Novembre 23, 2020
Par Lundi matin
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Dans le monde du spectacle et sa bonne sociĂ©tĂ©, nous attendons souvent, trop souvent, la disparition d’une personne pour nous remĂ©morer son existence. Plus la personne nous est Ă©trangĂšre, – plus elle demeure loin des yeux, loin du cƓur – plus il nous faut voir pour croire. RĂ©aliser, nous faire Ă  l’idĂ©e. Revoir nos vieux clichĂ©s, recouper les tĂ©moignages, chercher la vĂ©ritĂ©.

Nous passons alors par toutes les Ă©tapes du deuil – choc et dĂ©ni, colĂšre, marchandage, dĂ©pression – jusqu’à l’acceptation de cette nouvelle rĂ©alitĂ©. L’image nĂ©e de la mort devient aussi familiĂšre, sinon plus, que le corps qui lui a donnĂ© vie. Si l’image disparaĂźt comme a disparu le corps, si elle est rognĂ©e, effacĂ©e, il ne reste plus – Ă  celles et ceux qui restent – rien de la personne qui a rĂ©ellement vĂ©cu. Il faut que l’image, la parole, l’écrit, se manifestent pour que revienne Ă  l’esprit, si ce n’est la vie, du moins la mort.

Dans de nombreuses traditions, l’ñme demeure plus de trois jours dans le corps dĂ©funt du dĂ©funt, puis commence sa transmigration. Au quatriĂšme jour, le corps repose en paix. AprĂšs une quarantaine de jours, l’ñme demeure en paix. George Floyd ne repose pas en paix. Son corps ne repose pas en paix, son Ăąme n’est pas paisible. Comment le pourrait-il, comment le serait-elle ?

Mort d’une mort violente, violentĂ© Ă  mort, le corps de George Floyd, contenu, Ă©touffĂ©, est exhibĂ© par son image et son Ăąme, hantĂ©e, nous hante Ă  son tour. George Floyd est devenu fantĂŽme, fantasme. Ne repose pas en paix, George Floyd, lui disent ses vieux ennemis. Ne repose pas en paix, George Floyd, lui disent ses nouveaux et nouvelles ami·e·s. Depuis, la Mort de George Floyd vit ses propres vies. L’une de ces vies de la Mort de George Floyd, qui m’accompagne sans rĂ©pit, me dit :

Maintenant que tu m’as dĂ©couvert, tu ne peux pas tout dire, mais tu ne peux plus te taire. Une voix de plus au chapitre ne sera de trop. Écoute, une derniĂšre fois : il me faut un tombeau. Non pour mourir, mais pour vivre Ă  nouveau. Honorer ma mĂ©moire, la protĂ©ger des charognards. La poĂ©sie ne sauvera aucune vie, mais d’autres Morts me rejoindront, que je tirerai de l’oubli. Entends, regarde, Ă©cris :

Le public ne connaissait pas George Floyd de son vivant. La vie de Georges Floyd Ă©tait privĂ©e. George Floyd vivant n’avait pas de page WikipĂ©dia. PrivĂ© de vie, George Floyd est dĂ©sormais connu pour sa mort, filmĂ©e, diffusĂ©e, visionnĂ©e dans le monde entier.

George Floyd n’est pas mort : George Floyd a Ă©tĂ© tuĂ©. George Floyd n’a jamais autant existĂ© que depuis qu’il a Ă©tĂ© tuĂ©. La Mort de George Floyd n’a jamais Ă©tĂ© aussi vivante. La Mort de George Floyd possĂšde sa propre page WikipĂ©dia. George Floyd n’a jamais voulu ça.

La mort est un phĂ©nomĂšne naturel quand la mort est dite naturelle. George Floyd a Ă©tĂ© tuĂ©. Être tuĂ© n’est pas un phĂ©nomĂšne naturel. Un policier a tuĂ© George Floyd avec l’appui d’autres policiers. Aucun policier n’a Ă©tĂ© tuĂ© par George Floyd. Personne n’a jamais Ă©tĂ© tuĂ© par George Floyd. George Floyd n’a jamais tuĂ© personne.

Il n’y a dans cette mort aucune rĂ©ciprocitĂ©.

George Floyd a Ă©tĂ© apprĂ©hendĂ© sur dĂ©nonciation : le neveu et le commis d’une Ă©picerie familiale accusent George Floyd d’avoir payĂ© ses cigarettes avec un faux billet de vingt dollars. Ils appellent la police comme la loi les y enjoint. Sur leur vie, jamais plus ils n’appelleront la police. Ils rĂ©alisent dĂ©sormais que, pour les policiers qui l’ont tuĂ©, la vie d’un homme – qui plus est – noir vaut moins de vingt dollars.

Dans une affaire criminelle, on retient, quand on le connaĂźt, davantage le nom du meurtrier que celui de la victime. Quand un policier tue une personne, personne ne retient le nom du policier. Ici, ils sont quatre policiers. Georges Floyd est seul. Leurs quatre noms sont plus difficiles Ă  retenir que le seul nom de Georges Floyd, que le corps seul de Georges Floyd : Thomas Lane maintient les jambes, J. Alexander Kueng retient le dos, Derek Chauvin appuie sur le cou de George Floyd, Tou Thao les couvre. C’est Derek Chauvin que l’on retient comme ayant tuĂ© George Floyd.

