Le meurtre de George Floyd le 25 mai dernier aux États-Unis a donné lieu à de nombreuses mobilisations à travers le monde. Tout comme pour le mouvement MeToo, l’internationalisation de la contestation exprime la communauté de destin face aux violences policières et à la négrophobie, et une volonté définitive de rompre avec l’ordre symbolique colonial.

Dans le contexte post-Covid où les Afro-Américains ont connu le plus important nombre de décès, la mort de George Floyd, écrasé sous le poids du policier Derek Chauvin durant son interpellation, a enflammé le pays. Minneapolis s’est embrasée, le quartier général de la police a été incendié et la contestation s’est étendue au point où Trump en a appelé à l’armée. Partout dans le monde et notamment en France, d’immenses manifestations de solidarité ont surgi, exprimant une expérience partagée du racisme.

Dans la foulée de ces mobilisations, nous avons vu à l’échelle internationale un sursaut de la remise en cause de l’ordre symbolique colonial : le déboulonnage des statues à la gloire des colonialistes et des esclavagistes. Ces actions semblent surprendre tout le monde en France pourtant ici aussi elles sont portées depuis longtemps (par exemple lors des ballades dé-coloniales initiées par le FUIQP en France qui visent à baptiser les noms de rues). L’allocution de Macron du 14 juin, qualifiant ces démarches de communautaristes et révisionnistes (!), conjointement à son soutien affiché aux policiers, sont la plus belle démonstration d’un racisme d’Etat qui se sent ébranlé face à ce sursaut mondial !

La spécificité de la négrophobie

L’internationalisation des mobilisations dévoile la permanence d’une « condition noire », entendue comme l’expérience sociale d’être considéré comme Noir [1] condition liée historiquement à la colonisation, mais surtout à l’esclavage qui détermine de part en part la place qu’occupent les Noirs dans la reproduction sociale sur tout le continent américain, en Afrique du nord et au Moyen-Orient ainsi qu’en Europe. Les abolitions se sont faites sans réparations, et parfois même, comme en France, les propriétaires d’esclaves furent indemnisés (c’est ce qui motive le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher) ; à quoi s’ajoutent les restes des représentations racistes, infériorisantes et hiérarchisantes de cette époque, comme par exemple le « colorisme » [2].

En Europe, cette condition noire est aussi liée au statut de migrant, qu’il faut articuler aux causes des départs, notamment aux responsabilités impérialiste quant à la situation économique des pays africains et aux guerres. En retour, notons que pour justifier idéologiquement la Françafrique et la gestion des coloniale des outre-mer, il y a aussi besoin de la négrophobie. Enfin les discriminations systémiques subies par les Afropéennes et Afropéens, soumettent à la précarité et exposent davantage aux répressions, les violences policières en étant le paroxysme.

C’est ainsi que le slogan « Black Lives Matter » (« les vies noires comptent ») a reçu un large écho en France également. Il s’inscrit dans le renouveau des mouvements panafricains et afroféministes, lesquels participent à consolider les mobilisations contre le franc CFA, contre la chlordécone aux Antilles, le mouvement des réparations, etc. , et à nourrir la production intellectuelle et culturelle (mentionnons le film Ouvrir la voix d’Amandine Gaye par exemple).

La domination policière

Si depuis la France on reconnaît sans problème le racisme et la violence de la police américaine, sur le territoire national il ne s’agirait que de « brebis galeuses »… Non ! Ici aussi ces violences sont systémiques et ici aussi leur origine est coloniale (sur ce point, rappelons-nous le massacre du
17 octobre 1961, ou celui de Mé 67 en Guadeloupe [3] : la Brigade anti-criminalité (BAC), largement dédiée aux quartiers populaires, a pour ancêtres les Brigades de Surveillance des Nord-Africains, remplacées en 45 par la Brigade des agressions et violences (BAV), lesquelles ont joué un rôle clé dans la répression des bidonvilles ou du FLN en métropole [4]. Le système de police mis en place dans les quartiers, celui qui enferme, étrangle, paralyse, est directement hérité des techniques choc appliquées durant la bataille d’Alger.

Ces violences ne sont pas seulement héritées de l’histoire mais participent aussi d’une certaine économie : il y a un marché de l’armement policier où l’on vend les techniques de contre-insurrection et le matériel qui va avec, pour lequel les quartiers sont à la fois un laboratoire et une vitrine 4. On vend et on importe aussi : les célèbres Flashball ont été expérimentés dans les territoires palestiniens occupés avant d’intégrer les polices d’Europe de l’Ouest dans un contexte international de militarisation des forces de l’ordre.

Manifestation pour Lamine Dieng, juin 2020.

Mais surtout, on ne peut pas s’étonner du terreau raciste et fasciste que constitue la police, dès lors que les missions qu’on leur donne visent essentiellement certaines populations minoritaires : les sans-papiers, les Rroms, les habitants et habitantes des quartiers, les musulmanes et les musulmans sous couvert de lutte contre l’intégrisme… À cela s’ajoute l’impunité dont ils jouissent, du fait de la proximité de la police avec la justice, le renforcement régulier de leur pouvoirs , un soutien politico-médiatique sans faille ; mais surtout l’activisme de leurs syndicats, dont certains sont de plus en plus virulents et perméables aux idéologies d’extrême droite. Il s’agit bien d’un système, ici comme ailleurs, qu’il faut combattre.

Construire un rapport de force

La mobilisation aux États-Unis amène des choses inédites, dont notamment la création de la zone autonome de Capitol Hill à Seattle (une zone de laquelle est temporairement exclue la police), et la dissolution de la police de Minneapolis avec la volonté d’inventer une gestion de l’ordre public sous contrôle de la population… En attendant de voir ce qui en sortira, cet acte offre un message fort : la police n’est pas intouchable. Cette ébullition de la contestation aux États-Unis prend un parfum radical de remise en cause globale de la société dont il faut s’inspirer. Les victoires symboliques comme le retrait d’Autant en emporte le vent peuvent sembler secondaires, mais elles amorcent une volonté générationnelle de rupture profonde avec les dominations du passé.

En France, en revanche, la situation reste crispée. C’est en France que la fracture coloniale est sûrement la plus grande et la réaction la plus violente : toucher à l’histoire coloniale, c’est toucher à la permanence des dominations, mais surtout à la République. Si aux États-Unis la situation des Noirs et des Indiens ébranle le mythe du rêve américain, en France la question coloniale renverse le mythe fondateur de la France « pays des droits de l’homme ». Les acteurs des longues et violentes guerres coloniales que la France à choisi de mener ne sont pas morts (certains et certaines appelé⋅es et rapatrié⋅es d’Algérie sont toujours en vie) avec des conséquences politiques toujours vivaces. Bruyamment favorables à l’extrême droite, ils interpellent aussi la gauche et le mouvement ouvrier dans ses responsabilités et manquements d’hier et d’aujourd’hui : ces dernières années encore, il fut reproché au mouvement social de sous-estimer la question des crimes policiers dans les quartiers populaires. La solidarité semble au rendez-vous cette fois-ci mais elle doit s’inscrire dans la durée ; il en va de notre survie collective face à un état qui ne lâchera pas sa police avec la crise économique qui pointe. Comme le dit le FUIQP, il est temps de s’unir pour ne pas subir !

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


Article publié le 21 Juil 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org