DĂ©cembre 26, 2021
Par Archives Autonomie
340 visites

Nous disions dans l’éditorial que l’idĂ©e de non-violence n’est pas originale pour le mouvement anarchiste : tĂ©moin cet article d’Hem Day paru dans l’Unique, numĂ©ros 54, 55 et 56 de janvier-fĂ©vrier, fĂ©vrier-mars et mars-avril 1951.

Hem Day est l’animateur des cahiers de PensĂ©e et Action qui ont Ă©ditĂ© notamment Pour vaincre sans violence de BarthĂ©lemy de Ligt.

Rabelais, ce grand maĂźtre, avait Ă©crit au fronton de l’abbaye de ThĂ©lĂšme : “Fais ce que tu veux.” C’était lĂ  affirmation libertaire, puisqu’elle voulait signifier que les habitants de l’abbaye entendaient ne vouloir ĂȘtre ni maĂźtres, ni esclaves. Étendue, cette affirmation pouvait signifier que le milieu qui allait s’instaurer Ă©liminerait toute prescription, toute interdiction qui s’exerceraient par voie de contrainte ou de rĂ©pression.

Ni chef qui commande, ni soldat qui obĂ©it ; l’autoritĂ© qu’on exerce et celle qu’on supporte Ă©taient tenues en Ă©gale horreur.

Cela veut dire aussi que l’anarchiste n’accepte aucune violence et entend n’en pratiquer soi-mĂȘme sur personne.

La violence n’est pas anarchiste. Cette nĂ©gation, il faut la rĂ©habiliter au sein de l’anarchisme, car trop d’aigris, de mĂ©contents, de rĂ©voltĂ©s d’une heure se sont abritĂ©s sous l’égide de cet idĂ©al pour couvrir des gestes ou des actes qui n’avaient rien Ă  voir avec les idĂ©es libertaires.

Je n’entends cependant point jeter la pierre Ă  ceux qui, acculĂ©s par une sociĂ©tĂ© criminelle, se virent dans l’obligation d’user de moyens violents pour se dĂ©fendre. Je comprends leur dĂ©terminisme. Produits d’un milieu dont ils Ă©taient les victimes, il Ă©tait normal qu’ils se dĂ©cident d’user des moyens que la sociĂ©tĂ© n’avait cessĂ© de faire prĂ©valoir et d’utiliser trop souvent pour les mater. L’exemple venait de haut, il fut utilisĂ© par ceux qui, las d’ĂȘtre sacrifiĂ©s, se jurĂšrent de retourner ces mĂȘmes mĂ©thodes contre leurs oppresseurs.

Le coupable est mal venu de protester de nos jours puisque son imprĂ©voyance, son Ă©goĂŻsme, sa soif de pouvoir et d’autoritĂ© ont fait qu’il a donnĂ© naissance Ă  des sentiments discutables sans doute, mais justifiables par certains cĂŽtĂ©s. Que les maĂźtres s’en prennent Ă  eux-mĂȘmes avant tout lorsqu’il leur arrive d’ĂȘtre quelque peu secouĂ©s par les rĂ©voltĂ©s de tout un monde indignĂ© de tant de bassesse, de lĂąchetĂ© et d’orgueil !

Mais dĂ©jĂ  pointe sur vos lĂšvres cette question pressante qui se devine aisĂ©ment :

Les anarchistes n’ont-ils jamais jetĂ© des bombes ?

Certes, les anarchistes ont jetĂ© des bombes. L’époque de “la propagande par le fait” n’est pas une lĂ©gende inventĂ©e de toutes piĂšces par ceux-lĂ  mĂȘme qui devaient en dĂ©former ou en triturer les mobiles, qui poussĂšrent certains anarchistes Ă  ces actes dĂ©sespĂ©rĂ©s.

Les lanceurs de bombes eurent leurs apologistes. Des Ă©crivains tels que Paul Adam et Laurent Tailhade n’hĂ©sitĂšrent point Ă  exalter leurs faits et gestes, tandis que toute une meute se ruait Ă  leurs chausses pour les accabler et les vouer aux gĂ©monies.

