Septembre 19, 2021
Par Archives Autonomie
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Pourquoi ne penser qu’aux tueries du Viêt-nam, pendant qu’au Nigeria, sur les bords du canal de Suez, aux frontières sino-russes, les gens sont également envoyés à la mort bon gré mal gré. Aucun de ces conflits sanglants qui opposent les tribus, les nations, les races, les religions sous quelque drapeau que ce soit, et quelque étiquette qu’ils présentent n’échappe à l’emprise des puissances capitalistes de l’est ou de l’ouest dans leur lutte en vue du maintien, du renforcement, de l’élargissement des zones d’exploitation et d’influence qu’elles se sont partagées depuis la dernière guerre mondiale.

Les Nigérians massacrent les Ibos avec des armes anglaises et russes tandis que les Ibos, comptant sur la “générosité” française ou autre, tentent de créer un état indépendant ; au fond ce sont les puits de pétrole et les mines du Biafra qui se négocient sur les monceaux de cadavres au profit des puissances qui partagèrent le butin avec des Nigérians ou Ibos exploiteurs sur le dos des Nigérians ou Ibos prolétaires.

La guerre entre Juifs et Arabes ne saurait temporairement s’arrêter que si les quatre grands s’entendaient entre eux et avec les Juifs et Arabes exploiteurs sur le dos des Arabes et Juifs exploités, au sujet du pétrole du Moyen-Orient.

Russes et Chinois sont prêts à s’exterminer pour des terres dont les “traités inégaux” réglèrent autrefois le sort sur les dos des autochtones, et que se discutent aujourd’hui les successeurs des tsars et la bureaucratie céleste.

L’écho de la tuerie du Viêt-nam qui dure depuis presque trente ans se fait entendre plus fort. Ici a lieu le marchandage sur le sang de ceux qui meurent et qui continuent à mourir dans les rizières (nous pensons à tous ceux qui sont envoyés malgré eux à la mort, dans l’un et l’autre camp). Ici le PCF mène campagne pour la victoire du FNL et du Viêt-nam du Nord. Ici les étudiants manifestent contre l’impérialisme américain au Viêt-nam, et sur les murs de la ville paraissent les inscriptions partisanes : FNL vaincra ! Les jeunes ignorent-ils qu’à la fin de la dernière guerre, M. Thorez, alors vice-président du Conseil, souhaitait ardemment voir le drapeau tricolore flotter dans toutes les anciennes colonies françaises, et que le premier budget de guerre pour l’Indochine, destiné à alimenter le corps expéditionnaire français, fut voté par 421 voix contre zéro, le 19 mars 1947, le bloc communiste s’étant abstenu (voir l’éditorial de J. Duclos, Notre politique, “Cahiers du Communisme”, mars 1947, p. 108), le PCF agissait alors comme auxiliaire de la diplomatie russe désireuse d’un rapprochement avec la France ; de même l’agitation récente du PCF pour la paix, puis pour la victoire du Viêt-nam du Nord et du FNL, ainsi que le voyage de Waldeck Rochet à Hanoi ne sont pas étrangers à la politique gaulliste antiaméricaine en Indochine en vue d’une renaissance française dans cette région de l’Asie. (Le voyage de Monsieur Séguy au Caire pour apporter le soutien de la CGT aux Arabes contre Israël va de même dans le sens de la décision de De Gaulle sur l’embargo des armes). D’ailleurs, il était difficile au PCF d’être toujours en reste à l’égard des comités gauchistes pour le Viêt-nam.

Qui représente qui ?

