Septembre 19, 2021
Par Archives Autonomie
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Le ComitĂ© ViĂȘtminh dans le but d’obtenir sa reconnaissance par les Anglais comme gouvernement de facto fit tout pour montrer son pouvoir et sa capacitĂ© de “maintenir l’ordre”. Il ordonna par voie de presse la dissolution de tous les groupes armĂ©s et la remise des armes Ă  sa propre police. La milice ViĂȘtminh, appelĂ©e “garde rĂ©publicaine (Cong-hoĂ -vĂȘ-binh)” eut avec cette police le monopole lĂ©gal du port des armes. Étaient visĂ©s non seulement les sectes religieuses Cao-daĂŻ et HoĂ -hao, mais aussi les comitĂ©s ouvriers, la Jeunesse d’avant-garde et les groupes d’autodĂ©fense, c’est-Ă -dire tous ceux qui se trouvaient hors du contrĂŽle ViĂȘtminh.

Les trotskistes du groupe Tia-sang (l’Etincelle) devant la perspective imminente d’un affrontement inĂ©vitable avec les forces militaires anglaises et françaises, appellent par tracts Ă  la formation de comitĂ©s d’action populaires (tĂŽ-chuc-uy-ban hĂ nh-dĂŽng) et Ă  l’armement du peuple (thiĂȘt-lĂąp dĂąn-quĂąn) en vue de la constitution d’une assemblĂ©e populaire, organe de lutte pour l’indĂ©pendance nationale. Les ouvriers du dĂ©pĂŽt de tramways de Go-vĂąp, Ă  quelque huit kilomĂštres de Saigon, aidĂ©s des militants du groupe Tia-sang, organisent une milice et invitent les ouvriers de la rĂ©gion Saigon-Cholon Ă  s’armer et Ă  se prĂ©parer au combat.

Le ComitĂ© ViĂȘtminh avant de quitter la ville, fait coller partout des papillons la presse Ă©tant interdite et la loi martiale proclamĂ©e par Gracey dĂšs le 22 invitant la population Ă  se disperser Ă  la campagne et Ă  “rester calme car le gouvernement espĂšre arriver Ă  nĂ©gocier”. Une psychose d’insĂ©curitĂ© rĂšgne dans la ville qui se vide peu Ă  peu d’une partie de sa population vietnamienne. Dans la nuit du 22 au 23, les Français, rĂ©armĂ©s et appuyĂ©s par les Gurkhas, rĂ©occupant pratiquement sans rĂ©sistance les commissariats de police, la SĂ»retĂ©, la Poste, le TrĂ©sor, l’HĂŽtel de ville… La nouvelle qui se rĂ©pand comme une traĂźnĂ©e de poudre, dĂ©clenche l’insurrection dans les quartiers populaires et les faubourgs de la ville. De partout, des dĂ©tonations sĂšches dĂ©chirent la nuit : c’est l’explosion spontanĂ©e des masses. Personne ne peut avoir une vue globale d’évĂ©nements de cet ordre. Nous recueillons ici les souvenirs de deux tĂ©moins plus ou moins acteurs dans le drame. Des arbres abattus, des vĂ©hicules renversĂ©s, du mobilier divers entassĂ©s dans les rues, telles sont les Ă©bauches de barricades qui s’improvisent aussitĂŽt pour empĂȘcher le passage des patrouilles et le dĂ©ploiement des troupes impĂ©rialistes. Les insurgĂ©s se tiennent cachĂ©s Ă  proximitĂ©. Si le centre de la ville est sous le contrĂŽle des Français secondĂ©s par les Gurkhas et les Japonais, la pĂ©riphĂ©rie et les faubourgs (Khanh-hĂŽi, CĂąu-kho, BĂ n-co, Phu-nhuĂąn, TĂąn-dinh, Thi-nghĂš…) habitat des pauvres, appartiennent aux insurgĂ©s : comitĂ©s populaires, Jeunes d’avant-garde, garde rĂ©publicaine, cao-daĂŻstes… Les Français rencontrĂ©s sont abattus ; les fonctionnaires cruels de l’ancien rĂ©gime, les policiers rĂ©putĂ©s tortionnaires repĂ©rĂ©s depuis longtemps par la population, sont mis Ă  mort et jetĂ©s dans l’Arroyo chinois. Le racisme entretenu par quatre-vingts ans de domination, par le mĂ©pris de l’homme blanc Ă  l’égard de l’homme jaune, marque de son sceau aveugle les violences populaires qui Ă©clatent en ces heures critiques. Le massacre d’une centaine de civils français de la citĂ© HĂ©raud Ă  TĂąn-dinh, le 25, en est une illustration douloureuse. La menace de certains Français, rĂ©pandue en ville, de “faire la peau aux Annamites pour en tirer des sandales” s’est retournĂ©e contre tous les blancs.