Le public découvre peu à peu les vidéos du meurtre. Sur la vidéo la plus connue, on voit le visage de Georges Floyd plaqué contre le bitume, maintenu au sol par Derek Chauvin qui appuie volontairement son genou sur son cou. Tou Thao garde les alentours. On ne voit ni Thomas Lane ni J. Alexander Kueng qui, derriÚre le véhicule de police, maintiennent George Floyd. On voit uniquement Derek Chauvin tuer George Floyd. Seconde aprÚs seconde, minute aprÚs minute. Patiemment, calmement, méthodiquement. Derek Chauvin fait passer George Floyd de vie à trépas.

Ceci n’est pas une scùne de violence policiùre

Parmi d’autres


Ceci est une exécution

Parmi d’autres

Des passantes et des passants filment Derek Chauvin n’arrĂȘte pas George Floyd dit et rĂ©pĂšte qu’il ne peut pas respirer Derek Chauvin n’arrĂȘte pas des passantes et des passants filment Derek Chauvin n’arrĂȘte pas George Floyd supplie Derek Chauvin d’arrĂȘter des passantes et des passants implorent Derek Chauvin d’arrĂȘter Derek Chauvin n’arrĂȘte pas Derek Chauvin n’arrĂȘte pas n’arrĂȘte pas n’arrĂȘte pas de ne pas arrĂȘter. Comme s’il se disait en lui-mĂȘme : n’arrĂȘte pas.

Pendant 8 minutes et 46 secondes. 8 minutes et 46 secondes, c’est long. 8 minutes et 46 secondes, ça laisse le temps. Le temps de penser, de rĂ©aliser ce que l’on fait. Le temps d’arrĂȘter de tuer George Floyd. Le temps de sauver George Floyd. Mais personne n’a sauvĂ© George Floyd. Personne n’a empĂȘchĂ© George Floyd d’ĂȘtre tuĂ©. Personne n’a empĂȘchĂ© Derek Chauvin et ses collĂšgues de tuer George Floyd. Les passantes et les passants tĂ©moignent en direct de ce qui se passe (L’un de mes potes est mort de la mĂȘme maniĂšre) Ă  l’attention des policiers, des autres passantes et autres passantes, et dĂ©sormais des spectatrices et des spectateurs. George Floyd rĂ©alise ce qui se passe et en tĂ©moigne Ă  son tour (Je suis sur le point de mourir de la mĂȘme façon). George Floyd supplie et c’est terrible de l’entendre supplier :
It’s my face man I didn’t do nothing serious man please please please
I can’t breathe please man PLEASE SOMEBODY please man I can’t breathe
I can’t breathe please man can’t breathe my face just get up I can’t breathe please I can’t breathe shit I will I can’t move mama mama
I can’t my knee my nuts I’m through I’m through I’m claustrophobic

EVERYTHING HURTS some water or something please please
I can’t breathe officer don’t kill me they gonna kill me man come on man
I cannot breathe I cannot breathe they gonna kill me they gonna kill me
I can’t breathe I can’t breathe please sir please please please I CAN’T BREATHE
Je ne peux pas respirer. Ne me tuez pas. Ça donne envie de pleurer. Pleurer c’est humain. Mais Derek Chauvin n’est pas un humaniste : c’est un policier. Derek Chauvin incarne la loi, Derek Chauvin ne pleure pas, Derek Chauvin ne s’arrĂȘte pas, Derek Chauvin joue Ă  Derek Chauvin, Ă  Clint Eastwood, au cowboy et Ă  l’inspecteur Harry, au flic raciste et fier de l’ĂȘtre, et Derek Chauvin tue George Floyd, assistĂ© par Thomas Lane, J. Alexander Kueng et Tou Thao. George Floyd meurt. Et mĂȘme aprĂšs sa mort, pendant prĂšs de 3 minutes aprĂšs sa mort, Derek Chauvin n’arrĂȘte pas. Les tĂ©moins sont tenus Ă  l’écart par Tou Thao. Derek Chauvin n’arrĂȘte pas. Il faut que l’ambulance arrive, que l’ambulancier constate la mort et fasse signe Ă  Derek Chauvin d’arrĂȘter pour que Derek Chauvin arrĂȘte, traĂźne sans mĂ©nagement George Floyd mort par terre jusqu’à la civiĂšre avec l’aide de J. Alexander Kueng.

Les rĂ©seaux, les mĂ©dias, par la bande passante de passantes et des passants qui tĂ©moignent, diffusent en boucle les images de la Mort de George Floyd. Les images de Derek Chauvin qui tue Georges Floyd. Le monde entier constate la Mort de George Floyd, le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin qui tue Georges Floyd qui meurt. Le monde entier regarde George Floyd qui ne peut, progressivement, plus parler, respirer, bouger. Il est agitĂ© de soubresauts. L’agonie dure longtemps. Les images, les paroles qui l’accompagnent, la pensĂ©e mĂȘme de cette mort sont insupportables. La plupart des gens la regarderont Ă  travers leurs Ă©crans. En passant. Certain·e·s trop bouleversé·e·s, d’autres pas assez pour ĂȘtre concernĂ©s : juste ce qu’il faut pour en parler sans (sa)voir. Pas assez pour pouvoir soutenir quoi que ce soit. Le regard, la pensĂ©e derriĂšre le regard. De Derek Chauvin, de George Floyd. Le black tuĂ© par la police, lĂ   ? Ah oui, je vois.

Je regarde un homme mourir. C’est horrible. Pourquoi je fais ça. Je ne devrais pas pouvoir faire ça. Je pense Ă  ceux qui regardent l’une ou l’autre de ces vidĂ©os, en parlent au petit dĂ©jeuner ou Ă  l’apĂ©ro, commentent et interprĂštent sans comprendre ou avec une curiositĂ© malsaine, Ă  la maniĂšre d’un snuff movie. Je ne devrais pas avoir Ă  faire ça. Un homme ne devrait pas pouvoir mourir comme ça. Des policiers ne devraient pas vouloir, pas pouvoir faire ça.

