Décembre 14, 2020
Par Lundi matin
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Le coronavirus par-delà le bien et le mal

Les virus impactent notre évolution depuis que nous rampons sur cette terre en tant qu’organismes unicellulaires. Le virus insère ses gènes dans les cellules qu’il infecte, troublant la constitution de chaque organisme qu’il rencontre. Il attaque l’organisme pour permettre sa diffusion en même temps qu’il laisse dans le corps les informations nécessaires pour développer une immunité. C’est par cette danse continue que les virus ont conduit l’évolution de toutes les espèces sur Terre. La pandémie de COVID-19 est un défi inédit lancé à la forme et à la fonction de notre existence sur cette planète. Le COVID-19 a assiégé le grand corps de l’empire mondial avec autant de ténacité qu’il attaque nos poumons, nos cœurs et nos systèmes immunitaires. Les chaînes d’approvisionnement, qui sont le système sanguin du commerce mondial et du capitalisme, continuent de s’effondrer. L’isolement, la paranoïa et l’attente apparemment sans fin qui caractérisent la quarantaine sont le reflet d’une profonde fatigue métabolique à l’échelle mondiale.

Face à cette menace, pouvons-nous parvenir à comprendre le virus par delà le bien et le mal, c’est-à-dire d’une manière qui ne se contente pas d’applaudir le virus (comme le feraient des approches eugénistes ou misanthropes) et qui ne reste pas paralysée par la peur, acceptant sans critique les mesures de contrôle et d’austérité de l’État dans l’espoir d’un retour à la normale ? La première veut décider ce qui doit vivre, tandis que la seconde reflète un refus tronqué de la mort.

Pris ensemble, ces deux pôles produisent effectivement la logique de la gouvernance biopolitique – faire vivre, et laisser mourir. On nous force à vivre en adhérant aux politiques de santé publique, où des mesures telles que le confinement et le couvre-feu imposés par l’armée, les menaces de vaccinations obligatoires, les amendes contre les rassemblements et les mesures d’atteinte à la vie privée comme la recherche des contacts et la localisation, sont justifiées parce qu’elles sont censées administrer le bien-être d’une partie de la population. Face à cette expansion rapide du contrôle de l’État sur la biosphère, on ne trouve que des fanatiques qui se livrent au négationnisme, aux théories du complot, à la rhétorique anti-masque et même à des mesures qui sont, par essence, eugénistes puisqu’elles préconisent simplement de laisser mourir les gens. Nous recherchons un mode d’existence qui échappe à la biopolitique, qui affronte la facticité du virus pour faire exister de nouvelles formes de vie même au milieu de la sixième extinction de masse.

En quarantaine sur un bateau à la dérive

Les décès dus à un virus sont considérés comme des victimes acceptables tant que la crise ne menace pas la bonne marche du capital mondial. On n’a pas vu de réponse coordonnée des États au niveau international pour des virus comme la dengue ou la fièvre jaune, même s’ils causent encore des morts en masse en Amérique latine, en Asie du Sud-Est et en Afrique (CDC, 2020). La pandémie de COVID-19 se propage, elle, en Chine, aux États-Unis et en Europe occidentale, ces endroits qui constituent le cœur de l’empire capitaliste mondial (Johns Hopkins University, 2020) . Si nous admettons que le COVID-19 a effectivement été causé par un débordement dû à la fragmentation de l’habitat résultant de la croissance sans fin du capital (Chuang, 2020), nous pouvons alors dire que les réponses administrées par l’État face à la pandémie préservent plutôt qu’elles ne modifient les conditions qui nous ont mis dans cette situation. De ce point de vue, les nouvelles méthodes de contrôle biopolitique ne répondent pas aux causes du virus ; elles maintiennent les espèces dans un état de décomposition. Le virus se répand dans les abattoirs industriels, dans les bureaux, dans les prisons – des endroits qui se nourrissaient déjà de l’odieuse exploitation de la vie.

La perte de vie due au COVID-19 n’est donc pas un bug dans le système, mais une caractéristique de conception. Puisque le COVID-19 révèle le noyau infecté d’un empire uniquement capable de reproduire la maladie, une réorganisation radicale de la vie à l’échelle mondiale devient un impératif absolu – la question de la révolution est maintenant une question d’évolution.