Avec le recul du temps, comme ces bombes paraissent puĂ©riles et inoffensives Ă  cĂŽtĂ© des engins puissants utilisĂ©s par les armĂ©es modernes ! Songez aux bombes atomiques, voyez Hiroshima et, si vous en avez l’envie, jugez ! OĂč est le criminel ?

Mais si les uns furent exĂ©cutĂ©s et vouĂ©s au mĂ©pris, les autres furent glorifiĂ©s et dĂ©corĂ©s ; ainsi le veut une certaine civilisation.

D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’il y eut quelques lanceurs de bombes anarchistes que, nĂ©cessairement, l’on doit formuler Ă  l’encontre de l’anarchisme l’accusation de violence, et de prĂ©tendre qu’il n’est rien que violence.

Je ne porterai point de jugement pour ou contre les tyrannicides, mais il me sera permis cependant de faire remarquer que bon nombre d’actes individuels de violence politique, mis au compte des anarchistes, n’eurent point des anarchistes pour auteurs.

Il fut une Ă©poque oĂč l’anarchisme avait bon dos. DĂšs qu’un attentat Ă©tait perpĂ©trĂ©, on ne devait point chercher plus loin : le coupable avait signĂ© lui-mĂȘme son acte, c’était un anarchiste. La lĂ©gende a perdurĂ© et, de nos jours, les plumitifs de la presse bien pensante ont tellement dĂ©formĂ© l’information que l’opinion publique reste convaincue que seuls les anarchistes sont capables de tels gestes.

Pourtant, qu’on relise l’histoire, elle est toute jonchĂ©e de crimes et d’assassinats : princes et rois, grands de la cour et de l’Église, meurtres religieux. Voyez les martyrs immolĂ©s pour le prestige et les ambitions, les meurtres politiques d’hier et d’aujourd’hui, depuis Brutus jusqu’à Staline, sans oublier Mussolini et Hitler.

Quelle hĂ©catombe et combien infinitĂ©simaux se rĂ©vĂšlent alors les attentats anarchistes par rapport Ă  la multitude de ceux commis par tout un monde aux idĂ©es et opinions les plus diamĂ©tralement opposĂ©es !

Il faut le redire afin d’extirper cette pensĂ©e courante qui s’est ancrĂ©e chez beaucoup : les anarchistes n’ont pas le monopole de la violence.

Sans doute, les anarchistes ne sont pas de bois ; hommes tout comme le reste des humains, ils opposent une sensibilitĂ© souvent plus grande que certains au mal et Ă  l’injustice. Plus que d’autres, ils ressentent l’oppression, et leurs rĂ©flexes plus vifs les conduisent Ă  formuler leurs protestations plus violemment parfois.

Affaire de tempĂ©rament individuel et qui n’est pas exclusif lui non plus Ă  l’anarchiste, mais ceci n’est point l’expression de la thĂ©orie anarchiste en particulier.

Situant admirablement le problĂšme dans son A.B.C. de l’anarchisme, mon ami Alexandre Berkman Ă©crivait Ă  ce sujet :

“Vous demanderez peut-ĂȘtre si le fait de professer des idĂ©es rĂ©volutionnaires n’influence pas naturellement quelqu’un dans le sens de l’acte violent. Je ne le crois pas ; les mĂ©thodes violentes sont aussi employĂ©es par des gens d’opinion trĂšs conservatrice. Si des personnes d’opinion politique directement opposĂ©es commettent des actes semblables, il n’est guĂšre raisonnable de dire que leurs idĂ©es sont la cause de tels actes.

“Des rĂ©sultats semblables doivent avoir une cause semblable, mais cette cause, ce n’est pas dans les convictions politiques qu’il faut la dĂ©couvrir, mais bien plutĂŽt dans le tempĂ©rament individuel et le sentiment gĂ©nĂ©ral au sujet de la violence.