J’ai envie de les arrĂȘter.

J’ai envie de vomir.

J’ai du mal à respirer.

Pourquoi personne n’intervient ?

Les passantes et les passants interpellent les policiers de vive voix, filment, semblent trop calmes, trop respectueux de l’autoritĂ© que reprĂ©sentent le tueur et ses complices, pour les empĂȘcher de tuer George Floyd. Ne semblent pas pouvoir pas vouloir croire que le policier et ses complices tuent calmement et de sang-froid cet homme devant leurs yeux. Puis se rendent Ă  l’évidence — You don’t think nobody understands that shit right there bro ? Les passantes et les passants demeurent, passivement, jusqu’au bout. Leurs voix se font plus vives, leurs corps plus mobiles, Ă  mesure que George Floyd meurt, mais il suffit que Tou Thao fasse un geste de la main, que Derek Chauvin porte la sienne Ă  sa ceinture, pour les tenir en respect. La personne qui tient la camĂ©ra dĂ©tourne l’objectif, revient sur Derek Chauvin qui, entravĂ© par son genou sur le cou de George Floyd, essaie maladroitement de sortir sa plaque.

Quelques femmes et un homme noir interpellent Derek Chauvin et Tou Thao. Pour calmer le jeu, dire que ce n’en est pas un, comme si Derek Chauvin ne savait pas ce qu’il faisait, qu’il serait puni pour ça. Derek Chauvin s’en fiche : il a derriĂšre lui 19 ans de carriĂšres et autant de plaintes, toutes classĂ©es sans suite. Durant ces longues minutes, Derek Chauvin ne dit rien, Derek Chauvin fait le malin, Derek Chauvin se fait plus idiot qu’il n’est, Derek Chauvin a un sourcil levĂ©, sourire en coin. Un visage anguleux, qui blesse, qui tue, en toute sĂ©rĂ©nitĂ©. Derek Chauvin sait ce qu’il fait. ApprĂ©cie cela : Derek Chauvin sait qu’il ne sera pas puni, jamais : jamais Ă  la hauteur de la satisfaction procurĂ©e par la mort de cet homme noir.

He enjoying that
he enjoying that shit
He enjoying that shit right now
You enjoying it look at you
your body langage explains in

Derek Chauvin regarde avec un plaisir non dissimulĂ© son propre genou rouler sur le cou et la gorge de Georges Floyd, l’observe comme Ă©tranger, fascinĂ© par l’effet produit sur Georges Floyd, par le pouvoir de vie et de mort qu’il dĂ©tient. Intime d’une voix forte, pour donner le change ou se moquer, Ă  George Floyd de se lever alors qu’il ne peut pas. Il lui dit aussi ça, le rĂ©pĂšte : you can’t win : tu ne peux pas gagner. AprĂšs quoi, Derek Chauvin garde le silence et regarde la camĂ©ra, mais le regard de Derek Chauvin envoie un message d’encouragement aux racistes, d’avertissement aux personnes racisĂ©es, il dit Ă  la camĂ©ra, Ă  celui ou celle qui la porte, Ă  celui ou celle qui le regarde Ă  travers elle :

Regardez : vous ne pouvez pas m’arrĂȘter : Regardez : je tue cet homme noir et personne ne m’arrĂȘte : Regardez : je tue cet homme noir parce que je peux le tuer : Regardez : je tue cet homme noir parce que je peux me le permettre : parce que personne ne m’arrĂȘte : parce que j’ai les moyens rĂ©els de le tuer et le privilĂšge de pouvoir le faire : parce que n’importe qui pourrait m’arrĂȘter, mais personne ne le fait : mon arme me couvre, mon collĂšgue me couvre, la loi me couvre.

Si une, deux, trois personnes intervenaient, si mon collĂšgue intervenait, si la loi ne me couvrait pas systĂ©matiquement, personnellement et collectivement : si, dans quelque ordre que ce soit, un seul Ă©lĂ©ment de cet Ă©noncĂ© venait Ă  changer alors : je ne pourrai pas tuer cet homme.

Une : personne ne m’arrĂȘte. Deux : mes collĂšgues me soutiennent. Trois : la loi c’est moi. Dommage pour toi George Floyd, ou quel que soit ton nom.

Et le systĂšme lui donne raison, malgrĂ© toutes les dĂ©nĂ©gations. Il faut attendre le lendemain pour que les quatre policiers soient licenciĂ©s. Parmi eux, seul Derek Chauvin est inculpĂ©. Le bureau du procureur inculpe Derek Chauvin de meurtre au troisiĂšme degrĂ© et d’homicide involontaire. Le meurtre au troisiĂšme degrĂ© est synonyme d’homicide involontaire. Derek Chauvin est doublement accusĂ©, dans les faits et dans la loi, d’un seul acte illĂ©gal et meurtrier. On ne peut pas ĂȘtre jugĂ© deux fois pour le mĂȘme homicide. La loi retiendra : involontaire, deux fois. Le chef de la police et le maire de Minneapolis, oĂč a eu lieu le crime, reconnaissent le meurtre et la complicitĂ© des policiers. Les vidĂ©os les ont forcĂ©s Ă  le reconnaĂźtre. Les Ă©meutes qui suivront forceront Ă  requalifier le meurtre en meurtre au second degrĂ©, c’est-Ă -dire sans prĂ©mĂ©ditation. Comme si l’on pouvait tuer de cette façon sans prĂ©mĂ©ditation. Tuer au second degrĂ©. Comme pour de rire, pour faire semblant, de l’humour noir, une farce, une blague qui tue. Pour de vrai.