Que devons-nous penser du fait que cette pandémie est arrivée au milieu d’une vague d’insurrections sans précédent dans le monde entier ? Est-il possible de lire le virus et les insurrections comme deux expressions d’un élan unifié pour échapper à l’empire mondial du capital et de la gouvernance économique ? Nous ne faisons pas cette comparaison juste parce qu’elle fait une bonne analogie, mais plutôt pour tenter d’accéder, comme l’écrit Idris Robinson, « à un savoir partisan caché à découvrir autour de la nouvelle pandémie de coronavirus, qui peut également être exploité et utilisé comme arme contre le pouvoir établi » (Robinson, 2020). Nous ne perdons pas de vue que les mesures de contrôle biopolitiques n’ont pas réussi à traiter de manière adéquate notre situation collective, qui continue d’osciller entre la prochaine vague de la pandémie et la prochaine vague de révoltes. Cependant, nous considérons ces dernières comme un phénomène unifié qui fonctionne selon sa propre logique et crée sa propre temporalité. Les machinations de la viralité nous fournissent des figures de pensée et de mouvement pour créer de nouveaux horizons face à une situation intenable sur une planète de plus en plus inhabitable.

La vie au-delà du calcul de la survie

« Peut être que Dieu est un virus qui habite en nous »
Heiner Müller

Dans un brillant essai sur la politique de la vie, David Cayley écrit : « Les mesures imposées par la “plus grande crise des soins de santé de notre histoire” ont impliqué une réduction remarquable des libertés civiles… pour protéger la vie et, par la même occasion, pour éviter la mort. » (Cayley, 2020) Le terrain de la gouvernance prend la vie elle-même pour objet, en essayant de la forcer à s’adapter à la pression sélective exercée sur l’espèce – et surtout à ne pas se transformer face à elle. Si tel est le cas, une politique de la vie peut-elle nous aider à combattre la gouvernance de la vie ? Comment introduire de l’asymétrie dans cette confrontation ? Seul ce qui vient d’au-delà de la vie ou entre ses interstices peut le faire. Plutôt que de s’accrocher aux catégories immanentes de la vie, de la nature et de l’histoire pour guider nos imaginaires politiques, le virus nous inocule un savoir étranger qui rétablit la question théologique de ce qui est au-delà de ces données.

Le virus existe dans l’espace liminal entre la vie et la non-vie. Une petite quantité de matériel génétique contenue dans une enveloppe moléculaire parfaitement géométrique est d’une façon ou d’une autre capable de se propager, de manipuler son environnement, de s’adapter et d’évoluer – autant de caractéristiques que nous pourrions trouver évocatrices de la vie. Et pourtant, un virus ne respire pas. Que vous l’appeliez prana, qi ou biochimie de base, la respiration est simplement un processus métabolique de transduction d’énergie. La plus petite entité capable de respirer est la cellule – c’est peut-être pour cela que nous la désignons comme “l’unité fondamentale de la vie”. Les dernières paroles d’Eric Garner et de George Floyd, “I can’t breathe”, reflètent l’expérience singulière d’être Noir aux États-Unis. Pourtant, ces mots résonnent également en nous comme une douleur fantôme, alors qu’une pandémie mondiale étouffe la vie de millions de personnes et que des incendies incontrôlables déciment les forêts, les poumons de la Terre. Dans cette asphyxie planétaire, nous regardons ce qui ne respire pas mais reste néanmoins animé : le virus.

Mécaniques fuyantes

A. La nouvelle episteme de l’information

Des modèles épidémiologiques aux réseaux de communication, les systèmes de gouvernance cherchent à cartographier les sources d’information, en construisant une sorte de généalogie, afin de limiter et de diriger le flux d’informations. En revanche, un mode viral de propagation de l’information est un mode fondamentalement illimité et anti-généalogique.

La source d’une épidémie est souvent inconnue et aussi anodine qu’une simple toux. Sans qu’aucune logique centrale ne dicte sa propagation, le virus se multiplie simplement là où il se trouve, par n’importe quel moyen disponible, comme un feu de forêt. Le virus ne se soucie pas de savoir si son hôte vit dans une prison ou à la Maison Blanche. Il traverse les classes et les catégories sociales produites par l’économie et entretenues par l’État. Les lieux où l’on se croise – lieu de travail, église, boîte de nuit, tribunaux, etc. – sont tous mis en suspens, car nos relations se définissent avant tout par notre rapport au virus. En réponse immédiate à la pandémie, des réseaux d’entraide et de défense du logement ont vu le jour à travers les États-Unis, car les gens pressentaient l’incapacité de l’État à contenir la crise. Ce vaste réarrangement des ressources et des réseaux de communication produit un plan de connectivité différent – un riche support pour la contagion politique.