Des fouilles et des perquisitions systĂ©matiques dans le centre n’empĂȘchent pas les insurgĂ©s de mettre le feu Ă  la Compagnie du caoutchouc manufacturĂ©, aux entrepĂŽts, etc. Dans la nuit du 23 au 24, le commissariat du port est attaquĂ© sans rĂ©sultat par les guĂ©rilleros. Le 24, les insurgĂ©s contre-attaquent : des groupes descendent la rue de Verdun et remontent le boulevard de la Somme, convergeant vers le marchĂ© ; dans la nuit, le marchĂ© brĂ»le. Il n’y a plus Ă  Saigon ni eau, ni Ă©lectricitĂ©, ni ravitaillement et chacun vit dans une “ambiance de massacre et de famine”. Tandis que chaque jour les Français tentent d’élargir le cercle de leur contrĂŽle, des groupes armĂ©s divers s’organisent en guĂ©rilla tout autour de la ville. Le ComitĂ© ViĂȘtminh dĂ©clare alors dans un tract : “les Français… prennent plaisir Ă  assassiner notre peuple. Une seule rĂ©ponse s’impose : appliquer le dĂ©cret du blocus alimentaire. Les soldats français pris seront mis Ă  mort”. Il conserve cependant l’espoir de s’entendre avec les Anglais et dans l’attente du corps expĂ©ditionnaire français dirigĂ© par le gĂ©nĂ©ral Leclerc. Gracey rĂ©ussit Ă  engager des conversations avec lui, et une trĂȘve est annoncĂ©e le premier octobre. Le 3, Leclerc arrive, avec mission de “rĂ©tablir l’ordre” et “construire une Indochine forte au sein de la communautĂ© française”. Les commandes du Triomphant dĂ©filent rue Catinat et les drapeaux tricolores flottent de nouveau aux fenĂȘtres. Les conversations continuent et n’ont d’autre rĂ©sultat que le libre passage des troupes anglaises et japonaises dans les zones contrĂŽlĂ©es par les insurgĂ©s ; c’est le ComitĂ© ViĂȘtminh qui, suivant sa politique d’entente avec les impĂ©rialistes alliĂ©s a pris cette dĂ©cision. Les Gurkhas et les Japonais ouvrent la marche, occupent les endroits stratĂ©giques dans la pĂ©riphĂ©rie puis, le 12 octobre, les troupes françaises secondĂ©es par les Gurkhas passent Ă  l’attaque gĂ©nĂ©rale vers le nord-est : les paillotes brĂ»lent Ă  Thi-nghĂš jusqu’au poste de TĂąn-binh et l’encerclement de la ville par les insurgĂ©s s’effrite dans des combats acharnĂ©s. Les anciens font observer que les Français se dirigent d’abord vers les provinces de l’est, comme ils ont fait au dĂ©but de la colonisation.

Au cĂŽtĂ© de la guĂ©rilla, le chef de bande Ray ViĂȘn, se refusant aux basses besognes policiĂšres contre toutes les tendances non affiliĂ©es au ViĂȘtminh, se rend indĂ©pendant de ce dernier et opĂšre pour son propre compte : tout en guerroyant contre les Français, il se livre au pillage. Comme nous l’avons vu, il n’est pas le seul groupe armĂ© Ă  ne pas accepter l’autoritĂ© du ViĂȘtminh. Les plus nombreux de ces groupes connus sous le nom de TroisiĂšme division (dĂȘ-tam su-doĂ n) sont dirigĂ©s par un ancien nationaliste qui avait un moment placĂ© son espoir dans le Japon ; il se retire avec ses quelques centaines d’hommes armĂ©s dans la Plaine des Joncs en vue d’organiser la rĂ©sistance aux Français ; mais il se rend quelques mois plus tard et se dissout.