“— Vous avez peut-ĂȘtre raison quand vous parlez de tempĂ©rament, direz-vous. Je vois bien que les idĂ©es rĂ©volutionnaires ne sont pas la cause des actes politiques de violence, sinon tout rĂ©volutionnaire commettrait de tels actes. Mais ces vues rĂ©volutionnaires ne justifient-elles pas dans une certaine mesure ceux qui commettent de tels actes ?

“— Cela peut sembler vrai Ă  premiĂšre vue. Mais, si vous y rĂ©flĂ©chissez, vous verrez que c’est une idĂ©e entiĂšrement inexacte. La meilleure preuve en est que les anarchistes qui ont exactement les mĂȘmes idĂ©es au sujet du gouvernement et de la nĂ©cessitĂ© de son abolition sont souvent d’opinion diffĂ©rente sur la question de la violence. Ainsi les anarchistes tolstoĂŻens et la plupart des individualistes condamnent la violence politique, tandis que d’autres anarchistes l’approuvent, du moins la justifient ou l’expliquent.

“De plus, beaucoup d’anarchistes qui croyaient autrefois Ă  la violence, comme moyen de propagande, ont changĂ© d’opinion Ă  ce sujet et n’approuvent plus de telles mĂ©thodes.

“Il y eut une Ă©poque, par exemple, oĂč les anarchistes prĂ©conisaient les actes de violence individuelle connus sous le nom de “propagande par le fait”. Ils ne s’attendaient pas Ă  changer, par de tels actes, le systĂšme gouvernemental et capitaliste en un systĂšme anarchiste et ne pensaient pas non plus que la suppression d’un despote abolirait le despotisme. Non, le terrorisme Ă©tait considĂ©rĂ© comme un moyen de venger les maux dont souffrait le peuple, d’inspirer la crainte Ă  l’ennemi et d’attirer l’attention sur le mal contre lequel l’acte de terreur Ă©tait dirigĂ©. Mais la plupart des anarchistes ne croient plus aujourd’hui Ă  la “propagande par le fait” et n’approuvent pas des actes de cette nature.

“L’expĂ©rience leur a appris que, bien que de telles mĂ©thodes aient pu ĂȘtre justifiĂ©es et utiles autrefois, les conditions de la vie moderne les rendent inutiles et mĂȘme dangereuses pour la diffusion de leurs idĂ©es. Mais leurs idĂ©es restent les mĂȘmes, ce qui signifie bien que ce n’est pas l’anarchisme qui leur avait inspirĂ© leur attitude de violence. Cela prouve que ce ne sont pas certaines idĂ©es ou certains “ismes” qui conduisent Ă  la violence, mais que ce sont d’autres causes.

“Il nous faut donc regarder ailleurs pour trouver l’explication convenable. Comme nous l’avons vu, des actes de violence politique ont Ă©tĂ© commis non seulement par des anarchistes, des socialistes et des rĂ©volutionnaires de tout genre, mais aussi par des patriotes et des nationalistes, des dĂ©mocrates et des rĂ©publicains, des suffragettes, des conservateurs et des rĂ©actionnaires, par des monarchistes et des royalistes et mĂȘme par des hommes aux opinions religieuses et des chrĂ©tiens dĂ©vots.”

* * *

Mais je voudrais mieux encore faire comprendre la vĂ©ritable signification de l’anarchisme.

N’a-t-on pas Ă©crit les pires insanitĂ©s sur cet idĂ©al en affirmant qu’il n’est que dĂ©sordre, alors que le dĂ©sordre et la violence sont engendrĂ©s par le capitalisme et les États ?

On ne le dira jamais assez, l’anarchisme, c’est l’ordre sans gouvernement ; c’est la paix sans violence. C’est le contraire prĂ©cisĂ©ment de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi.