What’s your name ?
Yo man what’s your badge number ?
Bro you find that’s cool right now bro ?
You think that’s cool ?

Derek, je prononce ta sentence comme je prononce ton nom, Chauvin. Derek Chauvin, permets que j’écorche ton nom qui Ă©corche nos oreilles. Que j’écorne ton image qui crĂšve nos yeux. Que je te tutoie, toi qui tue. La loi permet ça. L’amĂ©ricain permet ça, le français permet ça. Toutes les lois et toutes les langues permettent ça. La police, les politiques, les mĂ©dias s’emparent de l’affaire. Pourquoi la littĂ©rature ne s’en emparerait pas ? Pourquoi la poĂ©sie se gĂȘnerait-elle ? Tous et toutes ont exhibĂ© le corps de Georges Floyd, extirpĂ© l’ñme de Georges Floyd, donnĂ© autant de vies que de voix Ă  la Mort de Georges Floyd. Il en manque encore pour contrer les mensonges et les violences commises au nom de la loi — chaque jour, ils changent les mots. ils disent qu’ils vous ont tirĂ© dans les jambes. Je sais qu’ils ne tirent jamais dans les jambes. ils tirent dans la tĂȘte.

every day they change the words.
they say they shot you in the legs.
I know they never shoot in the legs.
they shoot in the head.
the light expires. they extract the mind.
Celui qui a Ă©crit ces mots se nomme Sean Bonney. Sean Bonney a Ă©crit ces mots avant la Mort de Georges Floyd. Sean Bonney n’est pas William Bonney qui n’est pas Billy the kid. Georges Floyd n’est pas Billy the Kid. Il n’y a pas besoin d’ĂȘtre banditisĂ© comme Billy pour ĂȘtre tuĂ© par la police, pour que la police tue : il suffit d’ĂȘtre racisĂ© comme tant d’autres avant comme aprĂšs Georges Floyd : Breonna Taylor, criblĂ©e de balles Ă  son domicile dix jours auparavant ; Jacob Blake qu’un policier a tentĂ© d’abattre de sept balles dans le dos Ă  bout portant devant ses enfants ; Éric Gardner, tuĂ© il y a six ans, exactement de la mĂȘme maniĂšre que Georges Floyd, en prononçant les mĂȘmes mots :

I can’t breathe.

Aujourd’hui j’ai dĂ©couvert comment, j’ai compris pourquoi – au-delĂ  du fait que les criminels soient les policiers – les personnes prĂ©sentes sur les lieux n’ont pas Ă©vitĂ© le crime. L’homme que l’on entend dĂ©fendre Georges Floyd est noir : il risque la mort au mĂȘme titre que lui : malgrĂ© cela il interpelle, provoque les policiers pour les faire rĂ©agir. Deux jeunes femmes blanches font de mĂȘme, l’une d’elles dit  : c’est comme ça aussi qu’ils traitent les femmes. TraumatisĂ©e par la scĂšne, Daniel Frazier, une jeune fille noire de 17 ans, n’a pas su, pas pu, sauver Georges Floyd : beaucoup de gens lui ont reprochĂ© d’avoir filmĂ© et diffusĂ© la scĂšne, mais grĂące Ă  elle le meurtre a Ă©tĂ© connu, les meurtriers inculpĂ©s, les Ă©meutes dĂ©clenchĂ©es. Elle le crie, en larme, en pleine rue, filmĂ©e par d’autres.

Aujourd’hui j’ai dĂ©couvert comment, j’ai compris pourquoi. Le plus choquant, dans ce meurtre atroce et raciste commis en plein jour, en pleine rue, c’est la complicitĂ© systĂ©matique et systĂ©mique, non seulement des policiers, mais de leurs congĂ©nĂšres. Aucun homme blanc, c’est-Ă -dire aucune personne combinant a priori la force et les privilĂšges suffisants pour ne pas se sentir menacĂ©e par la police, n’est intervenu. N’y a-t-il aucun autre blanc dans ce quartier ? Mettons. En ce cas pourquoi les seuls blancs prĂ©sents font-ils la loi ? Tout n’est pas blanc ou noir, admettons : il y a des zones grises dans la violence d’État, une hiĂ©rarchie dans le racisme ordinaire. Ok, inversons le cas : un homme blanc est tuĂ© par des policiers noirs dans un quartier blanc, rĂ©sultat : aversion, triple K.

Certains disent : les policiers ne tuent pas systĂ©matiquement les noirs, les non-blancs. C’est vrai : ils les tuent systĂ©miquement. Il y a des mĂ©thodes pour ça, il y a des rĂšglements. Les mĂ©thodes d’étranglement sont dans les manuels : elles sont dans les manuels. Leurs conditions d’usage, comme la loi qui les encadre, sont laissĂ©es Ă  la libre interprĂ©tation des policiers.

Certains disent : #NotAllCops.

Comme d’autres disent : #NotAllMen.

Comme tous disent : #AllLivesMatter.

Ceux qui disent cela ne sont pas morts pour prouver le contraire.

Ils ne mourront jamais pour prouver le contraire.

Ce sont souvent les mĂȘmes

Qui taisent, et font taire.

