Novembre 23, 2020
Par Lundi matin
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Comme nous l’avions annoncé dans nos pages, Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis plus de 12 ans, a écopé d’une peine de 12 mois de prison ferme à la suite d’un retard de 30 minutes sur son couvre-feu quotidien. Plutôt que de s’indigner du traitement judiciaire et extrajudiciaire ahurissant que M. Daoudi et sa famille subissent depuis bientôt 20 ans, il nous apparaît plus opportun de laisser place au témoignage et à l’enquête. Après nous avoir fait visiter sa cellule, la promenade, évoqué ce temps qui ne passe pas, depuis le quartier d’isolement de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, M. Daoudi nous raconte cette semaine « la gamelle ».

Gamelle [gamɛl] : nom féminin – (1584) italien gamella, du latin camella, « coupe ». 1°) Anciennement écuelle dans laquelle plusieurs matelots ou soldats mangeaient ensemble. 2°) (1831) Récipient métallique individuel, muni d’un couvercle et utilisé par les soldats, les campeurs, les ouvriers d’un chantier. Gamelle et quart en aluminium – Par métonymie, le contenu de ce récipient. Faire chauffer sa gamelle. Familier. Préparer la gamelle du chien. 3°) Table commune des officiers d’un navire > Carré ; mess. Chef de gamelle. 4°) Familier. Chute > Gadin, pelle. Ramasser, prendre une gamelle : tomber. Figuré : subir un échec.

In Le Nouveau Petit Robert, 2009.

Je suis toujours partagé quand il s’agit d’utiliser ce terme parce que, selon son acception, tantôt il renferme le mépris, tantôt il est attaché à toute une histoire, un passé, une culture carcérale. Peu de surveillants utilisent encore le vocable ; souvent ce sont les plus anciens qui l’emploient encore. Aujourd’hui, la plupart disent simplement : repas.

Le rituel de la gamelle est important en prison. Il ponctue deux fois par jour le quotidien du prisonnier ou de la prisonnière. Il est d’abord auditif. En prison, ton sens le plus aiguisé est l’ouïe. Ton oreille précède toujours ton œil, surtout à l’isolement. Je dirais même plus, ton audition stéréophonique vient au secours de ta vision stéréoscopique qui ne détecte hélas pas les rayons X. Avec un peu d’entraînement, tu peux reconnaître un surveillant au bruit de ses pas sur la coursive ou à la façon dont il actionne l’œilleton.

Le rituel commence par le bruit rocailleux des roues qui parvient à tes oreilles annonçant l’arrivée du chariot de la gamelle, tintinnabulant parfois sur les inégalités du sol. Il s’arrête à chaque fois que le chariot s’immobilise devant une cellule. Au nombre de stations, tu peux savoir si les effectifs sont les mêmes ou si certains compagnons d’infortune manquent à l’appel parce qu’ils ont été transférés vers une autre prison, « extraits » pour une audience… Lorsque le chariot en fer blanc s’immobilise devant la cellule que tu occupes, tu sors avec ton plateau. Ironie du sort, le plateau est « made in USA », fabriqué par Carlisle, une sombre entreprise du complexe militaro-industriel yankee dont le conseil d’administration est infesté de requins neocons qui ont fait fortune pendant les guerres du Golfe.

Pendant que tu sors de ta cellule pour récupérer ton repas, un surveillant harnaché de sa combinaison d’intervention rentre avec une barre métallique pour sonder les barreaux et la grille de la fenêtre de la cellule.

Un fantasme administrativo-pénitentiaire voudrait que les isolés passent 23 heures par jour à scier les barreaux de la cellule.

Contrairement à « la détention classique » où le menu de la semaine est affiché, à l’isolement tu le découvres à chaque repas. Sur le plateau supérieur du chariot s’entassent des barquettes en Chlorure de polyvinyle contenant ta pitance. Elles sont étiquetées pour te permettre de reconnaître leur contenu. Ton œil lorgne surtout sur le yaourt, la portion de fromage ou le fruit, qui sont souvent les seuls éléments mangeables du plateau.

Sur le plateau inférieur du chariot git un sac transparent contenant des baguettes de pain industriel. Tu places ce qui te revient sur le plateau et tu rentres dans la cellule après que le simili CRS ait sondé les barreaux. C’est une phase de tension pour les surveillants car, plusieurs fois, certains y ont laissé des plumes en subissant les assauts de certains prisonniers fans de certaines scènes cultes de Gladiator.

Tu t’installes alors sur la chaise en plastique ou sur le rebord du lit et tu découvres le repas en ouvrant les opercules de cellophane. Je peux te dire que tu es souvent déçu par l’écart entre l’intitulé de l’étiquette et le contenu de la barquette.

Selon un sondage auprès d’un échantillon représentatif de la population carcérale, seul un repas sur cinq est à peu près mangeable. Le reste finit quasi inexorablement à la poubelle ou par-dessus les fenêtres car il faut bien assurer le travail des « auxis » préposés au nettoyage de la prison selon le principe capitalistique de l’offre des déchets et de la demande de nettoyage. Ce gâchis est parfaitement voulu et programmé puisqu’il se trouve que le fournisseur des repas est la même entreprise qui vend les cantines aux prisonnier·ères. On pourrait résumer la situation par cette maxime marxiste tendance groucho : « L’équation différentielle consiste à fournir des repas assez mangeables pour ne pas que la prison brûle et pas assez appétissants pour que les prisonniers continuent de cantiner. » Il faut savoir enfin que les repas sont préparés par des prisonniers payés à la tâche avec un salaire revenant à moins de deux euros de l’heure. La tâche revient souvent à transvaser le contenu d’une boîte de conserve dans des barquettes.

Si tu as la chance de disposer d’une plaque électrique vendue cinquante euros, tu peux tenter d’améliorer le repas en prélevant ce qui est comestible et en l’agrémentant de quelques condiments que tu auras achetés.

Si par bonheur, tu reçois quelques mandats de tes proches, il ne te restera plus qu’à faire bouillir de l’eau dans une casserole vendue à douze euros et y plonger quelques pâtes, du riz ou des patates et à les assortir d’une petite sauce pour tromper la faim.

La gamelle n’est pas tellement attendue pour le repas qu’on sait fade, sinon infect, mais surtout parce que c’est l’occasion de recevoir du courrier des proches et des amis. C’est le rare rayon de soleil qui vient égayer la journée. Avec les surveillants les plus empathiques, la distribution se fait au repas de midi. Sinon il faut attendre le repas du soir vers 17h30 comme dans les EHPAD. Au moins cela permet de digérer avant de dormir. Le dimanche midi, tu reçois, cerise sur le ghetto, une poche contenant 2 portions de 20 grammes de confiture, 1 portion de 20 grammes de miel, 2 portions de 30 grammes de crème de marrons et 2 portions de 30 grammes de pâte à tartines.

Et le dimanche soir, on te distribue un petit sac contenant 7 sachets de 3 grammes de café soluble et 7 sachets de sucre blanc en poudre.

Kamel Dadoudi

Corbas, le 15 novembre 2020





Source: Lundi.am