Il est difficile d’empĂȘcher quelqu’un d’ĂȘtre de mauvaise foi, mais il n’est pas impossible, lorsqu’on a Ă©clairĂ© ceux qui ignoraient ce qu’est l’anarchie, que les gens de mauvaise foi soient mis dans l’impossibilitĂ© de continuer Ă  nier par les mensonges qu’ils dĂ©bitent sachant que ce qu’ils disent est faux et erronĂ©.

Nous allons Ă©clairer la lanterne de certains et, pour ce faire, cueillir dans les Ă©crits des principaux thĂ©oriciens de l’anarchisme tout ce qui se rapporte Ă  la violence et Ă  la non-violence, ainsi ferons-nous oeuvre utile.

Ces critĂ©riums n’ont point la prĂ©tention de faire apparaĂźtre l’anarchisme sous un aspect bon enfant qui servirait l’idĂ©e que je me suis proposĂ© d’exprimer. Ils ne visent qu’à montrer, comme l’écrivait Zencker, que “la violence et la propagande par le fait ne sont pas insĂ©parablement liĂ©es Ă  l’anarchisme”, tandis que Mackay, lui, est plus affirmatif, puisqu’il n’hĂ©site pas Ă  Ă©crire dans les Anarchistes : “L’anarchisme rejette la violence et la propagande par le fait.”

W. Godwin, s’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriĂ©tĂ©, n’en fut pas moins amenĂ© Ă  considĂ©rer l’État comme une institution juridique contraire au bien-ĂȘtre universel, et la propriĂ©tĂ© le plus grand obstacle au bien-ĂȘtre de tous.

“Le vrai sage, Ă©crira-t-il dans Recherches sur la justice en politique et sur son influence sur la vertu et le bonheur de tous, ne recherche que le bien-ĂȘtre universel. Ni Ă©goĂŻsme, ni ambition ne le poussent, ni la recherche des honneurs, ni celle de la gloire. Il ne connaĂźt pas la jalousie. Ce qui lui ravit le repos de l’ñme, c’est le fait de considĂ©rer ce qu’il atteint relativement Ă  ce qu’il a Ă  atteindre et non Ă  ce que les autres ont atteint.

“Mais le bien est un but absolu ; s’il est accompli par quelqu’un d’autre, le sage n’en est pas déçu. Il considĂšre chacun comme un collaborateur, personne comme un rival” (page 361).

Pour rĂ©aliser ce changement qui sera le bien-ĂȘtre de tous, W. Godwin veut convaincre les hommes et il pense que tout autre moyen doit ĂȘtre rejetĂ©.

“La force des armes sera toujours suspecte Ă  notre entendement, car les deux partis peuvent l’utiliser avec la mĂȘme chance de succĂšs. C’est pourquoi il nous faut abhorrer la force. En descendant dans l’arĂšne, nous quittons le sĂ»r terrain de la vĂ©ritĂ© et nous abandonnons le rĂ©sultat au caprice et au hasard. La phalange de la raison est invulnĂ©rable : elle avance Ă  pas lents et sĂ»rs et rien ne peut lui rĂ©sister. Mais si nous laissons de cĂŽtĂ© nos thĂšses et si nous prenons les armes, notre situation change. Qui donc, au milieu du bruit et du tumulte de la guerre civile, peut prĂ©sager du succĂšs ou de l’insuccĂšs de la cause ? Il faut donc bien distinguer entre instruction et excitation du peuple. Loin de nous l’irritation, la haine, la passion ; il nous faut la rĂ©flexion calme, le jugement sobre, la discussion loyale” (page 203).

Voici maintenant P.-J. Proudhon, considĂ©rĂ© par beaucoup comme le pĂšre de l’anarchisme. Qu’écrit-il dans son livre De la Justice ?

“Se faire justice Ă  soi-mĂȘme et par l’effusion du sang est une extrĂ©mitĂ© qui existe peut-ĂȘtre chez les Californiens, rassemblĂ©s d’hier pour la recherche de l’or, mais dont la fortune de la France nous prĂ©serve” (page 466).