Depuis trop longtemps dĂ©jĂ , il y a cette Vie de la Mort de Georges Floyd qui me hante. Cette Vie de la Mort de Georges Floyd qui me dit, me rĂ©pĂšte :

J’ai vu ces meutes de vieux hommes blancs Ă  la tĂ©lĂ©vision française. Faire systĂ©matiquement la leçon Ă  de jeunes femmes racisĂ©es – qui seules tentaient avec raison de revenir au cƓur du sujet, au cƓur de Georges Floyd qui battait – pour rĂ©duire le dĂ©bat Ă  l’objet qu’ils en faisaient. Un prĂ©sentateur dĂ©clarer : c’était une armoire Ă  glace. Un mĂ©decin prĂ©sumer : il devait avoir une maladie. Un ponceur comme vous en faites tant, cireur de pompes funĂšbres, prĂ©tendre ne pas comprendre comment des gens qui ont applaudi les policiers aprĂšs les attentats osaient dĂ©noncer les violences policiĂšres. Dire : les policiers aussi sont victimes : il y en a qui se tuent.

Comme si le meurtre d’un noir ne pouvait ĂȘtre qu’un accident bien cherchĂ©, et le suicide d’un policier un meurtre perpĂ©trĂ© par celles et ceux qui ne l’auraient pas soutenu. Comme si bon nombre de policiers n’étaient pas des meurtriers, qui tuent conjointes, enfants, tĂ©moins, avant de se suicider. Comme si applaudir les policiers sous le Front populaire engageait Ă  les applaudir sous Vichy. Comme si tout n’était vu que sous le rapport, plein de bavures, de mal et de sous-entendus, des policiers Ă  une population dont ils devraient se dĂ©fendre quand il ne pourraient la ou lui dĂ©fendre de. Les faux arguments ne manquent pas ni les procĂšs Ă  charge, oĂč les morts sont plus souvent convoquĂ©s que leurs meurtriers. Tout le monde se renvoie la balle, mais elle atterrit rarement dans le corps d’un blanc.

Le racisme est une maladie de blancs qui pensent qu’ĂȘtre tuĂ© doit demeurer une maladie de noirs.

Je ne peux plus respirer

À l’heure oĂč la France s’indigne de la mort de George Floyd mort exactement de la mĂȘme façon qu’Adama TraorĂ©, oĂč ils ont eu les mĂȘmes derniers mots, Assa TraorĂ© appelle Ă  manifester contre une nouvelle expertise, controversĂ©e puis contredite, qui vise Ă  innocenter les policiers. Adama TraorĂ© ne serait pas mort parce qu’il a Ă©tĂ© tuĂ©, il aurait Ă©tĂ© tuĂ© parce qu’il Ă©tait mortel. Plus mortel qu’un autre, car noir, en mauvaise santĂ©. DroguĂ©, dĂ©linquant. Comme sont systĂ©matiquement dĂ©crites toutes les personnes racisĂ©es tuĂ©es par la police. « Il a pris le poids de nos corps Ă  tous les trois Â» avait dit un gendarme au dĂ©but de l’enquĂȘte. Adama TraorĂ© n’a pas Ă©tĂ© Ă©crasĂ©, Ă©touffĂ©, il « a pris Â» des corps Ă©trangers avant de mourir d’asphyxie dans les locaux de la gendarmerie. Depuis quatre ans, Assa TraorĂ©, malgrĂ© l’acharnement policier et judiciaire dont elle et sa famille font l’objet, se bat pour obtenir VĂ©ritĂ© et justice pour son frĂšre. Depuis quatre ans ni vĂ©ritĂ© ni justice ne sont faites.

Un pays sans justice est un pays qui appelle à la révolte.
Sans justice vous n’aurez jamais la paix.

La prĂ©fecture de police de Paris interdit les manifestations en hommage Ă  Georges Floyd, mais plus de vingt mille personnes ont rĂ©pondu dans les rues Ă  l’appel lancĂ© par Assa TraorĂ©. La porte-parole du gouvernement français justifie publiquement l’interdiction de manifester par des raisons sanitaires et dĂ©clare : « Il n’y a pas de violence d’État instituĂ©e dans notre pays. Je ne crois pas qu’on puisse le dire Â». Non, on ne peut pas le dire, mĂȘme si elle existe, on ne peut pas le dire : le chef de l’État l’a lui-mĂȘme dĂ©fendu : « Ne parlez pas de rĂ©pression ou de violences policiĂšres, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Â» Ces mots, pas ces faits. Ce mĂȘme État de droit auquel ce mĂȘme chef de l’État a dĂ©clarĂ© vouloir mettre fin, par mĂ©garde, pour de rire, il y a trois ans dĂ©jĂ , avant d’inscrire l’état d’urgence dans la loi. Ces mĂȘmes violences que de nombreuses instances, d’Amnesty International Ă  l’ONU, reconnaissent et condamnent.

J’étouffe

J’étouffe. C’est ce que CĂ©dric Chouviat a rĂ©pĂ©tĂ© sept fois avant d’ĂȘtre tuĂ© par asphyxie et fracture du larynx, quatre mois avant George Floyd, pour avoir voulu filmer son interpellation. « Cette tragĂ©die ne serait pas arrivĂ©e si Monsieur Chouviat avait rangĂ© son tĂ©lĂ©phone Â», dit l’avocat du policier. « L’individu est tombĂ© d’un coup en arriĂšre et sur moi, donc nous sommes tous les deux tombĂ©s par terre Â», dĂ©clare dans son rapport le policier qui l’a « amenĂ© au sol par le biais principalement d’un Ă©tranglement arriĂšre Â», rejoint par ses collĂšgues, selon le rapport de la police des polices qui s’appuie sur les vidĂ©os diffusĂ©es. CĂ©dric Chouviat Ă©tait musulman.