En termes biologiques, la propagation de l’information virale se fait par transfert horizontal de gènes. Un virus transporte les gènes d’un de ses hôtes à un autre, permettant ainsi le partage latéral des gènes entre les espèces, les classes et même les règnes (Shahana S. Malik, 2017). Ainsi, si les espèces sont individuées sur la base de leur génétique, si l’ADN est un code-barres pour le sujet biologique, alors le virus est la machine de désubjectivation de la nature. Synchronisateurs des écosystèmes, les virus favorisent la coévolution en enchevêtrant la trajectoire génétique de toutes les formes de vie qu’ils rencontrent. Le virus est étranger à la forme arborescente donnée à la vie par la catégorisation généalogique. Au contraire, le virus agit comme un élément connectif qui dénoue cet arbre de vie, rencontrant chaque corps comme s’il existait sur son propre plan au-delà du génome ou du règne.

Aujourd’hui, nous voyons ce même mode de viralité commencer à défaire les généalogies politiques existantes. Si les processus révolutionnaires du XXe siècle étaient commandés par des groupes spécifiquement constitués, que ce soit le parti ou les syndicats, dans les soulèvements actuels, ces forces sont remplacées par des mèmes, des infographies et des stories Instagram. Les flux d’informations brisent leurs chaînes cybernétiques et aident les groupes sans leader à coordonner leurs actions avec de parfaits inconnus. Les révoltes deviennent le seul élément de connexion d’une société de plus en plus fragmentée, remettant en question les alliances et les identités précodifiées, sans jamais se figer en une entité constituée ou un sujet révolutionnaire cohérent. La viralité désigne un mode de contagion qui déstabilise la manière dont les groupes interagissent les uns avec les autres, rendant confuse leur position au sein de l’ordre établi, ce qui prépare le terrain duquel peuvent émerger des puissances destituantes.

B. Reconfigurations silencieuses et mémoire : La phase Lysogénique

Le virus contient un commutateur biologique entre deux modes de réplication virale, le lysogène et le lytique, qui correspondent à deux temporalités et fonctions distinctes. Le mode lysogène consiste en une longue et lente reconstitution invisible, tandis que la phase lytique est caractérisée par la vitesse et le sabotage. Dans le mode lysogène, les gènes viraux sont intégrés dans le génome de l’hôte et se propagent grâce à la réplication normale des cellules hôtes. Lorsque l’on passe du mode lysogène au mode lytique, la cellule hôte est transformée en usine biologique pour la production exponentielle d’un plus grand nombre de virus. C’est seulement à ce moment que l’hôte devient symptomatique – le virus ne se rend visible qu’une fois que l’infection latente a dépassé un point critique.

Tout comme un virus insère ses gènes pour transformer le génome de l’hôte, altérant le corps même s’il continue d’assurer ses fonctions habituelles, un processus de reconstitution caché (ou de destitution) précède la rupture sociale. Si le COVID-19 a une phase lysogène de 2 à 14 jours, la révolte qui a fait suite au meurtre de George Floyd a eu une phase lysogène de plusieurs années. La phase lysogène peut être considérée comme une période de ’paix sociale’, asymptomatique et sans signes visibles de bouleversement. Ces périodes sont l’occasion d’un processus d’incubation, au cours duquel les partisans du réel ont le temps d’infecter le corps social avec des ensembles d’instructions et de cadres codés, de sorte que lorsque la phase lytique s’installe (toujours de manière imprévisible), nous avons des formules auxquelles nous pouvons faire référence tandis que la physique qui soutient notre monde ensemble s’effondre. En 2019, alors que les insurrections s’étendaient à tous les coins du globe, nous savions tous que cette vague s’écraserait tôt ou tard sur les côtes des États-Unis. Nous avons pris note des soulèvements, et nous avons cherché les outils et les tactiques utilisés pour coordonner les troubles. Ces connaissances ont été mises en œuvre grâce à l’importation de lasers, de parapluies et de techniques de lutte contre les gaz lacrymogènes, qui ont été utilisés nuit après nuit à travers tous les États-Unis. Les groupes Telegram formés dans les premières phases de la pandémie pour coordonner les grèves des loyers ont été transfigurés dans les jours qui ont suivi le 26 mai pour aider les foules de rebelles à déjouer les manœuvres policières grâce aux informations en temps réel récoltées grâce à l’écoute des ondes radios de la police. Transformer une période de paix sociale en une phase lysogène signifie chercher des moyens de détourner les fonctions existantes des formes constituées et des subjectivités, et de les transformer en vecteurs d’évasion.