Et il ajoute :

“MalgrĂ© les violences dont nous sommes tĂ©moins, je ne crois pas que la libertĂ© ait besoin dĂ©sormais, pour revendiquer ses droits et venger ses outrages, d’employer la force, la raison nous servira mieux ; la patience, comme la RĂ©volution, est invincible !” (pages 470-471).

L’auteur de L’Unique et sa propriĂ©tĂ©, l’individualiste Max Stirner, n’a pas hĂ©sitĂ© d’affirmer, avec beaucoup de pertinence, que la loi suprĂȘme pour chacun de nous est le bien-ĂȘtre individuel. Pour y arriver, la transformation intĂ©rieure de l’individu est la condition sine qua non. Il ne nie pas la valeur de la force puisqu’il la trouve une belle chose, utile dans bien des cas, et il Ă©crit : “On va plus loin avec une main pleine de force qu’avec un sac plein de droit.” Sans doute, mais encore y aurait-il lieu de prĂ©ciser ce que Stirner entend par force, cette force au-dessus des lois qui semble effrayer tant de gens lĂ©gaux, car le stirnĂ©risme est l’irrespect mĂȘme de tout ce qui est droit et État.

Restons en compagnie des individualistes anarchistes, et voyons ce qu’ils ont Ă©crit sur la violence et la non-violence afin que chacun puisse ainsi se faire une idĂ©e d’ensemble de ce que les anarchistes de toutes les Ă©coles, de toutes tendances ont formulĂ© sur la violence.

Benjamin R. Tucker n’hĂ©site pas Ă  affirmer que la violence se justifie si la libertĂ© de parole et celle de la presse sont supprimĂ©es ; mais il ajoutera qu’”il ne faut user de la violence que dans des cas extrĂȘmes”. La rĂ©volution sociale, il l’entrevoit par l’opposition d’une rĂ©sistance passive, ce qu’il appelle plus communĂ©ment le refus d’obĂ©issance.

“La rĂ©sistance passive est l’arme la plus puissante que l’homme ait jamais maniĂ©e dans la lutte contre la tyrannie.”

Plus loin il dira, entre autres choses : “La violence vit de rapines, elle meurt si ses victimes ne se laissent plus dĂ©rober.”

AndrĂ© Lorulot, dans les ThĂ©ories anarchistes, Ă©crit : “Ce n’est pas en violentant et en frappant les hommes que nous voulons affranchir, que ce but rĂ©novateur sera atteint. Ils croiront davantage au contraire Ă  la nĂ©cessitĂ© du despotisme et approuveront toutes les entreprises liberticides dirigĂ©es par des meneurs d’hommes contre les indisciplinĂ©s.”

Cependant il ajoutait :

“Il est impossible de blĂąmer et de juger qui que ce soit, car la lutte est souvent une nĂ©cessitĂ© douloureuse. Qu’elle soit cela, puisque l’heure n’est pas encore venue oĂč les choses vont se modifier. Frappez, mais n’en faites pas un systĂšme, ni un principe. Frappez, quand c’est utile et quand vous ne pouvez pas l’éviter, partisans de la vie libre et de la rĂ©novation humaine. Regrettons toujours d’en venir Ă  cette nĂ©cessitĂ© et n’oublions pas que la haine injustifiĂ©e ne peut que contrarier l’oeuvre des pionniers de l’harmonie sociale” (page 241).

E. Armand, dans son Initiation individualiste anarchiste, abordant le geste rĂ©volutionnaire et l’esprit de rĂ©volte, montre ce qui diffĂ©rencie l’individualisme antiautoritaire de l’organisation rĂ©volutionnaire, l’acte de l’individu et celui des manifestations rĂ©volutionnaires, Ă©meutes ou guerres civiles. L’individualiste veut savoir pour qui et pour quoi il marche. S’il ne nourrit pas une hostilitĂ© prĂ©judiciable contre la force, “ce n’est pas Ă  la force qu’il en a, c’est Ă  l’autoritĂ©, Ă  la contrainte, Ă  l’obligation, dont la violence est un aspect, ce qui est tout diffĂ©rent” (page 117).