Ces messieurs et ces dames autour de la fameuse table de l’avenue Kléber par qui sont-ils “délégués” ? Il est clair que les Américains représentent le capital et les généraux américains ; les gens de Saigon, à l’ombre des premiers, représentent l’immense appareil militaro-policier local que les Américains, avec leurs dollars, leurs canons, leur CIA, leurs professeurs flics (54 professeurs de Michigan State University ont organisé la police secrète et les services de sécurité de Ngo dinh Diêm) ont créé après le départ des Français en 1954 ; les équipes de mercenaires en titre ont changé à plusieurs reprises, mais l’appareil de feu et de sang est resté. Caricature de l’administration américaine, cet édifice s’élève sur les cadavres des centaines des milliers de jeunes mobilisés et envoyés à la mort, sur le fumier aussi de la corruption et de la putréfaction sociale. Cette république de généraux, et de policiers, a pour base les réfugiés catholiques du nord, les sectes magico-religieuses de Cao-daï et Hoa hao, une fraction des bouddhistes, les propriétaires fonciers, et la bourgeoisie des villes née et développée dans le bourbier de la guerre, et de plus en plus enrichie par elle. Le sort politique de ces généraux et policiers, leur sort tout court, dépend de la politique américaine de paix ou de guerre ; inutile de dire que leur intérêt se confond avec la continuation de la guerre et la victoire de leur maître, mais que beaucoup d’entre eux saurent, le cas échéant, servir dans l’autre camp.
Quant aux gens de Hanoi et du FNL que représentent-ils ? Les premiers, un État capitaliste bureaucratique dans le Nord, non moins policier que celui de Saigon ; pion des capitalismes d’État russe et chinois, desquels il reçoit des armes, cet État dirige le FNL organisation militaro-bureaucratique dans le maquis du sud. L’avènement de Hô chi Minh et de ses partisans “communistes” en 1945 il y aura bientôt 25 ans, ce fut bien le triomphe de la révolution nationale, de l’indépendance nationale, de la libération nationale, mais est-ce que, de l’autre côté du 17e parallèle, les rapports de production ont cessé d’être des rapports d’oppression et de soumission, est-ce que les ouvriers et les paysans y sont maîtres de leur force de travail, maîtres de leurs moyens de production (usines, mines, rizières) maîtres de se battre ou de ne pas se battre ? Ou ne sont-ils que des exécutants aux ordres d’une bureaucratie totalitaire de ministres, de généraux, de policiers, de cadres.

Quant au FNL, le Front National de Libération, c’est l’ancien Viêtminh, (Ligue pour l’indépendance du Viêt-nam) réorganisée après 1954, après que les Américains eurent pris la relève des Français. Les principaux dirigeants du Viêtminh dans le sud, dont certains staliniens formés à Moscou, reçurent des postes dans la bureaucratie gouvernementale de Hanoi, tandis qu’à la tête du FNL fut mis comme homme de paille un ancien avocat de Saigon, Me Nguyen huu Tho, ancien opposant au régime de la famille Diêm. Le programme du Front adopté en mars 1968, lance le mot d’ordre du respect des accords de Genève, et se prononce pour une république garantissant les libertés démocratiques bourgeoises, pour la réforme agraire tendant à une nouvelle répartition des terres, à “donne aux paysans le lopin de terre qu’ils travaillent”, pour une économie capitaliste libérale et pour une politique de neutralité. Ces promesses répondent à l’aspiration des masses paysannes soumises au régime de terreur de Ngo dinh Diêm, et récoltent le suffrage d’une fraction de l’intelligentsia nationaliste. Avec le développement de la guerre, le Front s’organise en véritable État bureaucratique dans le maquis, avec son armée régulière, ses groupes auxiliaires, ses polices, ses tribunaux militaires et “populaires”, ses fonctionnaires, dont la direction politique et militaire dépend de Hanoi, de la même manière que Hanoi dépend de Pékin et de Moscou. Les paysans en armes sont de simples conscrits enrôlés sous la bannière du FNL, avec ou sans la foi, pour “défendre la race des Lac Long” (ancêtres mythiques des Vietnamiens), avec ou sans la volonté de défendre le lopin de terre qu’on leur a accordé, moyennant impôt et rente à l’appui.

