Novembre 11, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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La mobilisation pour sauver les terres franciliennes du béton des Jeux olympiques (JO) et du Grand Paris n’est pas finie et prend de multiples formes. Vingt, né et vivant dans le 93 est activiste au sein des luttes écologistes en Île-de-France. Il est revenu avec nous sur la lutte des jardins à défendre (Jad) d’Aubervilliers, expulsées il y a quelques semaines.

Alternative libertaire : Peux-tu retracer l’histoire des jardins ?

Vingt : Les jardins ouvriers, bientôt centenaires, sont la conséquence de l’industrialisation du 93  : on y a déplacé les usines de Paris pour des raisons de fumées et d’odeurs, et les jardins ont été créés à côté de ces usines. Ils étaient dédiés à la culture maraîchère, et au fil du temps les jardinières et jardiniers ont commencé à cultiver des fleurs et installer des cabanes.

Il y a un an, l’association qui gère le lieu a été informée d’un projet de piscine. Les jardins ne devaient pas être touchés puis on a appris l’existence en plus, d’un projet de solarium qui détruirait une partie des parcelles. Jardinières et jardiniers ont décidé de se rassembler en collectif, et se sont rapprochés d’autres lieux menacés en Île-de-France  : l’aire des vents à la Courneuve, en train d’être détruite, et lors de la rencontre des espaces écologiques populaires, pour défendre les terres agricoles, l’autonomie alimentaire et l’écologie sociale qui se sont tenues à Gonesse.

Une manif a été organisée le 17 avril, et la décision d’occuper a été prise le soir même. Au départ, c’était simplement des gens dans les cabanes des jardins, puis on a organisé des événements sur le site. Notre première banderole disait  : «  jardins ouverts  », pour s’adresser à l’extérieur, surtout à la cité des courtilières en face et aux gens d’Aubervilliers et Pantin. Le 22 avril, la Jad a été officialisée ; le lendemain un appel à venir occuper a été lancé.

Les jardins sont constitués de parcelles privées, comment certaines sont-elles devenues la JAD ?

Vingt : Grand Paris Aménagement avait racheté les parcelles visées par le projet et demandé à l’association gérant les jardins (non opposée au projet) de les «  récupérer  ». Certains étaient alors resté·es pour continuer à cultiver, une façon de résister  ; d’autres avaient abandonné. Pour la lutte, toutes les parcelles de la zone ont été collectivisées  : certaines cabanes ont été offertes, d’autres ont été récupérées puisqu’elles n’étaient plus à personne.

Tu peux nous décrire un peu le collectif ?

Vingt : La base étaient constituée de jardinières et jardiniers, ainsi que d’habitantes et habitants de la ville. Très peu de gens du quartier étaient là au début car la gestion est assez corporatiste, les parcelles étant gérées et redistribuées de façon assez floue par l’association responsable. Souvent les gens autour ne connaissaient pas l’existence des jardins. On s’est retrouvé·es avec des jardinières et jardiniers, et des militantes et militants de la Zad de Gonesse expulsée quelques mois plus tôt, des organisations amies, quelques associations d’Aubervilliers…

C’était hétéroclite, des autonomes aux «  institutionnels  ». Ensemble on a réussi à construire un espace anti-autoritaire, queer, avec un espace non-mixte… Il y avait un esprit de se dire «  on se fait confiance, on mets nos egos et nos étiquettes de côté.  » Chacune et chacun pouvait faire ou être ce qu’il ou elle voulait  : il y avait mille et une tendances à la Jad. Et ça marchait  ! Il y avait des A cerclés, des «  nik la bac  », et à côté des gens qui faisaient leur potager, des voisines et voisins qui apportaient des repas, du bricolage, un pont-levis… c’était un espace d’expérimentation assez fou.

Comment s’organisait la JAD ?

Vingt : On suivait une forme d’horizontalité, pas simple, mais qu’on a veillé à conserver  : il n’y avait pas de chefs, les décisions étaient prises collectivement, avec un fonctionnement très cadré mais qui marchait bien grâce à beaucoup d’écoute et de communication. Notre victoire, c’est que les gens ont connu l’existence des jardins. On a touché pas mal de jeunes et d’enfants, des classes d’Aubervilliers et du 93 venues faire des ateliers jardinage, des distributions de graines, des pique-niques…

On a participé à des manifs et fait des programmes d’animation toutes les semaines. Certaines et certains nous ont dit qu’on avait une image de MJC, ça a généré des tensions  : ce n’était pas évident de tenir un équilibre entre faire venir des gens et maintenir un espace politique, militant, mais on a plutôt bien réussi. Des gens se sont politisé·es sur ce lieu, ont découvert des façons de faire différentes par des petits trucs, des détails, et en veillant les uns sur les autres.

Quelle était l’organisation sur le plan juridique ?

Vingt : Très rapidement, le collectif a pris un avocat militant. On ne connaissait pas la procédure et on avait besoins d’infos pratiques  : qu’est-ce qu’on risquait en occupant, est-ce que c’était un plus de se domicilier sur place, comment contester le permis de construire  ? À partir du moment où le lieu était expulsable, il y avait un risque de garde à vue. On avait une organisation comme pour les manifestations, avec un numéro d’avocat, un protocole en cas d’expulsion et une base arrière juridique.

On a attaqué le permis de construire, et la justice nous a donné raison  : ça a permis d’interrompre les travaux plusieurs mois. Aujourd’hui, la terre est à nu, mais elle n’est pas encore bétonnée  : on peut encore replanter, même si on n’aura pas tout de suite des cerisiers de trente ans. L’herbe est déjà en train de repousser, des bombes à graines ont été jetées sur le terrain…

Qu’est-ce qui s’est passé après l’expulsion ?

Vingt : Le soir, un rassemblement a eu lieu devant la mairie, puis une manif sauvage. On est rentré·es dans les jardins où on a créé la Jad2. Mais lorsque les travaux se sont arrêtés, on a laissé tomber cette deuxième occupation. On avait besoin de souffler et la répression policière a été assez violente  : des personnes sont parties en garde à vue, deux ont été tabassées au commissariat, et la police a menacé les jadistes et les «  tapettes  » qu’ils leur «  feraient leur fête.  » Un drone, des policiers habillés en ouvriers qui nous observaient depuis le chantier d’à côté, des vigiles pour nous empêcher de rentrer dans les jardins…

Vous n’êtes pas opposé·es à un lien avec les politiques ?

Vingt : Les élu·es du 93 ont quasiment toutes et tous voté pour les travaux  : l’ancien maire communiste de la ville était favorable à la piscine, c’est lui qui a amené le sujet du solarium. On est face à une logique de rendement  : une piscine publique, ce n’est pas rentable, donc la piscine olympique a été confiée à un acteur privé qui, pour la rentabiliser, a besoin de solarium, de jacuzzi, de hammam… Au final, une journée «  tout compris  » à la piscine coûtera environ 60 euros.

Ce ne sera pas accessible à la population de la ville. À côté, un écoquartier est en construction, et le projet de la ligne 15 parle de rallier Aubervilliers à la Défense en 15 minutes… Ce ne sera pas au bénéfice des habitantes et habitants, c’est clairement une logique de gentrification. Les pouvoirs publics ont fait le choix de vendre une partie du 93, au détriment de sa population. Ce n’est pas de cette société que je veux, et ce n’est pas parce qu’on est un territoire pauvre, avec beaucoup de jeunes et un taux de chômage énorme, qu’il faut nous brader comme ils le font.

Propos recueillis par Clems (UCL Paris nord-est)




Source: Unioncommunistelibertaire.org