Stephen T. Byington, anarchiste individualiste citĂ© par E. Armand au chapitre XI du livre prĂ©citĂ©, a exprimĂ© ces pensĂ©es au sujet de la violence :

“Employer la menace ou la violence contre quelqu’un de paisible, c’est ainsi qu’agissent les gouvernements et c’est un crime mais employer la violence contre un criminel, pour rĂ©primer son usage criminel de la violence, est tout autre chose. D’une façon gĂ©nĂ©rale les anarchistes considĂšrent la spoliation et la fraude brutale comme Ă©quivalentes Ă  la violence et justifiant de violentes reprĂ©sailles.”

Stephen T. Byington poursuit son exposĂ© en montrant que la violence contre les personnes paisibles est contraire aux principes de l’anarchisme et il affirme que l’anarchiste qui y a recours ne connaĂźt rien Ă  l’anarchisme.

“Mais jamais cet emploi de la violence n’a Ă©tĂ© prĂ©conisĂ© par les principes anarchistes, car il n’est pas un seul anarchiste qui se sente obligĂ© de rĂ©pondre Ă  la violence par la violence sauf s’il y voit une utilitĂ© quelconque.”

Point n’est besoin d’invoquer TolstoĂŻ, l’apĂŽtre de la non-violence par excellence, et qui, incontestablement, a dĂ©veloppĂ© dans la partie philosophique de son oeuvre, un idĂ©al essentiellement anarchiste. S’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriĂ©tĂ©, il la considĂšre comme devant ĂȘtre une vie libĂ©rĂ©e de toute emprise gouvernementale.

TolstoĂŻ rĂ©pudie la violence comme moyen et la dĂ©nonce mĂȘme comme contraire Ă  toute possibilitĂ© de libĂ©ration.

“Il y a des hommes qui prĂ©tendent que la disparition de la violence ou du moins sa diminution pourrait s’effectuer si les opprimĂ©s secouaient violemment le gouvernement qui les opprime, et quelques uns d’entre eux agissent mĂȘme de cette façon. Mais ils se trompent comme ceux qui les Ă©coutent, leur activitĂ© ne fait que renforcer le despotisme des gouvernements et ces essais de libĂ©ration sont Ă  ceux-ci un prĂ©texte favorable Ă  l’augmentation de leur puissance.”

L’ensemble des thĂ©oriciens anarchistes qui ont Ă©crit sur la violence reconnaissent qu’elle n’a rien Ă  voir avec les principes mĂȘmes de l’anarchisme. Certains reconnaissent qu’elle peut ou doit ĂȘtre utilisĂ©e dans la lutte libĂ©ratrice comme moyen d’action, sans jamais en faire on principe intangible.

* * *

Je m’en voudrais d’omettre pour la clartĂ© de cet examen les considĂ©rations Ă©mises par certains propagandistes anarchistes.

Errico Malatesta, cet indomptable militant, Ă©crivit jadis :

“La violence n’est que trop nĂ©cessaire pour rĂ©sister Ă  la violence adverse et nous devons la prĂȘcher et la prĂ©parer si nous ne voulons pas que les conditions actuelles d’esclavage dĂ©guisĂ© oĂč se trouve la grande majoritĂ© de l’humanitĂ© persistent et empirent. Mais elle contient en elle-mĂȘme le pĂ©ril de transformer la rĂ©volution en une mĂȘlĂ©e brutale, sans lumiĂšre d’idĂ©al et sans possibilitĂ© de rĂ©sultats bienfaisants. C’est pourquoi il faut insister sur les buts moraux du mouvement et sur la nĂ©cessitĂ©, sur le devoir de contenir la violence dans les limites de la stricte nĂ©cessitĂ©.

