Après une interminable vibration, grave, ample, et sourde à en percer les tympans, les machines se sont arrêtées. Le tremblement du vaisseau ne nous berce plus de son brouhaha lancinant. Nous en avions pris l’habitude et son silence surprend de cohue. L’Union est en suspens. L’espace est immobile et l’entre-monde vacille follement.

Tout est excessif et exacerbé. La démesure du traumatisme, par ici. Le refus d’admettre la peur de certainEs, par là. Ou ailleurs, la nonchalance spontanée, jugée irresponsable par d’autres. Personne ne sait dire où nous sommes car les repères sont rares. Nos voyages ont été largement solitaires, même si certainEs les auraient voulu solidaires.

Le monde que nous attendions et espérions s’étale devant nous. C’est une planète aux paysages mouvants ; les collines sont plaines puis deviennent montagnes. Les gués deviennent obstacles. L’horizon perd ses lignes de fuite à chaque seconde, creusant ses reliefs à en devenir gorges béantes. Beaucoup voudraient s’engouffrer dans les abîmes de l’ivresse, alors que devant mes yeux s ’étend un parc. Immense et labyrinthique. Quadrillé et effrayant. Des hectares domestiqués pour le contrôle. Des hectares délimitées de barrières en fibre plastique amorce notre futur. Des plaques de résine transparente s’interposent entre nos corps et nos voix. Ces nouvelles armures exhalent de chirurgie synthétique. Nous disposons de quatre mètres carré par individu. Les familles peuvent se tasser un peu, par civisme.



La surface est l’enjeu. La production est l’enjeu.
La distanciation est leur lien. Nous avons quitté les cellules étroites du vaisseau, et avons remplacé les hublots de nos chambres par les œillères de nos rêves. L’angoisse séquestre encore les plus traumatiséEs. La prison qu’illes s’infligent est d’autant plus douloureuse qu’illes en sont seulEs responsables, à présent. On les a déjà oublié, on les laisse de côté, en étouffant leurs peurs, pour mieux profiter de la nonchalance ou du besoin d’excès de nos libérations.

Personne ne sait dire ce qu’est devenu le passager clandestin qui a hanté nos cauchemars. Parti s’attaquer à d’autres vaisseaux, sous d’autres cieux… Caché dans les oubliéEs peut-être. Camouflé dans nos sourires sans doute. Nos zygomatiques voudraient nous y faire croire. Le danger a disparu par décret, comme il est apparu. La paranoïa est une création sous contrôle. Tout est devenu virus.

La production est l’enjeu, encore et toujours, et la normalité est sa siamoise. L’excès d’hygiène me brûle les mains, l’alcool médical bouche les pores de ma peau. Les masques étouffent nos voix. L’atmosphère de cette astéroïde sature ma gorge de désinfection. Ma peau en est sèche, quand mon âme pleure sa sueur. Elle dégouline en tableur. Plus. Moins. Les chiffres sont là, qui hurlent. Les comptes des morts sont minimes, mais les pertes énormes. Les chiffres crient les catastrophes à venir. Ils crient derrière le relief des chaînes acérées qui voilent nos horizons. Les chiffres font moins le compte de ce qu’on a gagné que de ce qu’on a à perdre. Le compte de ce qu’on ne pouvait pas dire jusque là, car l’Union est bâillon.

Ces quelques vies que nous avons sauvé par notre enfermement, certes précieuses, comme toute vie, et donc à préserver. Mais aussi ces souffrances qui transpirent, et dont les larmes coulent déjà. Les souffrances découlant de nos semaines de prison sont comme un ruisseau avant la saison des pluies. La peur totale a disparu, c’est vrai, mais seulement là où elle aurait pu n’être que partielle. Protéger celleux qui avaient les plus grands risques n’a jamais pu être suggéré. Être ensemble pour elleux. C’était pourtant une des options évidentes, dès l’embarquement. La plupart n’avaient que peu de risque définitif, depuis le début de l’aventure. Nous sommes toujours loin des 0,1 % de décès de notre espèce. Mais ce n’est qu’un chiffre. Un chiffre face à nos vies. Beaucoup auraient sans doute pu continuer, ou au moins vivre et aider à mieux s’organiser pour protéger les plus faibles. On nous a volé nos choix dans la peur, nos autonomies dans le pire, nos refus dans le pour.

