitĂ©s productives exceptionnelles et dans une perspective d’emploi plus compliquĂ©e qui pourra justifier une compĂ©tition accrue et une compression des droits individuels ; il y a aussi une guerre entre États et rĂ©gions pour s’accaparer les matĂ©riaux mĂ©dicaux de base ; on fantasme une souverainetĂ© Ă  regagner en redressant les frontiĂšres (alors que le virus nous dĂ©montre notre imprĂ©visible dĂ©pendance qui Ă©chappe Ă  toute maĂźtrise souveraine)


En revanche, du cĂŽtĂ© du mieux, nous pouvons trouver une sĂ©rie de gestes et de tendances qu’on pourrait qualifier de collapsonautes, moins vouĂ©es Ă  une survie dĂ©sespĂ©rĂ©e qu’à une mutation collective : le dĂ©bat renouvelĂ© et parfois appliquĂ© sur le revenu universel ; la mise en discussion de la propriĂ©tĂ© privĂ©e du foncier immobilier qui peut tout d’un coup ĂȘtre soustrait Ă  la rente et donnĂ© aux travailleurs, aux victimes de violences et aux sans-abri dans des villes comme Paris ; la nĂ©cessitĂ© reconnue d’un partage de l’information et des rĂ©sultats de recherche ainsi que des moyens financiers, au moins au niveau du continent ; une reconsidĂ©ration du rapport au travail, aux modalitĂ©s et aux temps oĂč se manifestent ces angles morts en termes de superfluitĂ© ou nuisibilitĂ© ; le consensus autour de la libĂ©ration massive de dĂ©tenus non dangereux ; la renĂ©gociation de la question de la dette


Le Covid-19 constitue un bouleversement puissant qui dĂ©place et dĂ©cadre notre ordre individuel et social dans des directions diffĂ©rentes : autant il nous rend plus capables d’assumer les dĂ©fis des problĂšmes Ă©cologiques et de traverser des situations d’instabilitĂ© en affinant nos aptitudes collapsonautes (de transformation, de collaboration), autant il nous pousse vers des rĂ©actions « survivalistes Â» qui tendent Ă  rendre nos systĂšmes sociaux encore plus injustes, insoutenables et raides. En habitant l’effondrement viral, prend-on des bonnes ou des mauvaises habitudes ?

CT: Si l’on laisse de cĂŽtĂ© la position des Ă©lites (« que tout change pour que rien ne change Â») et celles des militants, on sent bien le poids de la contradiction entre ces deux tendances, Ă  l’échelle des groupes comme Ă  celle des individus : les prises de position sont souvent contradictoires, elles dĂ©livrent le pire (replis « survivaliste Â») et le meilleur (mobilisations altruistes, remise en cause des valeurs du monde qui vacille).

Comment faire basculer le centre de gravitĂ©, et mobiliser cette « Ă©nergie de la peur » au service d’un autre projet de sociĂ©tĂ© ? Ce moment, marquĂ© par un sentiment d’urgence et de panique, est-il propice Ă  un tel basculement ?

JR: Je ne suis pas certain, selon une logique plutĂŽt spinoziste, que les affects « nĂ©gatifs » comme la peur ou la rage puissent constituer le ressort Ă©mancipateur et transformateur de la crise actuelle. J’ai plutĂŽt l’impression qu’ils alimentent la perspective d’un Effondrement inĂ©luctable tout autant qu’ils s’alimentent de celle-ci – ce qui signifie au final une dĂ©sagrĂ©gation du corps social, qu’elle soit dans la logique d’une dĂ©fense Ă  tout prix (suicidaire) du statu quo ou dans la logique d’un anĂ©antissement total du systĂšme haĂŻ.