“Nous ne disons pas que la violence est bonne quand c’est nous qui l’employons et mauvaise quand les autres l’emploient contre nous. Nous disons que la violence est justifiable, est bonne, est morale, est un devoir quand elle est employĂ©e pour la dĂ©fense de soi-mĂȘme et des autres contre les prĂ©tentions des violents et qu’elle est mauvaise, qu’elle est “immorale” si elle sert Ă  violer la libertĂ© d’autrui.

“Nous considĂ©rons que la violence est une nĂ©cessitĂ© et un devoir pour la dĂ©fense, mais pour la seule dĂ©fense. Naturellement, il ne s’agit pas seulement de la dĂ©fense contre l’attaque matĂ©rielle directe, immĂ©diate, mais contre toutes les institutions qui par la violence tiennent les hommes en esclavage.

“Nous sommes contre le fascisme et nous voudrions qu’on le vainquĂźt en opposant Ă  ses violences de plus grandes violences. Et nous sommes avant tout contre tout gouvernement qui est la violence permanente.

Mais notre violence doit ĂȘtre rĂ©sistance d’hommes contre des brutes et non lutte fĂ©roce de bĂȘtes contre des bĂȘtes.

“Toute la violence nĂ©cessaire pour vaincre, mais rien de plus ni de pis.” (Le RĂ©veil de GenĂšve, n° 602.)

SĂ©bastien Faure, dans son article, Il y a violence et… violence. (Libertaire du 21 octobre 1937), Ă©tayait la justification d’une certaine violence qu’il rattachait en tant qu’anarchiste au cas de lĂ©gitime, dĂ©fense.

Son article n’était autre que la rĂ©ponse faite jadis Ă  F. Elosu (La Revue anarchiste, novembre 1922), oĂč, lĂ  aussi, il citait un texte d’AndrĂ© Colomer au sujet de la justification d’une certaine violence.

“Si la violence devait seulement. nous servir Ă  repousser la violence, si nous ne devions pas lui assigner des buts positifs, autant vaudrait renoncer Ă  participer en anarchiste au mouvement social ; autant vaudrait, se livrer Ă  sa besogne d’éducationniste ou se rallier aux principes autoritaires d’une pĂ©riode transitoire. Car je ne confonds pas la violence anarchiste avec la force publique. La violence anarchiste ne se justifie pas par un droit ; elle ne crĂ©e pas de lois ; elle ne condamne pas juridiquement ; elle n’a pas de reprĂ©sentants rĂ©guliers ; elle n’est exercĂ©e ni par des agents ni par des commissaires, fussent-ils du peuple ; elle ne se fait pas respecter ni dans les Ă©coles, ni par les tribunaux ; elle ne s’établit pas, elle se dĂ©chaĂźne ; elle n’arrĂȘte pas la RĂ©volution, elle la fait marcher sans cesse, elle ne dĂ©fend pas la sociĂ©tĂ© contre les attaques de l’individu ; elle est l’acte de l’individu affirmant sa volontĂ© de vivre dans le bien-ĂȘtre, dans la libertĂ©.”

Mon intention n’est pas de polĂ©miquer, mais d’exposer sans prĂ©tendre voguer sur les nuages de l’absolu.

Je concĂšde, volontiers, qu’il est dĂ©licat de rejeter dans son intĂ©gralitĂ© la violence, mais force m’est de constater que chez certains anarchistes partisans de la violence on veut la limiter, lui assigner une tĂąche toute spĂ©ciale, momentanĂ©e, car tous reconnaissent la parentĂ© de cette violence avec l’autoritĂ©.

Ces considĂ©rations s’expliquent, se justifient, puisque la violence gouvernementale ou Ă©tatique incarne l’autoritĂ© dont je combats la persistance. Nul ne peut prĂ©voir dans l’évolution des choses ce que sera cette libĂ©ration que certains supposent violente et d’autres pacifique.

La synthĂšse Ă©volution-rĂ©volution, jadis entrevue par ÉlisĂ©e Reclus la fin de son livre L’Évolution, la rĂ©volution et l’idĂ©al anarchique, peut se rĂ©aliser Ă  l’encontre de bien des prophĂ©ties.

