En tant qu’anarchistes, nous souhaitons un monde débarrassé des relations d’oppression et des différents systèmes de domination. Parmi les motifs qui rendent insupportables les relations de domination, il y a le fait que les systèmes de domination s’appuient toujours sur des pratiques violentes (physiques, psychologiques, symboliques). Quand nous parlons de cela, nous pensons immédiatement au racisme, au sexisme, à l’antisémitisme, au validisme, etc., les exemples sont hélas nombreux.

Mais il existe un territoire encore peu exploré : celui de l’enfance. En effet, les enfants sont en situation d’être des dominés dans notre société, face à des adultes se trouvant, eux, en situation de dominants, quelle que soit par ailleurs leur situation sociale.

Nous sommes encore peu nombreux à concevoir l’enfance comme un territoire colonisé, à voir les enfants comme des opprimés et les adultes comme des oppresseurs. Les mots peuvent sembler forts. Et pourtant. Nous vivons dans une société où la domination adulte est la norme [<a title="Yves Bonnardel, La domination adulte » class= »notebdp »>note] .

Il suffit de se demander quelles sont les décisions que peuvent prendre, pour eux-mêmes, des enfants, c’est-à-dire des personnes non majeures, et de regarder la réponse pour constater que nous vivons dans une société adultiste : quasiment aucune [<a title="John Holt, S’évader de l’enfance » class= »notebdp »>note] . Les enfants ne disposent pas de leur propre vie. Aujourd’hui, c’est aux parents ou aux représentants légaux des mineurs que revient le droit de décider de la vie d’un enfant. Davantage que d’un droit, il s’agit en réalité d’un devoir, puisque l’Etat lui-même surveille les adultes, afin de s’assurer qu’ils surveillent bien les enfants [<a title="Mélissa Plavis, Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde : l’expérience du unschooling » class= »notebdp »>note] .

Que nous soyons parent, beau-parent, grand-parent, enseignant, professionnel de l’enfance, ou simplement en contact avec des enfants dans notre vie quotidienne, nous sommes, à chaque instant, dans une position de domination vis-à-vis de ces personnes fragiles et dépendantes que sont les enfants. Et comme tout dominant, nous exerçons, plus ou moins, des violences à l’encontre des dominés.

Les violences faites aux enfants peuvent revêtir de multiples formes, des plus graves aux plus ordinaires. Nul ne remet aujourd’hui en question la gravité et le caractère inacceptable des violences physiques infligées aux enfants. Mais le fait que nous vivons dans une société qui considère les enfants comme inférieurs rend possibles les « violences éducatives ordinaires ».

De quoi s’agit-il ? Les violences éducatives ordinaires (VEO) sont l’ensemble des pratiques considérées comme « éducatives », c’est-à-dire ayant pour but d’éduquer un enfant, mais qui s’avèrent néanmoins violentes. Ces pratiques, parce que considérées comme éducatives, sont tolérées, considérées comme normales, voire encouragées, et sont souvent subies quotidiennement par les enfants. Elles en deviennent donc « ordinaires ». Il peut s’agir de fessée, gifle, cheveux tirés, enfant poussé, tiré ou secoué, cris, menaces, insultes, paroles dévalorisantes ou humiliantes (« tu es méchant », « tu n’es pas jolie quand tu pleures »), moquerie, chantage, culpabilisation, punition, gestes qui font peur à l’enfant, isolement, privation, etc.
« En France aujourd’hui, 85% des enfants subissent quotidiennement cette violence éducative ordinaire. Un enfant sur deux est frappé avant l’âge de deux ans et les trois quarts avant l’âge de cinq ans. La majorité des parents sont pour les gifles, la fessée » [<a title="Catherine Gueguen, La violence éducative ordinaire (VEO) selon Catherine Gueguen, consultable en ligne : https://lesprosdelapetiteenfance.fr/bebes-enfants/psycho-pedagogie/la-violence-educative-ordinaire-veo-selon-catherine-gueguen » class= »notebdp »>note] .

Se positionner en tant que dominant en exerçant toutes sortes de violence à l’encontre des enfants n’est pas synonyme de prendre soin d’eux, et il nous faut avoir l’honnêteté de le reconnaître. Se regarder agir avec les enfants en toute objectivité peut être difficile, voire douloureux, mais c’est un exercice nécessaire. Accepter de nous percevoir, nous adultes, comme des oppresseurs, permet de réfléchir à nos idées et nos pratiques, de les remettre en question et de sortir de cette posture de dominants pour en adopter une autre, plus juste envers les enfants.

Entrer dans des relations dépourvues d’autoritarisme, d’arbitraire, et d’attente envers les enfants n’est pas une chose aisée, car nous avons, pour la plupart, grandi dans un autre modèle, et que nous vivons dans une société qui maltraite les enfants. Il est cependant possible de changer de lunettes et de regarder les enfants comme nos égaux [<a title="Evelyne Mester, Mon enfant, mon égal » class= »notebdp »>note] . Chacune et chacun trouvera comment faire, à sa façon, pour changer de posture, abandonner le rapport de force et quitter ses habits de dominant, déposer ses attributs de colon de l’enfance [note] .

Les années d’enfance sont les plus formatrices pour les individus. Si nous parvenons à accompagner les enfants vers l’âge adulte sans leur faire subir de violences, nous pouvons peut-être espérer qu’alors ils ne souhaiteront devenir ni oppresseurs ni opprimés, mais qu’au contraire, ils s’épanouiront dans des relations d’égalité avec les autres humains. L’éducation sans violence semble alors être une piste à ne pas négliger pour faire route vers une société anarchiste.

Marina, du groupe Libertad

1) Yves Bonnardel, La domination adulte
2) John Holt, S’évader de l’enfance
3) Mélissa Plavis, Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde : l’expérience du unschooling
4) Catherine Gueguen, La violence éducative ordinaire (VEO) selon Catherine Gueguen, consultable en ligne : https://lesprosdelapetiteenfance.fr/bebes-enfants/psycho-pedagogie/la-violence-educative-ordinaire-veo-selon-catherine-gueguen
5) Evelyne Mester, Mon enfant, mon égal
6) De nombreuses pistes ont été suggérées par exemple par Catherine Dumonteil-Kremer dans ses ouvrages


Article publié le 24 Fév 2020 sur Monde-libertaire.fr