D’ici au cessez-le-feu, tant de sang coulera et coulera encore comme prix du marchandage. Ni un gouvernement de coalition, ni un gouvernement FNL à Saigon ne transformeront la condition d’opprimés et d’exploités des paysans et des ouvriers à qui on a démandé le sacrifice de leur vie. Si demain, les mineurs de Hon-gay, les tisserandes de Nam-dinh, les ouvriers des nouveaux complexes industriels occupent les usines pou les gérer eux-mêmes, nous verrons Hô chi Minh et ses partisans tenter de les écraser comme ils firent fin novembre 1956 contre les paysans en rébellion à Thanh-hoa et Nghê-an. On ignore les détails exacts de cette rébellion, mais il est probable que les décisions gouvernementales heurtaient les intérêts des paysans ; des ordres stricts furent donnés à “l’armée populaire” de tirer sur le peuple. Bilan : plus d’un millier de morts et de blessés (cf. G. Chaffard, Indochine, dix ans d’indépendance). Et s’ils ne peuvent y arriver, avoir recours aux troupes de Mao qui déferlèrent sur le Tonkin comme les Russes en Hongrie, en Pologne et ailleurs, pour mettre fin à toute tentative révolutionnaire des ouvriers. Le FNL n’agira pas autrement avec les coolies du sud et les paysans des rizières de Cochinchine, s’ils s’organisent spontanément en Soviets pour prendre en mains leur propre émancipation comme l’ont tenté sous la domination française, en 1930, les paysans de Nghê-an et de Hà-tinh (voir “ICO” n. 57, février 1967).

Le temps des dupes n’est pas révolu. En 14-18, ils perdirent la vie pour la “défense de la patrie” et “pour tuer la guerre” ; en 39-45 ils moururent ” pour l’ordre nouveau”, “pour la liberté”, “pour le socialisme” en fait pour un nouveau partage du monde en zones d’exploitation et d’influence entre les puissances, sous l’égide des capitalismes américain et russe. Dans les colonies et semi-colonies, les révoltes des paysans ont été dans leur ensemble canalisées par les partis petits-bourgeois, sous la bannière du nationalisme ou du communisme pro-russe ; le capitalisme d’État russe appuya ces mouvements et s’en fit des auxiliaires dans la guerre froide qu’il menait contre le capitalisme américain et dans la suite, pour le maintien de la position de force de son empire dans sa politique de coexistence pacifique avec le capitalisme d’outre-atlantique.

Au Viêt-nam, l’Amérique a tenté de prendre la relève de la France pour y compléter la chaîne des bases militaires du Pacifique : Japon-Formose-Philippines, Siam, endiguant l’expansion de la Chine vers le sud-est asiatique. Les soldats américains ont été envoyés à la mort pour “défendre le monde libre” ; les jeunes vietnamiens des villes et des régions contrôlées par les Américains et leurs mercenaires aussi. Les soldats du Viêt-nam du Nord, meurent au nom du socialisme ; les paysans et les jeunes Vietnamiens du maquis du sud, au nom de leur “libération”. Les premiers meurent victimes et parfois dupes des marchands de canons, maîtres du dollar : leurs adversaires périssent victimes et parfois dupes d’un État capitaliste bureaucratique nouvellement né et inféodé aux puissances chinoise et russe ; les ouvriers et les paysans du maquis, à l’issue de la tuerie verront un nouveau régime d’exploitation et d’oppression avec ou sans les anciens propriétaires fonciers ; la révolution nationale, l’indépendance nationale, la libération nationale, pour eux, comme pour ceux nord, ne sera qu’un changement de maîtres.

Nous, exploités des usines, pensons que l’émancipation des ouvriers et de paysans pauvres des ex-colonies ne se réalisera que par leur lutte autonome contre l’État national, agent local des puissances, en dehors des partis nationalistes au pouvoir ou dans l’opposition. Les révolutions nationales du dernier quart de siècle signifient l’accès au pouvoir de la bourgeoisie autochtone ou de l’intelligentsia nationaliste, cristallisée en nouvelle classe dominante qui exploite les ouvriers et les paysans par le moyen du capitalisme d’État. Ce qui se passe au Viêt-nam s’inscrit dans cette dernière perspective.




Source: Archivesautonomies.org