“… Cette vie dans un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde, n’est pas chose impossible et puisqu’il s’est avĂ©rĂ© en thĂ©orie que la violence ne saurait ĂȘtre Ă©rigĂ©e en principe, l’effort anarchiste peut consister en tout lieu et cause Ă  n’utiliser cette violence que dans certains buts, jusqu’à certaines limites, voire dans quel esprit. Cette violence anarchiste, SĂ©bastien Faure la reconnaĂźt, et il veut en indiquer la nature, les nĂ©cessitĂ©s des luttes engagĂ©es, l’inĂ©branlable dĂ©terminisme qui en fait l’obligation de l’envisager comme une fatalitĂ© regrettable, mais inĂ©luctable.”

Je le redis une fois de plus, ce qui a Ă©tĂ© fatalitĂ© inĂ©luctable hier peut ne plus l’ĂȘtre demain. Les nĂ©cessitĂ©s de rĂ©alisation d’un idĂ©al peuvent faire envisager d’autres moyens de lutte que ceux employĂ©s jusqu’ici, et, en ce domaine, il serait puĂ©ril de rester conservateur d’une technique qui s’avĂ©rerait impuissante face Ă  l’évolution de nouvelles mĂ©thodes de rĂ©pression.

C’est ce que mon ami BarthĂ©lemy de Ligt avait rĂ©alisĂ© dĂ©jĂ . Anarchiste, il avait entrevu, aprĂšs la guerre civile d’Espagne, les effroyables hĂ©catombes que nĂ©cessiteraient les luttes pour la libĂ©ration humaine.

Nous avions eu ensemble nombre de conversations, surtout aprĂšs mon retour d’Espagne et utilisant de son mieux l’apport de cette expĂ©rience, il consigna dans une brochure, Le ProblĂšme de la guerre civile, ce que lui inspiraient les besoins et les mĂ©thodes de lutte de l’heure.

Voici ce qu’il Ă©crivait :

“La violence est partie intĂ©grante du capitalisme, de l’impĂ©rialisme et du colonialisme, et ceux-ci sont par leur nature mĂȘme violents, tout comme la brume par sa nature est humide. L’exploitation et l’oppression de classes et de races, la concurrence internationale pour les matiĂšres premiĂšres, etc., ne sont possibles que par l’application systĂ©matique d’une violence toujours croissante. Éliminez la violence, et toute la structure sociale actuelle s’effondrera. D’autre part, nous pouvons dire en toute sĂ»retĂ©, que plus la violence est employĂ©e dans la lutte de classes rĂ©volutionnaire, moins cette derniĂšre a de chances d’arriver Ă  un succĂšs rĂ©el.

“Nous acceptons la lutte pour un nouvel ordre social. Nous acceptons la lutte de classes pour autant qu’elle soit une lutte pour la justice et la libertĂ©, et qu’elle soit menĂ©e selon des mĂ©thodes rĂ©ellement humaines. Nous participons Ă©nergiquement au mouvement d’émancipation de tous les hommes et groupes opprimĂ©s. Mais nous essayons d’y introduire et d’y appliquer des mĂ©thodes de lutte en accord avec notre but. Parce que nous savons par d’amĂšres expĂ©riences personnelles aussi bien que sociales, que lorsque dans n’importe quel domaine nous faisons usage des moyens qui sont essentiellement en contradiction avec le but poursuivi, ces moyens nous dĂ©tournerons inĂ©vitablement de celui-ci, mĂȘme s’ils sont appliquĂ©s avec la meilleure. intention.”

Il nous restera Ă  rechercher quelles seront les mĂ©thodes qui pourraient remplacer avec efficacitĂ© la lutte nĂ©cessaire et indispensable pour le renversement de l’iniquitĂ© sociale prĂ©sente, mĂ©thode pacifistes et non violentes qui liquideraient la guerre, toutes les guerres.




Source: Archivesautonomies.org