Le ViĂȘtminh ne tolĂšre aucune tendance qui lui porte ombrage et il en vient Ă  bout par la liquidation physique. Les militants du groupe trotskiste La Lutte qui pourtant s’étaient prononcĂ©s pour le soutien critique du gouvernement ViĂȘtminh, en sont presque immĂ©diatement les victimes. RĂ©unis dans un temple de la rĂ©gion de Thu-duc, oĂč ils se prĂ©parent Ă  participer Ă  la lutte armĂ©e sur le front de Gia-dinh, ils sont cernĂ©s le matin par la police ViĂȘtminh, arrĂȘtĂ©s et internĂ©s un peu plus tard Ă  BĂȘn-suc, province de Thu-dĂąu-mĂŽt, oĂč ils furent tous fusillĂ©s avec une trentaine d’autres prisonniers lors de l’approche des troupes françaises. TrĂąn van Thach, ancien conseiller municipal de Saigon Ă©lu en 1933 sur la liste stalino-trotskiste et revenu peu de temps auparavant du bagne de Poulo-Condor, Ă©tait parmi eux. On apprit quelques mois plus tard que le leader du groupe La Lutte, Ta thu ThĂąu, revenu du bagne lui aussi, et qui s’était ensuite rendu au Tonkin en vue d’organiser des secours contre la famine, avait Ă©galement Ă©tĂ© assassinĂ© par les partisans de HĂŽ chi Minh sur le chemin du retour dans le centre Annam.

Dans cette atmosphĂšre de terreur ViĂȘtminh, la milice ouvriĂšre des Tramways de GovĂąp (DoĂąn cĂŽng-binh) dont l’effectif s’élĂšve Ă  une soixantaine de personnes, participe Ă  l’insurrection en dehors de toute autoritĂ©. Les quelque quatre cents ouvriers et employĂ©s des Tramways Ă©taient rĂ©putĂ©s pour leur esprit de lutte et d’indĂ©pendance. On sait que sous les Français le droit syndical n’existait pas. Lorsque les Japonais, aprĂšs le 9 mars, avaient remplacĂ© les Français Ă  la tĂȘte de l’entreprise, les ouvriers avaient constituĂ© eux-mĂȘmes un comitĂ© d’entreprise et prĂ©sentĂ© des revendications ; les militaires japonais, colonel Kirino en tĂȘte, Ă©taient venus menacer les ouvriers mais, devant leur attitude ferme, les Japonais avaient cĂ©dĂ© accordant non seulement une augmentation de salaire, mais la reconnaissance de onze dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©lus par les onze catĂ©gories de travailleurs : Ă©lectriciens, forgerons, menuisiers, etc…. En aoĂ»t, lorsque les techniciens français abandonnĂšrent momentanĂ©ment l’entreprise, le comitĂ© la gĂ©ra jusqu’à l’insurrection.

Or tous les insurgĂ©s qui ne se rangent pas sous le drapeau ViĂȘtminh sont aussitĂŽt qualifiĂ©s de Viet-gian, traĂźtres ; tous les ouvriers qui ne s’identifient pas au nationalisme sont qualifiĂ©s de rĂ©actionnaires, de saboteurs. C’est dans cette atmosphĂšre de violence mentale totalitaire que les ouvriers des Tramways de Go-vĂąp quoiqu’adhĂ©rant Ă  la CGT du Sud (crĂ©ation du gouvernement ViĂȘtminh de facto sous la prĂ©sidence du stalinien HoĂ ang-dĂŽn VĂąn et destinĂ©e Ă  s’assurer le contrĂŽle des ouvriers de la rĂ©gion Saigon-Cholon ; les dĂ©lĂ©guĂ©s y Ă©taient dĂ©signĂ©s d’office par HoĂ ang-dĂŽn VĂąn et consorts malgrĂ© les protestations des quelques dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©lus par les ouvriers eux-mĂȘmes) refusent de prendre l’étiquette de “Travailleurs Sauveurs de la patrie (CĂŽng-nhĂąn cuu-quĂŽc)” imposĂ©e par les staliniens de la CGT et d’adopter le drapeau rouge Ă  Ă©toile jaune du ViĂȘtminh ; ils gardent leur appellation de milice ouvriĂšre, symbole de leur indĂ©pendance dans le “front commun”, et combattent sous l’emblĂšme du drapeau rouge non pour la patrie mais pour leur propre Ă©mancipation de classe. Ils s’organisent en groupes de combat de deux personnes sous la direction d’un responsable Ă©lu et les responsables Ă©lisent comme commandant TrĂąn dinh Minh ; c’était un jeune trotskiste du nord qui avait publiĂ© un roman social Ă  Hanoi sous le pseudonyme de NguyĂȘn hai Au, et Ă©tait venu participer Ă  la lutte ouvriĂšre dans le sud. Par la force des choses, cette formation ouvriĂšre entra en contact avec les autres groupes de combat des faubourgs est de Saigon dont le commandement Ă©tait aux mains du chef ViĂȘtminh, NguyĂȘn dinh ThĂąu.

