Novembre 3, 2020
Par Lundi matin
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Comme nous l’avions annoncé dans nos pages, Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis plus de 12 ans, a écopé d’une peine de 12 mois de prison ferme à la suite d’un retard de 30 minutes sur son couvre-feu quotidien. Plutôt que de s’indigner du traitement judiciaire et extrajudiciaire ahurissant que M. Daoudi et sa famille subissent depuis bientôt 20 ans, il nous apparaît plus opportun de laisser place au témoignage et à l’enquête. La semaine dernière, nous avions pu visiter sa cellule du quartier d’isolement de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, cette semaine, il nous fait faire le tour de la promenade.

Une fois par jour, le matin ou l’après-midi, l’administration pénitentiaire condède à te donner le droit de sortir de ta cellule pour une heure de promenade. Il n’y a pas si longtemps, ce droit était d’au moins une heure le matin et une heure l’après-midi. Mais au fur et à mesure des exigences des syndicats les plus réactionnaires et faute de combattants pour préserver ce droit de haute lutte, le droit s’est amenuisé au strict minimum de ce que les institutions accordent pour ne pas violer les sacro-saints droits de l’homme.

Tu vois, le rituel est toujours le même, à l’ouverture de la porte de la cellule que tu occupes, vers 7 heures du matin, tu dois remettre ton courier en main propre et annoncer que tu souhaites aller en promenade. On te désigne ton horaire : 9 heures ou 10 heures (le matin), 14 heures ou 15 heures (l’après-midi). Si pour une raison ou une autre tu n’es pas debout, la promenade et purement et simplement annulée. C’est toujours une souffrance de prononcer ce mot lorsque tu sais ce qu’il renferme ici. Tu ressens une humilation suplémentaire à chaque syllabe que tu prononces. Les cours de promenade sont au même étage, juste en face des cellules, de l’autre côté de la coursive. Il y en a une demi douzaine. Le rituel est toujours le même car la routine est organisée pour casser ta résistance psychologique : c’est le maître mot de l’incarcération. Un surveillant scrute l’oeilleton pour observer ton attitude. Si rien ne l’alarme, il déverouille la cellule. Face à toi, ils sont trois ou quatre : toujours un gradé muni d’une caméra-piéton et deux ou trois autres surveillants. C’est la règle au quartier d’isolement (QI). Selon les jours, selon les humeurs, selon les équipes, ils sont en tenue d’intervention (bottés, caqués, masqués, un bouclier à la main) ou en tenue un peu moins martiale.

Un surveillant s’avance, tu te figes dos à lui et il procède à une palpation plus ou moins insistante, selon le zèle du surveillant. Ces palpations peuvent être un casus-belli lorsque tu estime que ta dignité n’a pas été respectée.

Tu fais quelques pas et tu franchis une porte semblable à celle de la cellule pour te trouver dans la cour de promenade. Elle n’a pas grand chose d’une cour et encore moins de promenade. En 1557, le mot promenade s’écrivait POURMENADE, le terme est plus juste. On t’arrache d’une cellule pour te mener à une autre cellule dénuée de plafond mais coiffée de barreaux, de grilles et hérissée de rouleaux de barbelés militaires munis de rasoirs acérés.

La cour de promenade est en fait une fosse avec une base rectangulaire et ceinte de quatre murs, le tout en béton armé. Les seules décorations sont la porte d’entrée peinte en orange et sertie d’un oeilleton, une autre vitre sans tain improvisée où l’on peut observer tes mouvements sans que tu puisses en distinguer le moindre dans la coursive et deux ou trois orifices grillagés permettant à l’eau de pluie de s’évacuer.

Au-dessus de toi, le ciel est masqué par des barreaux recouvrant l’ensemble de la partie supérieure située à environ 4 mètres du sol. Au-dessus de ces barreaux en trempé se trouve une grille avec des mailles très resseérées et au-dessus encore, des rouleaux de barbelés couvrant l’ensemble de la surface.

Seuls le vent, la pluie et la neige peuvent s’engouffrer dans ce mille-feuilles d’acier. En guise de verdure, tu as des coulées de mousses verdâtres parfois clairsemées de quelques feuilles et quelques plumes de pigeons ou de corneilles que le vent a ramenées pour te rappeler que par-delà ces hauts murs, la vie se poursuit.

Quelques mégots jonchent les bords de la cour, te remémorant que d’autres promeneurs étaient là avant toi. Pour ne pas t’abimer les yeux, les jours de pluie, tu peux scruter l’image du ciel dans les flaques d’eau. Les jours de soleil, quelques piaillements de piafs, roucoulement de pigeons ou croassements de corvidés viennent briser le silence.

Sur les murs des graffitis trompent l’ennui, des dessins maladroits et les éternels traits gravés comme autant de trophées comptabilisant les jours séparant de la liberté ou de la fin de l’isolement.

Quand tu sors pour te promener, il s’agit avant tout de sortir pour respirer un peu d’air frais, écouter la rumeur du reste de la prison et avec un peu de chance, échanger avec un autre isolé en criant pour te faire entendre. Souvent les surveillants laissent plusieurs cours entre les promeneurs. Tous les échanges sont écoutés et parfois notés à ton insu. Tu en es réduit à dire des banalités pour te convaincre que tu es encore vivant dans ce sarcophage armé de béton.

Presqu’inexorablement et sans même t’en apercevoir, tu te retrouves à marcher en rdon, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Inconsciemment, tu remontes le fil du temps et des quelques souvenirs de ta vie d’être libre auxquels tu te raccroches pour ne pas sombrer dans l’oubli. Parfois, quand tu t’en aperçois, tu changes de sens ou te mets à décrire des huits dans un carré de 9 mètres sur 9, marcher en diagonale pour avoir une plus grande distance à parcourir ou faire des allers-retours entre deux murs opposés pour chasser l’emprise du temps.

Tu disposes d’une heure pour exercer tes membres et faire fonctionner tes articulations car les vingt-trois autres heures de la journée tu disposerrs que de 4 mètres au maximum pour marcher un peu et éviter de t’allonger sur un lit metallique scellé ou t’asseoir sur une chaise en plastique.

Six jours sur sept, tu auras la possibilité de t’exercer une heure par jour dans une cellule de 20m2 transformée en micro-salle de musculation pour éviter que tes muscles ne s’atrophient et que tu conserves un semblant de santé physique.

Passe-pierre, Perce-pierre

Je me promène ; mes pas me mènent enserré

Entre quatre murs et un treillis de métal hirsute et effrayant.

Je projette sur ces blocs gris tous mes souvenirs

De promenades à travers les chemins forestier ;

Sur les sentiers de montagne ;

Sur les berges des rivières ;

Sur les trottoirs des villes.

J’imagine sur les bavures de mousses,

Le gazon fraîchement tondu,

Les fougères s’élançant telles des aigles à l’ombre des sapins.

J’entrevois même quelques tulipes et quelques roses

Que je fice le sol buriné par l’érosion de la pluie

Et du vent qui murmure mille rires, mille piaillements

D’enfants dont les sonorités bourdonnent dans mes oreilles

Je convoque les souvenirs de ma mémoire,

Pour les revoir, les yeux démesurément clos,

Écarquillés dans l’obscurité, les revivre même,

Avec toutes les imperfections,

Ici et maintenant,

Que j’en ai besoin pour me sentir vivant.

Kamel Daoudi

lundi 26 octobre 2020




Source: Lundi.am