Avril 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Les librairies ont été à l’honneur ces temps-ci, elles ont, suprême hommage, été déclarées produits essentiels.
Pourtant j’apprends avec tristesse mais sans étonnement que des librairies dont certaines spécialisées dans le livre d’occasion vont définitivement fermer leurs portes. L’une d’elle située Place Saint Michel va disparaitre.
Au fur et à mesure, elles s’en vont nos bonnes vieilles bouquineries parce qu’elles ne trouvent pas de repreneurs, parce qu’elles ne sont pas rentables et qu’il est tellement plus facile de se fournir chez Amazone.
J’ai tout de même envie de leur rendre hommage parce que les plaisirs et les services qu’elles me rendent, je les juge inestimables.

Je ne veux pas croire qu’elles puissent s’évaporer parce qu’elles renferment des trésors. Seulement, il faut fouiner, chercher, fouiller, avoir l’œil enfin !
Oui les livres, je commence à les caresser de l’œil puis je renifle les couvertures et puis je me perds dans tout un dédale de considérations confuses. Mon esprit tourbillonne, il subit des mirages. J’étais toujours cru que les livres étaient vivants ! Comment m’étonner alors d’entendre Gérard de Nerval débouler d’un escalier après avoir jailli d’un rayon de bibliothèque. Soudain c’est le visage grognon de Victor Hugo qui me saute aux yeux. Est-il jaloux, veut-il retenir mon attention ? Oui c’est sûr, tous les poètes sont là qui attendent que je leur décoche un clin d’œil.
C’est à peine si j’exagère tant je suis émue. Je voudrais crier à tous ces livres : Levez-vous, il fait beau, il va venir du monde, vous ne resterez plus confinés sagement sur vos étagères, une main aimable va vous toucher. Vous allez revivre, respirer, tressaillir, frémir à l’approche de votre lecteur.
Je ne devrais pas le dire mais je hais les livres bien propres ou alors je les plains d’être trop neufs. Depuis le temps que je farfouille chez les bouquinistes, les livres neufs ne m’inspireraient que du mépris. C’est idiot !
Ce n’est pas que je m’identifie aux plus moches mais l’aspect d’un bouquin écorné, taché, suspect en quelque sorte me déchire parce que tenant entre les mains un tel livre, je sais qu’il a vécu des décennies peut-être avant de se retrouver nez à nez avec moi. Toutes sortes d’esprits ou de pensées délicates invisibles, en tout cas certainement pas malveillantes, y ont élu domicile. Et quand le nom de l’auteur m’intéresse, c’est le jackpot !
Je dois ressentir ce phénomène, cette illusion à savoir qu’un livre physiquement, concrètement devrait être presque à l’image de son auteur, sinon l’incarner, l’évoquer dans toute sa fluidité.
Par un hasard curieux, je tombe sur un livre de poche vendu 50 centimes. Sur un fond gris d’une couverture froissée, je lis : AMOS OZ « Jusqu’à la mort ». Il est habillé d’une audacieuse illustration qui me fait penser à un Don Quichotte armé sur un cheval bondissant tandis qu’il dresse sa lance à travers l’étoile de David. En-dessous une petite armée de croisés avance…
Alors j’éprouve la coïncidence entre le livre usé jusqu’à la corde et son message. J’hésite un instant à l’acheter « Trop moche » et puis je consens car soudain j’accepte que la forme et le fond réunis aient la vocation aussi aléatoire soit-elle, de m’inviter à la lecture. Le fait est qu’en lisant la nouvelle « Un amour tardif » j’ai découvert un personnage répondant à la description d’un livre désespéré et pourtant plein de promesses.
L’auteur AMOS OZ m’était inconnu. Eût-il fait surface sur un étalage de livres neufs, il ne m’eût pas interpellé. Sans doute parce que je n’ai pas toujours les moyens d’acheter des livres neufs.
Je les observe à la dérobée les clients. Leur seul signe extérieur de richesse, c’est la passion avec laquelle ils s’aventurent dans les coursives de la librairie.
Les librairies d’occasion en voie de disparition, ce serait un crève-cœur ! C’est encore un rare plaisir pour un pauvre de pouvoir s’offrir les Illuminations de Rimbaud à 10 centimes. Vous imaginez Rimbaud à 10 centimes ! C’est moins cher qu’une moitié de baguette de pain !
L’on dit que les jeunes sont bien moins attirés par les livres que leurs parents. Mais ces jeunes, ils deviendront vieux aussi et ils auront envie de se souvenir de leurs livres de jeunesse et de comprendre comment Montaigne a pu écrire sans électricité, sans internet.
Ces jeunes, qui sait, organiseront la récolte de leurs propres livres, en toute indépendance.
Je me souviens d’un colporteur de livres. Il s’appelait Vincent Jarry, c’était un poète éditeur qui déclamait ses poèmes aux quatre coins d’Arcueil à la demande des jeunes. Il vendait seul ses revues de poésies en arpentant les rues et les bars de Paris et c’était il y a peu de temps.
Il est ineffable le plaisir de la lecture. Un livre c’est la porte ouverte à tant de sensations, de souvenirs, c’est bien mieux que la madeleine de Proust, et une librairie d’occasion, moderne, je n’exagère pas, est une vraie caverne d’Ali Baba !
Eze le 12 Avril 2021
Evelyne Trân




Source: Monde-libertaire.fr