Novembre 21, 2020
Par Paris Luttes
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Durant la nuit de lundi à mardi a eu lieu l’évacuation du camp de Saint-Denis où vivaient depuis quelques mois des milliers d’exilés.

Dès 4h, la zone du camp était bouclée par des dizaines de camions de police – CRS et gendarmes. Il y en avait le long du canal, le long de la bretelle d’autoroute qui faisait la frontière Nord du camp et le long de la grosse route qui relie la porte de Paris à Paris.

Passé 4h, il était très difficile pour quiconque d’entrer dans le camp – la plupart des journalistes venus couvrir l’événement ont ainsi été cantonnés à la zone presse à quelques dizaines de mètres du camp. Durant toute la journée, personne ne pouvait sortir du camp (avec quelques exceptions faites mais uniquement les personnes de nationalité française).

Les lumières bleues des camions de police projetaient une peur dans tout le camp. Il faut se rendre compte que jusque-là (et d’ailleurs pendant toute l’évacuation) jamais une explication n’a été donnée aux exilé·es sur ce qui était en train de se passer.

Les associations militantes qui essayent d’apporter leur aide au camp avaient eu l’information par une fuite malencontreuse à la préfecture – une telle opération mobilise tant de gens qu’elle peut difficilement rester secrète. Ainsi tout le monde sur le camp savait plus ou moins que cette débauche de police était liée à l’évacuation du matin.

Je ne comprends pas bien moi-même pourquoi les personnes qui organisaient la “mise à l’abri” de milliers de personnes n’ont pas choisi d’envoyer des travailleur·ses sociaux·ales et des traducteur·rices pour informer de l’opération les personnes concerné·es mais ont plutôt décidé de faire encercler le camp au milieu de la nuit par des hommes en armes qui balbutiaient au mieux quelques mots d’anglais et qui n’avaient certainement pas l’ordre de répondre aux questions. L’angoisse de l’incertitude était redoublée par ces silhouettes qui patrouillaient en silence aux abords du camp et qui lançaient de temps à autre leur torche aveuglante dans le visage d’un exilé.

Durant trois heures, nous avons attendu dans la nuit qu’arrivent les premiers bus. Une grosse centaine de familles, les enfants emmitouflé·es dans des couvertures pour lutter contre le froid de Novembre, faisaient déjà la queue près de la grande route dans l’espoir de monter en premier dans les bus.

Sur le camp on démontait les tentes, on empaquetait ses affaires. Petit à petit le camp se démantelait de lui-même, tout le monde étant persuadé qu’un lit, enfin, les accueillerait la nuit prochaine. « Oh tu sais je n’ai pas pu dormir aujourd’hui il faisait trop froid mais ce soir, Inchallah, j’aurais enfin une maison » Que de fois ai-je entendu une telle phrase.

Au milieu de la nuit, ici et là, des grands feux ont consumé tout ce qui restait de la jungle. Les quelques baraques ont elles aussi flambé une à une. Chacun·e a regardé un peu abasourdi·e, encore plongé·e dans les vapes du sommeil, ces flammes rouges qui montaient dans le ciel. Étaient-ce des feux de joie ? D’adieu ? De colère ? À moi la chaleur orangée du feu semblait vouloir résister aux hululements bleus des voitures de police.

Puis alors que le jour se levait et qu’arrivaient les premiers bus, la police a décidé d’investir le camp. Ils ont repoussé durement tous les exilé·es dans la zone près de la route. Certain·es n’avaient pas fini d’empaqueter leurs affaires, d’autres se réchauffaient encore autour des braseros ; rien n’y faisait, toujours sans un mot, leur matraque à la main ; ils avançaient, l’air martial, dans le camp déserté.

C’était étrange de voir en quelques heures ce camp disparaître, les braseros s’éteindre définitivement. Ces braseros, il y en avait plusieurs dizaines sur le camp. C’était autour de ces foyers que la vie des dernières semaines s’organisaient. Les gens s’y retrouvaient pour lutter contre le froid et, lorsqu’on parvenait à trouver quelques œufs, un reste de concentré de tomate, un fond d’huile, on y cuisinait de succulents repas auxquels toute personne assise dans le cercle était conviée. Le bois de chauffage – palettes, vieux meubles — était glané de ci de là dans la ville, on en ramenait par caddies entiers.

Depuis deux semaines des baraques-restaurants avaient ouvert où l’on servait pour un euros des balanis, pain frit farci à la pomme de terre ou de la soupe de maïs. Un homme coupait les cheveux de ses camarades : « Alors quel modèle ce sera pour toi ? 2019 ou 2020 ? Je te fais ma spéciale  ». On demandait toujours où on pouvait trouver des cours de français ou montrait les chaînes youtube de cours de français qu’il·elles suivent en ligne.

De quoi était fait le quotidien des personnes que la police venait de balayer ? De cours de français et de rendez-vous administratifs à la préfecture. On demandait fréquemment de traduire leurs papiers administratifs délivrés par la préfecture, papiers que les exilé·es ne peuvent pas comprendre car tous les documents d’immigration sont écrits en français. Je n’ai jamais vu personne prendre autant de soin de leurs documents, vouloir si bien suivre la procédure. Après une traduction, on s’invitait à prendre un thé trop sucré. Dans un coin, on jouait régulièrement aux billes avec les règles afghanes (bien compliquées !) et de jolis billes-œil de chat. Et ainsi au fil des jours, le quotidien reprenait le dessus sur l’ignoble du camp et s’était recréé un monde chaleureux et accueillant.