Deux faits divers donneront une idĂ©e de ce que put ĂȘtre la dictature sur les insurgĂ©s par des individus hissĂ©s au commandement et consacrĂ©s par le ViĂȘtminh. NguyĂȘn dinh ThĂąn entend celer par le sang sa parcelle d’autoritĂ© : des guĂ©rilleros du groupe TĂąy-son (ainsi nommĂ© en souvenir de la rĂ©volte des paysans des montagnes TĂąy-son contre les seigneurs fĂ©odaux au 18Ăš siĂšcle) ont rĂ©quisitionnĂ© du tissu chez la tante d’un stalinien notoire, Duong bach Mai, ancien conseiller municipal de Saigon. Au mĂ©pris du combat contre les impĂ©rialistes, il les fait fusiller. Il fait arrĂȘter T., suspect de trotskisme, secrĂ©taire exĂ©cutif ViĂȘtminh de TĂąn-binh, et conseiller du Groupe I des Volontaires de la mort (doĂ n cam-tu sĂŽ I) dirigĂ© par KhuĂąt ; on prĂȘtait Ă  ce dernier le projet de descendre NguyĂȘn dinh ThĂąu malgrĂ© sa garde personnelle armĂ©e jusqu’aux dents, plutĂŽt que de le laisser assassiner T., lorsque le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGT du sud, Ly chiĂȘn Thang, le fit libĂ©rer. De tels actes terroristes et totalitaires ne sont pas des exceptions, mais seront pratiques courantes dans l’embryon d’État du maquis.

Refusant de se soumettre Ă  l’autoritĂ© de NguyĂȘn dinh ThĂąu, la milice des tramways dĂ©cide de se regrouper dans la Plaine des Joncs, vers laquelle elle se dirige, tout en combattant contre Français et Gurkhas Ă  Loc-giang, ThĂŽt-nĂŽt, My-hanh… Dans la Plaine des Joncs, ces ouvriers prennent contact avec les paysans pauvres, et c’est lĂ  qu’ils perdent au combat leur camarade TrĂąn dinh Minh le 13 janvier 1946. Une vingtaine d’autres avaient dĂ©jĂ  trouvĂ© la mort dans les batailles livrĂ©es en cours de route.

L’intolĂ©rance du ViĂȘtminh Ă  l’égard de toutes les tendances indĂ©pendantes, l’accusation de traĂźtrise assortie de menace de mort qu’il porte contre elles, et la faiblesse numĂ©rique du groupe des Tramways, obligent ses membres Ă  se disperser. Trois d’entre eux, LĂȘ Ngoc, Ky, Huong, jeune ouvrier de 14 ans, seront poignardĂ©s par les bandes ViĂȘtminh aprĂšs avoir Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s puis relĂąchĂ©s par les troupes françaises Ă  Hoc-mĂŽn.

L’explosion de Saigon s’est rĂ©percutĂ©e Ă  la campagne est dans les provinces. Comme dans le passĂ©, les paysans ont saisi les notables qui s’étaient distinguĂ©s par leur cruautĂ©, les propriĂ©taires fonciers rĂ©putĂ©s pour leurs extorsions ; beaucoup sont mis Ă  mort, leurs maisons et leurs greniers incendiĂ©s. On dit que des militants paysans staliniens, revenus de Poulo Condor, le mois prĂ©cĂ©dent, tentĂšrent d’intervenir dans certains endroits pour tempĂ©rer les violences et furent eux-mĂȘmes menacĂ©s dans leur vie, suspectĂ©s qu’ils furent alors de se mettre aux cĂŽtĂ©s des anciens oppresseurs.

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Source: Archivesautonomies.org