Le soir de la mort de Georges Floyd, en France, Gabriel, un enfant de 14 ans d’origine serbe, soupçonnĂ© de complicitĂ© dans le vol d’un scooter, est maintenu dans la mĂȘme position que Georges Floyd par trois agents de police pendant que le quatriĂšme lui fracture la mĂąchoire Ă  coup de pied jusqu’à l’Ɠil. L’enfant perd trois dents et subit une lourde opĂ©ration, il est traumatisĂ©, mais survit. Il n’y avait personne pour filmer. Contre la parole de l’enfant, on retient le rapport officialisĂ© des policiers :

Un policier ceinture l’adolescent,
il est emporté avec lui et le policier lui tombe dessus.
Un autre policier arrive et trĂ©buche sur eux  ;
et donc sur le visage de Gabriel.

Que retient-on avec la meilleure volontĂ© du monde ? Les policiers ne tiennent pas debout. Leur version ne tient pas debout. Qui sont ces gens incapables de tenir debout ? Qui ne se donnent mĂȘme pas la peine de donner une version qui tienne debout ? Qui sont capables de ruer de coups un enfant, de tuer, de mutiler en pleine rue en toute impunitĂ© ? Qui sont ces policiers ? Seul l’écho grandissant d’autres violences me rĂ©pond, le silence qui les prĂ©cĂšde et les suit. Justice, politique, mĂ©dias font front et sang blanc : la victime est d’origine Ă©trangĂšre, les violences sont d’origine Ă©trangĂšre, les policiers sont Ă©trangers aux violences qu’ils font subir.

On n’attrape pas un meurtre comme une maladie. En revanche on peut attraper un meurtrier. La justice peut le poursuivre, le rattraper, le condamner. Le dĂ©fendre contre la vindicte populaire, le lynchage, comme dans les westerns. Comme elle l’a fait pour Derek Chauvin, tandis que la toile exposait le corps lynchĂ© de Georges Floyd. Il faut cesser d’employer la forme passive, comme si la victime attendait sa propre mort. Un meurtre n’a pas besoin d’une victime pour exister : il n’a besoin que d’un meurtrier. Quand un noir est tuĂ© par un blanc, le blanc est un meurtrier. Quand un riche tue un pauvre, le riche est un meurtrier. Quand une femme est tuĂ©e par son mari, son mari est un meurtrier. C’est aussi simple que cela. Pourquoi, dans ces cas prĂ©cis, ne peut-on pas le dire sans devoir l’attĂ©nuer ?

Les circonstances pour qu’un individu appartenant Ă  une classe, Ă  une race, Ă  un genre dominant ne sont pas attĂ©nuantes, mais accablantes. Que la police et la justice soient une police et une justice de race, de classe et de genre est un constat accablant qu’il est accablant d’entendre systĂ©matiquement nier sur les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s et sur les rĂ©seaux alors qu’il est toujours interdit de manifester. S’il faut porter un masque, c’est que l’air, en France comme dans d’autres pays, est devenu irrespirable. Au point qu’il faille le prendre ailleurs. Comme si cela suffisait de dĂ©tourner les yeux d’un meurtre ou d’un mort pour ne pas qu’il existe. Comme s’il Ă©tait possible d’entrevoir un peu d’espoir ailleurs, jamais ici.

 Nous sommes en guerre. 

C’est ce que dĂ©clare Ă  six reprises le chef de l’État pour annoncer le premier confinement. Un mĂ©lange des genres qui crĂ©e une confusion opportune au sein des forces de l’ordre chargĂ©es de le maintenir. En un mois, douze personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es par la police, contre douze par an en moyenne. La criminalitĂ© n’a pas augmentĂ© : elle s’est simplement dĂ©placĂ©e de l’extĂ©rieur vers l’intĂ©rieur des foyers et des commissariats. Les personnes tuĂ©es ne sont pas toutes racisĂ©es, mais elles meurent de la mĂȘme maniĂšre : en majoritĂ© Ă©touffĂ©es ou tuĂ©es par balle. Il a suffi que le gouvernement français Ă©tende Ă  l’ensemble de son territoire et de sa population les contrĂŽles policiers jusqu’ici rĂ©servĂ©s aux personnes racisĂ©es des « quartiers Â». Et laisse libre cours Ă  cette violence mobilisĂ©e et exercĂ©e contre les mouvements sociaux depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ .

Durant les semaines qui suivent, les vies de la Mort de Georges Floyd se multiplient, hantent les esprits, puis disparaissent peu Ă  peu des Ă©crans, remplacĂ©es par d’autres. Les soignant·e·s manifestent pour rĂ©clamer davantage de moyens. Une femme, tenue Ă  l’écart des tĂ©moins et journalistes, est traĂźnĂ©e par les cheveux par un policier en armure – Je suis infirmiĂšre. Je fais de l’asthme. Fallait y penser avant, rĂ©pond le policier. Je veux ma ventoline, s’il vous plaĂźt – le visage plaquĂ© au sol, elle est maintenue par plusieurs policiers : un genou sur le cou, un autre sur le dos. D’autres tiennent Ă  distance les passantes et les passants qui filment. Les policiers qui tenaient l’infirmiĂšre la relĂšvent, l’entraĂźnent pour l’embarquer, les cheveux tenus par une policiĂšre que son collĂšgue avertit :

 Pas de violence, on est filmĂ©s. 

Il faut que des passantes et des passants, que des journalistes indĂ©pendant·e·s, filment systĂ©matiquement les interventions policiĂšre pour que les policiers, se sachant surveillĂ©s, Ă©vitent les violences, comme le rappellent notamment Amal Bentounsi dont le frĂšre ait Ă©tĂ© abattu d’une balle dans le dos par un policier, et qui a fondĂ© Urgence, notre police assassine et co-fondĂ© l’Observatoire National des Pratiques et Violences PoliciĂšres (ONPVP) qui regroupe des proches des victimes. Il faut que les vidĂ©os des violences soient diffusĂ©es et choquent l’opinion publique pour que celle-ci se manifeste et force les pouvoirs publics Ă  agir. Les pouvoirs publics n’aiment pas ĂȘtre pris Ă  dĂ©faut, n’aiment pas ĂȘtre forcĂ©s, alors ils agissent — chaque jour, ils changent les mots.