Un aspect crucial, Ă  mon avis, concerne plutĂŽt les capacitĂ©s de recomposer des alliances et des rĂ©seaux de relations pour le remembrement d’un corps politique que la pression actuelle est en train de dĂ©sagrĂ©ger – ce qui n’est pas forcĂ©ment un mal, dans la mesure oĂč cela laisse potentiellement la place Ă  des nouvelles recompositions. À ce sujet, il faudra vĂ©rifier si le confinement exceptionnel que nous vivons nous laissera en hĂ©ritage une sociĂ©tĂ© plus suturĂ©e, raidie et rendue docile par la peur (dont les mĂ©dias anxiogĂšnes et les dirigeants rĂ©pressifs sont responsables) ou bien rendue plus ouverte, plastique et courageuse, retissĂ©e par des affects joyeux (la solidaritĂ©, l’auto-organisation
).

Il faut, en ce sens, que collectivement la majoritĂ© soit d’accord qu’elle a plus Ă  gagner (affects positifs) dans une certaine mutation qu’à perdre (affects nĂ©gatifs) : est-ce que l’effacement de la dette, le renforcement du service public ou la rĂ©duction du transport aĂ©rien seront perçu comme une conquĂȘte fĂ©conde ? Est-ce que l’obligation de travailler dans une obĂ©issance hiĂ©rarchique, la nĂ©cessitĂ© d’utiliser un Ă©cran pour communiquer avec un autre humain ou encore la nĂ©cessitĂ© permanente de papiers d’identification et l’obligation Ă  passer par l’oligarchie de la distribution (des supermarchĂ©s Ă  Netflix) nous paraĂźtront particuliĂšrement odieux ? Notre maniĂšre de rĂ©pondre ensemble Ă  ces questions va recomposer des structures sociales Ă  partir de la dĂ©composition qu’on peut observer.

Le problĂšme se situe aussi dans un paradigme rythmique qui se construit, Ă  la fois, sur des tendances comme celle que l’historien François Hartog appelle le « prĂ©sentisme Â» et celle que nous appelons dans notre livre « urgentisme Â». Si ces horizons temporels constituent l’horizon de notre Ă©poque, ils n’épargnent pas les pensĂ©es collapsologiques et notre situation de crise actuelle. L’idĂ©e d’un basculement soudain vers une sociĂ©tĂ© alternative tout comme celle d’un retour le plus rapide possible Ă  la trajectoire d’avant se construisent sur un court terme qui, encore une fois, n’est probablement pas ni celui du changement, ni celui de l’épuisement.

Par la crise virale, entre autres, nous avons l’impression de comprendre que l’effondrement peut ĂȘtre un phĂ©nomĂšne qui se propage d’une maniĂšre lente et discontinue, un effondrement « cool Â» – refroidi – qui doit ĂȘtre lu dans une perspective longue, ce qu’on appelle plutĂŽt des « dĂ©litements Â». Lorsque dans notre livre on parle d’une « remontĂ©e » vers un futur qui a Ă©tĂ© exclu autant par le fatalisme capitaliste que le fatalisme effondriste, c’est un futur qui s’ouvre surtout Ă  moyen et long terme. Une dimension plus lente, moins urgente, que nous avons du mal Ă  nous approprier.

Cette dimension temporelle est autant celle du rĂ©chauffement climatique – qui aujourd’hui n’est pas pris en considĂ©ration, comme il ne sera dĂ©sastreux que dans 30 ans, en montant petit Ă  petit mais inexorablement – que celle des transformations qui pourront l’accompagner et en dĂ©samorcer les effets les plus dangereux. Il faut Ă©chapper Ă  le tentation de croire Ă  la possibilitĂ© de rĂ©soudre ces problĂšmes magiquement dans l’immĂ©diat, comme le pensent les « solutionnistes Â» de tout bord (les solutionnistes collapsologues comme les solutionnistes de la gĂ©o-ingĂ©nierie ou ceux du gouvernement). Il faudrait ĂȘtre en mesure de « croire en Â» et d’habiter l’échelle de ces temps longs du dĂ©litement.

Propos recueillis par Pierre Bronstein.

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Article publié le 18 Juil 2020 sur Contretemps.eu