Quelques jours avant le « Grenelle des violences conjugales », la Préfecture d’Indre-et-Loire mettait en ligne un questionnaire sur les violences faites aux femmes. Alors que ce Grenelle était monté en épingle avec des effets d’annonce mensongers, dénoncés par exemple par le Réseau féministe 37, la préfecture a peut-être pensé être innovante et participative en proposant un « questionnaire anonyme [qui] vise à recueillir vos idées et propositions sur la question de la violence dans les rapports femmes / hommes. », tout en précisant : « Il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. Ce qui compte ce sont votre perception et vos idées. »

Aucune date limite pour répondre, aucune date de restitution des résultats, aucune suite à ce questionnaire, aucune échéance de mise en place de mesures pourtant urgentes, ne sont évoquées en introduction. À la fin du questionnaire, cette simple phrase par défaut laconique apparaît : « Merci, nous avons bien enregistré votre participation ». Suite au Grenelle national, des « concertations en région Centre-Val de Loire » ont été annoncées, dont l’organisation revient aux député·es Fabienne Colboc et Philippe Chalumeau. S’agirait-il de légitimer a posteriori ces « concertations » locales à travers ce questionnaire ? Ou d’assurer le service après-vente d’un Grenelle sans ambitions ni moyens par un bruit de fond ?

Des erreurs manifestes qui témoignent d’un certain mépris

Passons d’emblée sur les fautes d’orthographe et la syntaxe approximative indignes d’une préfecture [1]. L’expression « harcèlement sexiste au travail » utilisée en question 18 n’est utilisée ni par les associations (l’AVFT, Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, nomme les violences sexistes et sexuelles au travail), ni par le Ministère du Travail (le guide pratique dédié parle de harcèlement sexuel et agissements sexistes au travail). Est-il nécessaire d’ajouter de la confusion en utilisant des termes inutilisés par les structures expertes et/ou ressources sur le sujet ?

Autre exemple, dans les réponses à la question 7 qui évoque les n° de téléphone d’urgence ou de soutien vers lesquels se tourner, les numéros de téléphone d’urgence (112, numéro d’urgence européen et 114, numéro d’urgence pour les personnes sourdes et malentendantes) ne sont pas listés (ils le sont pourtant sur le site gouvernemental Stop Violences Femmes). Serait-ce trop exigeant de prétendre à la rigueur et l’exhaustivité ?

De quoi parle-t-on ?

Le formulaire débute en évoquant les violences au sein du couple, pour ensuite reprendre la définition de l’OMS sur les violences faites aux femmes. Le questionnaire porte-t-il sur les violences conjugales en écho au Grenelle qui s’est tenu quelques jours après ? Pas uniquement, et il évoque les violences conjugales aux violences sur le lieu de travail ou dans l’espace public, sans l’annoncer, et passant des unes aux autres à la hâte.

Parler de « la question de la violence dans les rapports femmes / hommes » témoigne surtout d’un manque de respect aux trop nombreuses femmes victimes de violences. Il ne s’agit pas aujourd’hui de questionner ou discuter des violences, il s’agit de les éradiquer, en protégeant les victimes et en supprimant la capacité d’action des agresseurs.

Quand perception rime avec banalisation

« Ce qui compte ce sont votre perception et vos idées. » En est-on vraiment rendu à une telle ignorance et bêtise des services de l’État, pour partir de la perception subjective et des impressions à propos des violences faites aux femmes ? Pour ne pas s’appuyer avant tout sur les nombreux rapports, études ou chiffres des observatoires à propos de ces violences (celui d’Indre-et-Loire mentionne par exemple 2 927 femmes victimes de violence accueillies sur le département en 2018, en augmentation de 20,4% par rapport à 2017) ?

À propos de cette « perception », que signifient, si ce n’est de l’indifférence teintée de mépris :

  • la question 5, où les violences faites aux femmes semblent comparées aux résultats d’un championnat de foot ?

    5 – Vous intéressez-vous aux nouvelles et aux informations qui concernent les actes de violences contre les femmes, y compris les féminicides ?

    Toujours / Parfois / Presque jamais / Jamais
  • la question 12, où il s’agit de mettre l’auteur d’un meurtre au centre de la question et d’invisibiliser la victime ?

    12 – Quand un féminicide est commis, les explications données par l’auteur vous amènent-elles à trouver une justification à son acte. Souvent / Parfois / Jamais
  • la question 13, où il s’agit de donner son point de vue sur les violences conjugales en mode discussion de comptoir, alors que 143 000 enfants vivent dans un foyer où les femmes sont victimes de violences conjugales physiques et sexuelles, et sont ainsi co-victimes des violences conjugales masculines [2] ?

    13 – Dans le cadre des violences conjugales, pensez-vous que les enfants soient également victimes ? Oui / Non / Ne sais pas

Aucun fait ni aucun chiffre ne sont cités dans ce questionnaire, et rien n’amène à confronter les répondant·es à leurs « perceptions ». C’est par conséquent la porte ouverte aux discours masculinistes, misogynes et antiféministes bien connus d’occultation des violences masculines et de déresponsabilisation des agresseurs, qui ont déjà pu commencer sur les réseaux sociaux, et auxquels la préfecture ne semble pas décidée à porter la contradiction, en rappelant des faits et des réalités matérielles. La rédaction du questionnaire ne présage rien de bon quant au traitement de ce type de discours.



Quand la préfecture joue à « Qui veut proposer une dizaine d’idées en quelques minutes ? »

Alors qu’aucune demande portée par les associations n’est reprise dans ce questionnaire, il est scandaleux de demander aux répondant·es des « idées » ou « solutions » (une douzaine au total selon les violences considérées), comme si ce sujet était nouveau pour l’État et que son fonctionnement était irréprochable. Par exemple, les enquêtes menées au sein des commissariats et gendarmeries sur l’accueil des femmes qui viennent porter plainte ont montré une ignorance des agents, un manque criant de formation, sans parler de culpabilisation des victimes ou de minimisation des violences subies. L’enquête du Groupe F en 2018 fustigeaient les commissariats de Tours et d’Orléans pour une « mauvaise prise en charge » [3]. Il est scandaleux de suggérer aux femmes victimes qui souhaiteraient répondre au questionnaire, qui ont peut-être dû affronter le mépris des services de police lors d’un dépôt de plainte, de proposer des « idées » pour faire face aux violences subies et d’y consacrer de l’énergie.

Par ailleurs, aucune garantie n’est donnée pour se prémunir à nouveau des trolls de tous poils dans les « idées » émises. C’est encore la porte ouverte à la minimisation des violences subies, à leur banalisation, ainsi qu’à la déresponsabilisation des agresseurs ou la culpabilisation des femmes victimes. Les propositions et demandes des associations de lutte contre les violences masculines sous toutes ses formes sont nombreuses, connues et médiatisées. La préfecture les ignore tout simplement, au mépris des femmes et enfants victimes de ces violences.

Il y a urgence à ce que la préfecture d’Indre-et-Loire arrête d’alimenter le bruit de fond ambiant de banalisation des violences faites aux femmes. Espérons que les associations de terrain seront rapidement sollicitées pour mettre en œuvre les actions urgentes de protection des victimes et de sanction des agresseurs, avec les moyens nécessaires, plutôt que de continuer à jouer « à qui veut proposer des idées ? ».


Article publié le 20 Sep 2019 sur Larotative.info