Moi, Mort de George Floyd, je dis : de deux choses l’une : soit la police obĂ©it aux ordres, soit elle n’obĂ©it pas : en tous les cas c’est un problĂšme d’État. Les trois, me rĂ©pond GĂ©rard Darmanin, premier flic de France proche de l‘extrĂȘme droite et accusĂ© de viols dont il nie la qualification, mais pas les faits : «  La police exerce une violence, certes, mais une violence lĂ©gitime. C’est vieux comme Max Weber  Â». GĂ©rard Darmanin se moque de confondre État et Police, morale et constat. GĂ©rard Darmanin se moque de la loi comme il se moque de George Floyd comme il se moque de CĂ©dric Chouviat :

Quand j’entends le mot de violence policiùre,
moi personnellement je m’étouffe.

Les forces de l’ordre agissent par la force et sur ordre pour maintenir l’ordre. Un ordre inĂ©galitaire, raciste et viriliste, que ses tenants voudraient faire passer pour naturel. La police fabrique la veuve et l’orphelin qu’elle prĂ©tend dĂ©fendre, comme l’État et la prison fabriquent le dĂ©linquant, pour mieux les punir et justifier leur propre fonction : vous le savez, Monsieur Darmanin â€“ c’est vieux comme Michel Foucault. Mais GĂ©rard Darmanin a fait une promesse aux syndicats de police d’extrĂȘme droite : celle de changer la loi pour couvrir l’illĂ©galitĂ© de ses pratiques, de faire d’un rĂ©gime d’exception la rĂšgle :

C’est la police de la RĂ©publique, la gendarmerie, les forces de l’ordre
qui font la loi dans notre pays.

À force de jouer le jeu Ă©lectoral de l’extrĂȘme droite contre, puis avec elle jusqu’à ne plus pouvoir se passer des conseils de ses zĂ©lotes, vos prĂ©tendues Ă©lites ont changĂ© le «  barrage  Â» en mur d’enceinte et choisi d’asseoir leur pouvoir sur une police d’État qui se comporte comme une milice. Une milice qui rappelle au chef de l’État qu’il ne tient que par «  sa  Â» police. Une milice prĂ©sente jusque dans l’hĂ©micycle qu’elle transforme ouvertement en chambre d’enregistrement de ses desiderata Ă  l’occasion de la loi sĂ©curitĂ© globale : «  nous voulons que les agents ne soient plus identifiables du grand public  Â». Et ce malgrĂ© l’opposition de quelques dĂ©puté·e·s et de la DĂ©fenseuse des droits qui doit, comme son prĂ©dĂ©cesseur, rappeler que «  les droits fondamentaux c’est pas dans l’éther  Â» face Ă  l’indiffĂ©rence et aux rires cyniques des Marcheurs rangĂ©s Ă  ce nouveau mot d’ordre :

Critiquer la police, c’est critiquer la France.

Une police qui possĂšde son propre drapeau ornĂ© de la devise «  pro patria vigilant  Â» et se place sous l’égide d’un saint catholique depuis 2002. Une police qui mĂšne, selon les mots du chef de l’État, une «  reconquĂȘte rĂ©publicaine  Â» contre «  le sĂ©paratisme islamique  Â» au nom de la laĂŻcitĂ©. Une police qui vote plus majoritairement pour l’extrĂȘme droite que le reste du service public et de la population. Une police dont les membres portent des cagoules, brassards et Ă©cussons fascistes, cachent ou refusent de donner leur matricule. Dont les membres violent et violentent, torturent, mutilent, tuent, mentent, menacent et harcĂšlent celles et ceux qui les accusent. Une France qui rĂ©unit toutes les caractĂ©ristiques d’un État policier et qui crie, Ă  l’image de ce policier cagoulĂ©, aux observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme qui les filment, aprĂšs les avoir gazĂ©s et matraquĂ©s :

 

Je vous emmerde la LDH  ! Vous nous pĂ©tez les couilles  ! 

Cette Mort de Georges Floyd ne demande plus pitiĂ©, ne demande plus vengeance. Cette Mort de Georges Floyd dit, avec raison, depuis trop longtemps dĂ©jĂ  :

Plus jamais ça.

Le modĂšle disruptif et rĂ©pressif actuel de la France, de l’état d’urgence Ă  la tolĂ©rance zĂ©ro, est un modĂšle volontairement importĂ© des États-Unis il y a deux dĂ©cennies. Un produit dĂ©rivĂ© sauce Vichy de la recette des Chicago Boys et du bon vieux Law and Order clamĂ© par Donald Trump. Un modĂšle datant d’un demi-siĂšcle, conçu en rĂ©ponse au mouvement des droits civiques et aux Ă©meutes liĂ©es Ă  l’assassinat de noirs par la police. Un modĂšle qui dĂ©tourne l’attention et les budgets du bien commun, du dialogue et des mesures sociales, pour donner libre cours Ă  l’exploitation et Ă  la surveillance, au racisme et Ă  la violence policiĂšre. Un modĂšle qui instaure un ordre sans loi et ne peut mener qu’à la guerre civile.