La crise à suivre n’est pas encore entamée que l’anémie a déjà condamné, sans appel. Le capital est notre flux sanguin, ses artères sont toxiques et son cours meurtrier. Les cellules visées (elles seront nombreuses) vont devoir être soudées pour échapper à l’attaque systémique. Ou du moins survivre jusqu’à la prochaine offensive, et puis la suivante. Le cancer du cœur qui nous dirige a montré la foi sans faille qu’il accorde aux multinationales rendues responsables de notre encadrement, de l’approvisionnement de notre embarcation. Ses alliés lorgnent sur nos pouvoirs et nos options. Les milices à ses ordres cherchent à faire de l’ombre à nos chemins.

Zone de débarquement. Impossible de savoir si l’horizon que j’observe a déjà été foulé de mes pas. Les heures à venir sont aussi floues que les semaines passées. Nous avons attendu pour pouvoir attendre encore. La suspension s’éternise, et je me sens vidé des outils qui me permettent de manier mes émotions. Je suis éloigné de mes colères, espoirs et tristesses qui fécondent mes combats, mes hasards. Nous retrouvons des visages familiers, des voix déjà entendues, des silhouettes rassurantes. Mais même en nous rapprochant les unEs des autres, je nous trouve toujours aussi loin. On ne sait plus comment se saluer. La distanciation sociale est le fossé qui nous sépare. Ce fossé de l’Urgence, qui refuse tout rassemblement hors de nos peines ou de l’oubli. Le fossé qui nous sépare encore. Alors même que des gens étouffent, qui étouffaient déjà. Alors même que je ne croyais pas à l’Après, je ne parviens pas à reprendre mon cours, comme si de rien n’était. Mon maintenant refuse mon avant, comme une bête têtue. Je me refuse à m’obéir. Je suis à sans maître de moi-même. J’essaie tant bien que mal de me raccrocher à vos branches. J’essaie d’être nous. Je ne regrette pas de ne pouvoir appeler à rien, mais je m’attriste de ne pas trouver où viser. Dès lors que nous n’avons pas su, pas pu, trouver les réflexes de refuser nos incarcérations, comment savoir où profiter de nos libérations ?

Le fossé de l’Urgence permet de maintenir la division de notre anticorps, de tempérer sa réaction face à la fièvre. Le brouillard envahit nos rassemblements comme il a toujours aimé à le faire. La fumée crachée par les milices nous brûle les poumons. Malgré tout, nos alvéoles crient à la liberté collective. Certains globules voient rouge, et semblent loin de cet état de doute qui me freine. Le manque a rendu le problème aussi vital qu’avant, mais certainEs l’ont découvert, le temps de la pause. D’autres paraissent avoir su se ressaisir illico et hurlent déjà. Il va falloir crier fort, car l’obstination fait face. Nous ne voulons plus compter nos morts. Ce cancer croit être propriétaire de notre corps, et la trajectoire de son orbite recherche notre surplace.

Pour parfaire l’immobilité de notre vol stationnaire, il a repris ses mascarades habituelles. Élire dans son délire. Un scrutin des délégués du personnel du vaisseau de l’Union a eu lieu avant le départ. Un autre succède à notre arrivée. Comme les deux signes d’une parenthèse dénigrent son contenu, comme une volonté de taper du poing de sa normalité. Ne pas remettre en doute les arcanes des postes de commandement et l’organisation de ses hiérarchies. Tout va bien, vous dis-je. Nous avons débarqué dans un futur qui s’empresse d’offrir un présent déjà-vu. Il nous intime de goûter au placebo qui mime la guérison. Mais je ne veux pas de pansement sur ma fracture ouverte. Je veux chercher ce médicament qu’on ne m’a pas encore proposé. Je veux participer à créer une molécule qui ne soit pas qu’un analgésique. Je veux guérir de notre maladie en créant un remède collectif. Un nous spécifique et générique. Je sens l’urgence de me remettre d’aplomb au plus vite. La normalité plastique a déjà repris sa course effrénée.

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Article publié le 22 Juin 2020 sur Lenumerozero.info