Beaucoup de personnes se connaissaient depuis longtemps. Certaines avaient fait le trajet ensemble depuis la Suède ou l’Allemagne d’où elles ont été expulsées après y avoir vécu pendant quatre-cinq ans.

Rares sont celleux qui viennent juste d’arriver en Europe, pour la plupart cela fait des années qu’iels sont balloté·es par l’administration européenne, broyé·es par l’arbitraire du règlement Dublin et des procédures d’asile en général. La majorité des habitant·es du camps venaient d’Afghanistan, pays avec lequel plusieurs États du Nord de l’Europe ont passé un accord pour faciliter la déportation des exilé·es dans leur pays d’origine et limiter le nombre de demandes d’asile acceptées. Plusieurs centaines de Soudanais et de Somaliens étaient aussi présents sur le camp dont plusieurs familles.

Une fois que les policiers eurent fini leur macabre travail de « nettoyage » du camp et eurent secoué chaque tente non repliée pour vérifier que personne n’échappait à leur contrôle, la partie la plus violente de l’évacuation a commencé.

Les milliers d’exilé·es sont pressé·es sur l’esplanade à l’entrée du camp, près de la route où sont garés les bus. Ceux-ci se remplissent extrêmement lentement, on me souffle que chaque personne est fouillée intégralement parce-que, en rigole presque un exilé, «  Ils nous prennent pour des terroristes.  ». Il vient de me raconter qu’il est parti en Europe pour fuir l’arrivée des talibans dans son village, l’idée que lui et ses camarades d’infortune pourraient être des terroristes paraît au mieux saugrenue.

Alors que l’attente dure depuis maintenant 6 heures, il n’y a toujours aucune information donnée aux exilé·es ; iels se pressent donc — instinctivement — vers les bus. Je retrouve un ami exilé qui vient de quitter la queue, il ne pouvait pas supporter de voir les policiers menacer les personnes proches des barrières de les asperger de gaz lacrymogène : « Tu sais ça me rappelle trop les scènes de guerre que j’ai vécues en Afghanistan. Dès que je vois de la violence, mes souvenirs me submergent et j’ai l’impression d’exploser. » Comment en est-on arrivé·es là : une police française qui fait réémerger des traumas de guerre ?

Quelques minutes plus tard, les premiers gaz sont lancés et provoquent un mouvement de panique sur toute l’esplanade. Un homme pleure, une femme s’évanouit – la police ne la laissera pas évacuer – et des enfants se mettent à courir dans tous les sens.

Puis, se rappelant la loi de manière elliptique, un officier de police saisit – enfin – un microphone et lance « Attention je vais faire usage de la force. I will use violence. Première sommation ». C’est la première fois qu’un mot est adressé aux personnes que la police a parquées comme du bétail pendant des heures et dans le froid. Probablement, personne ne l’a comprise comme elle était en franglais.

Le gazage reprend de plus belle, les coups de matraque pleuvent. Quelques personnes se défendent comme elles peuvent en lançant leur chaussures, mais que peuvent-elles ? La plupart des gens sont exaspérés et paniqués. Ils sont prisonniers sur l’esplanade – seules les personnes de nationalité françaises sont autorisées à quitter le camp. Je vois une femme âgée montrant désespérément à un agent les clés de son logement pour lui prouver qu’elle veut simplement rentrer chez elle, qu’elle se trouvait sur le camp pour prendre soin de connaissances mais qu’elle n’a pas l’intention de partir dans les bus. Les agents ne lui répondent même pas. Pas plus qu’ils ne répondent au réfugiés statutaires français et allemands qui leur montrent leurs précieux documents.

Les bus se remplissent tant bien que mal toute la journée. Je suis rentrée chez moi profitant – une fois encore – de mon privilège d’être française. Vers 17h des amis afghans m’appellent : il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Plus d’un millier de personnes sont restées sans solutions de logement. La police les a violemment dispersées, leur sommant de quitter le camp sans les laisser récupérer leur tente ou leur couverture.

Un ami exilé qui a tenté de les raisonner s’est retrouvé embarqué pour une garde-à-vue de quelques heures. Son téléphone a été cassé lors de son interpellation. Par ailleurs les tentes et les couvertures que les exilé·es et les militant·es des associations avaient patiemment repliées et rangées ont été jetées par la police et les associations n’ont pas pu redistribuer le matériel. Après avoir attendu pendant des jours cette opération de mise à l’abri, plus de mille personnes se retrouvent donc ce soir sans aucune ressource. La police française a détruit le camp où elles vivaient et leur ont tout volé, jusqu’à leur couverture.

J’imagine ce qu’il doit rester du camp ce soir, des restes de brasiers, des tentes éventrées. Peut-être y a-t-il encore ce cahier de brouillon, que j’avais laissé là, sur lequel patiemment un jeune afghan avait recopié ses premiers mots de français.

Kadaré




Source: Paris-luttes.info