Il est à noter que les virus ne produisent pas nécessairement de rupture pour agir sur le fonctionnement de l’hôte. En fait, 8% de notre ADN est composé de vestiges de virus anciens (Nicholas Parrish, 2016). Ces séquences génétiques virales ont d’abord été considérées comme de l’’ADN poubelle’ car leur expression était silencieuse ou n’était qu’un bruit de fond par rapport aux gènes qui correspondaient à une fonction claire au sein de la cellule. Aujourd’hui, nous savons que ces éléments viraux de notre ADN régulent nos gènes natifs et sont essentiels pour des fonctions de base telles que la grossesse (Chuong, 2018) et l’immunité (Tara P. Hurst, 2015). Ainsi, lorsque la latence virale dure assez longtemps, elle devient un souvenir incarné. Un professeur de philosophie se lamentait l’an dernier qu’aucun de ses étudiants de première année ne se souvenait du mouvement Occupy. Sans la connaissance de cette histoire, affirmait-il, aucun horizon véritablement émancipateur ne pourrait être forgé. Un an plus tard, nous constatons que des adolescents et des jeunes fraîchement sortis du lycée participent à certaines des actions les plus courageuses et les plus innovantes dans la rue. Nous n’avons pas besoin de nous souvenir d’Occupy pour savoir comment agir le moment venu. Un tel souvenir incarné peut sembler silencieux, mais s’exprimera néanmoins à son propre rythme. Nous nous tournons vers les généalogies politiques pour notre histoire, alors qu’en fait l’histoire est faite par les éléments mêmes qui corrompent les généalogies existantes.

C. Sabotage et vitesse : la phase Lytique

Lors de la transition rapide de la phase lysogène à lytique, les gènes viraux commencent à détourner systématiquement la machinerie de la cellule pour produire de façon exponentielle de nouveaux virus qui jaillissent de la cellule fracturée. Lorsque le corps social se rompt, les tactiques, les formes et les idées se multiplient. Le corps de la civilisation devient alors le support de la mémoire, tout comme la cellule devient un site de pure propagation. Le but n’est plus de bloquer les flux du capital, mais, comme une conséquence naturelle de la libre prolifération du désir, le capital s’arrête. Comme l’a dit Fanon, “je vais tenter une lyse complète de ce corps morbide” (Fanon, 1986).

Les virus sont les organismes qui évoluent le plus rapidement sur la planète. Leur vitesse d’évolution peut être attribuée à leur réplication exponentielle – plus il y a de copies d’une seule entité, plus il est probable qu’elle acquière des mutations adaptatives. Chaque mutation ajoute à la possibilité d’évasion et rend la propagation virale difficile à contrôler – par exemple, la grippe évolue si rapidement que certaines années, le vaccin n’est efficace qu’à 10 % (Edward A Belongia, 2019). Ce qui est instructif ici, c’est l’idée que les répliques au sein des systèmes créent de nouveaux vecteurs d’évasion. Le chef du LAPD a récemment déclaré qu’une foule de 10 000 personnes est plus facile à contrôler que 10 foules de 1 000 personnes (@BillFOXLA, 2020). Ces répliques conservent chacune la capacité de se différencier en fonction des nouvelles menaces et de faire exploser les ressources du système pour contenir une contagion qui continue d’évoluer.

Cette dynamique a été évidente lors du mouvement faisait suite au meurtre de George Floyd, où la contagion sociale à l’échelle nationale a désorienté et rendu difficile une réponse fédérale coordonnée. À Minneapolis, il y a souvent quelqu’un dans la foule qui avertissait les manifestants, notamment après un moment chaud, que la Garde nationale n’était qu’à 10 minutes de là ! Cet avertissement sans fondement a été répété tellement de fois qu’il est devenu un running gag. En réalité, la Garde nationale n’arrivait qu’au moment où la révolte commençait à atteindre son apogée dans une autre ville, laissant à la Garde le soin de faire le ménage et de gérer le chaos comme elle le pouvait. La vitesse de la lyse à l’échelle nationale reflétait le fait que les foules pouvaient Observer, Orienter, Décider et Agir avant l’appareil d’État, les entreprises, les organisations de gauche et les associations, les laissant toutes procéder à l’autopsie de leurs corps lysés : les restes carbonisés d’un commissariat ou d’un magasin détruit et pillé.

Le passage de la phase lysogène à la phase lytique n’est pas déterministe, mais plutôt probabiliste. Les gènes viraux forment des assemblages complexes dans la constitution biologique de l’hôte, de sorte que divers stimuli extérieurs, les perturbations transitoires des systèmes et le bouillonnement permanent des organismes vivants contribuent tous à la probabilité que le seuil de la phase lytique soit franchi (Abhyudai Singh, 2009). De même, il n’existe pas d’algorithme qui prescrive les conditions spécifiques qui produisent la rupture sociale : il n’existe pas d’émeute préfabriquée. Les prédictions et l’expertise entourant les réactions possibles à une élection donnée ou au verdict de non-culpabilité d’un flic meurtrier tombent continuellement à plat, parce que la transition rapide vers la rupture n’est soumise qu’à la composition continue de hasards internes. La nature intrinsèquement contingente de ce changement de phase est une caractéristique nécessaire de la fuite ; si le processus était déterministe, il ne serait pas possible. La fuite ne se produit que dans la mesure où elle se surprend elle-même.

À la fin était le début

L’avènement de la pandémie de coronavirus a renforcé une déstabilisation des catégories qui soutiennent l’ordre politique occidental, et cette déstabilisation s’est reflétée dans les réponses étatiques et populaires : la droite semble porter le flambeau de la liberté en protestant contre les confinements, tandis que la gauche s’accroche aux règles et mesures de régulation, et s’oppose à la droite. Bien que les pôles politiques semblent avoir été momentanément inversés, il n’est pas surprenant qu’aucun de ces pôles ou institutions politiques ne se soient attaqué à la racine de notre maladie collective. Seule la vague mondiale d’insurrections pointe vers un horizon, encore vague, au-delà des nouvelles formes de contrôle économique qui tiennent toute vie sur terre en otage. En même temps, ces soulèvements semblent eux aussi se heurter aux limites des catégories politiques du XXe siècle – parti, classe, programme -, ces composantes qui ont caractérisé les mouvements révolutionnaires du passé sont largement absentes des troubles en cours. En tant que tels, ces mouvements sont soumis à la même confusion que celle qui règne dans les partis de l’ordre. Cela nous oblige à rendre intelligibles de nouvelles lignes pour notre situation, qui dépassent la logique de ces catégories politiques. Ce n’est qu’en écoutant ce que dit le virus – son anéantissement des généalogies politiques, sa reconfiguration latente du corps social et la vitesse ancestrale à laquelle il se développe – que nous pouvons commencer à les saisir.

Les virus sont le sous-commun [1] du monde biologique. Sans origine traçable, le virus est à la fois une entité préhistorique et à la frontière même de l’évolution. Toujours fugitif, le virus n’’appartient’ jamais à l’organisme dans lequel il réside – au mieux un étranger pour l’organisme, au pire une infection. Le virus est fondamentalement impur – tout l’affecte et il cherche de manière incorrigible à entrer en contact avec d’autres personnes. Jamais statique, le virus oscille entre la vaste temporalité de la mémoire et les échelles de temps ultra-rapides de la réplication microbiologique. Il reste souvent silencieux mais, comme le disait Moten [2] à propos du morceau ’Mutron [3]’, “ce que l’on confond avec le silence, devient d’un seul coup, transsubstantiel”(Moten 2013). Toujours incomplet, continuellement réécrit, le génome viral corrompt le langage même de la vie – un conduit électrifié entre ce qui était et ce qui pourrait encore être. Répertoire éblouissant de géométries, le virus prend d’innombrables formes mais ne peut être qualifié de forme de vie. Toujours inférieur à l’unité fondamentale de la vie, le virus existe dans l’espace liminaire entre la vie et la non-vie, rien d’autre qu’absent, écorché et, précisément pour cette raison, capable de donner naissance.

REFERENCES

  • Abhyudai Singh, L. S. (2009). Noise in Viral Gene Expression as a Molecular Switch for Viral Latency. Current Opinion in Microbiology, 460-466.
  • Chuong, E. B. (2018). The placenta goes viral : Retroviruses control gene expression in pregnancy. PLOS Biology, e3000028.
  • Edward A Belongia, B. A. (2009). Effectiveness of inactivated influenza vaccines varied substantially with antigenic match from the 2004-2005 season to the 2006-2007 season. Journal of Infectious Diseases, 159-167.
  • Ensheng Dong, H. D. (2020). An interactive web-based dashboard to track COVID-19 in real time. The Lancet Infectious Diseases, P533-534.
  • Fanon, F. (1986). Black Skin, White Masks. London : Pluto Press.
  • Moten, F. (2013). Blackness and Nothingness. The South Atlantic Quarterly, 737-780.
  • Nicholas Parrish, K. T. (2016). Endogenized viral sequences in mammals. Current Opinion in Microbiology, 176-183.
  • Shahana S. Malik, S. A., K. M. K, G. C., A. N. (2017). Do Viruses Exchange Genes across Superkingdoms of Life ? Frontiers in Microbiology, 2110.
  • Tara P. Hurst, G. M. (2015). Activation of the innate immune response by endogenous retroviruses. Journal of General Virology, 1207–1218.

     

Traduction par le collectif Matsuda




Source: Lundi.am