Les mĂȘmes causes produisant les mĂȘmes effets, la France doit aujourd’hui faire face Ă  une montĂ©e du terrorisme d’extrĂȘme droite qui s’arme et recrute dans l’armĂ©e et la police. Une montĂ©e occultĂ©e et alimentĂ©e par l’État et les mĂ©dias, les attaques islamistes et la chasse aux «  gauchistes  Â», dans une guerre rĂ©elle et imaginaire de tous contre tous. La pensĂ©e politique française officielle est tellement Ă  la masse qu’elle se sent avancer quand elle recule, et croit qu’il lui suffit de convaincre le monde de changer de direction pour se retrouver Ă  sa tĂȘte. Tout l’arsenal matĂ©riel et judiciaire de surveillance et de rĂ©pression qu’elle exporte et teste dans les rĂ©gimes autoritaires ne servira jamais qu’à la rapprocher d’eux sans unir personne.

À dĂ©faut de rĂ©gner, la RĂ©publique française, mise en isolement depuis les isoloirs, divise et fĂąche. LĂąche ses chiens lĂąches. SurarmĂ©s, en surnombre. Toujours en bande, en rĂ©union. Jamais Ă  mains nues, jamais Ă  armes Ă©gales. De prĂ©fĂ©rence par surprise, Ă  l’écart des regards, Ă  l’ombre d’une interpellation, Ă  l’aube d’une intervention ou dans la nuit des prisons. Qui chargent et se chargent de celles et ceux qui, parmi la population, ne suivent pas la ligne floue d’un parti unique qui, devenu patrie, prĂ©pare sa revanche sur l’Histoire.

L’islamo-gauchisme is the new judĂ©o-bolchĂ©visme, qui mĂȘle dans le cerveau dĂ©rangĂ© du nationaliste, du rĂ©actionnaire, les spectres du terrorisme et de l’influence Ă©trangĂšre.

Il faut voyager Ă  l’étranger, de la SuĂšde Ă  la Turquie, discuter avec les gens qui savent reconnaĂźtre la guerre quand ils la voient, regarder avec eux les vidĂ©os de violences policiĂšres, les chars sur l’avenue des Champs-ÉlysĂ©es et sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, lire les journaux anglo-saxons, pour s’entendre dire ce qui, hors de l’hexagone, paraĂźt Ă©vident Ă  toutes et Ă  tous : la France a un problĂšme avec son passĂ© colonial, avec sa police, avec ses dirigeants. Le gouvernement français veut qu’on le soutienne, pas que l’on se souvienne. Du Code noir et de la DĂ©claration pour la police des Noirs, de la crĂ©ation de la Police nationale par le rĂ©gime de Vichy, de toutes les Brigades racistes qui ont suivi, des colonies aux banlieues, jusqu’à la BAC, des CRS connus pour la rĂ©pression des mouvements sociaux, des gendarmes mobiles. De toutes ces formations impliquĂ©es ensemble ou sĂ©parĂ©ment dans des meurtres et des massacres, comme celui des AlgĂ©rien·n·n·e·s Ă  Paris, des persĂ©cutions accrues contre les migrant·e·s Ă  Calais. De toutes les autres plus ou moins connues, plus ou moins tues. Le gouvernement français ne veut pas.

Que l’on compare les États-Unis et la France. Que l’on rĂ©importe la French Theory exilĂ©e aprĂšs 68 aux États-Unis. Que l’on Ă©voque les Ă©tudes antiautoritaires, anticapitalistes, postcoloniales, de genre. Que l’on brandisse la lutte pour les droits civiques ou pour l’abolition de la police.

Pour ne plus ĂȘtre complice, il faut construire une autre culture. Et pour cela, se dĂ©construire sans cesse. Cesser de rĂ©pĂ©ter, sans penser, sans rĂ©flĂ©chir, tout ce qui est dit. Sentir, comprendre. Cesser de croire que ce n’est pas si pire. Cesser de choisir le moins pire en espĂ©rant que demain sera meilleur. Cesser de laisser dire et de laisser faire. Cesser de tolĂ©rer l’intolĂ©rable. Cesser de tolĂ©rer l’intolĂ©rance. C’est fatigant pour soi de remettre en question ses privilĂšges. C’est fatigant pour ceux qui ne le veulent pas, de lire, d’entendre ça.
Personne ne les y oblige. C’est toujours moins fatiguant, moins pĂ©nible,
que pour celles et ceux qui subissent chaque jour.
Le harcĂšlement et la violence de la police, les insultes ou le silence des autres, le racisme, le mĂ©pris de classe, la misogynie : cela n’arrĂȘte pas n’arrĂȘte pas n’arrĂȘte pas de ne pas arrĂȘter.
Il faut le répéter sans cesse
Parce que ça ne cesse pas
Il faut répéter sans cesse Parce que ça ne cesse pas
C’est fatigant de rĂ©pĂ©ter sans cesse
Parce que ça ne cesse pas C’est fatigant de rĂ©pĂ©ter sans cesse. Dans l’espoir, le simple espoir, le sale espoir, que cela cesse. C’est fatigant, c’est dĂ©sespĂ©rant de se sentir impuissant quand on est dĂ©tenteur ou dĂ©tentrice d’une puissance d’ĂȘtre. C’est dĂ©sespĂ©rant, mais il y a plus d’espoir pour les blanc·h·e·s qui veulent que cela cesse, que cela cesse pour les noir·e·s que cela blesse, que cela tue.

George Floyd, j’aurais voulu que quelqu’un, quelqu’une, quelque chose te sauve. Que la dĂ©sobĂ©issance, la fuite ou l’affrontement te laissent une chance. Que les mots, la littĂ©rature, la poĂ©sie, comme autant d’armes et d’explosifs, le puissent et t’empuissancent. Dans l’état actuel des choses, de ton Ăąme, de ton corps, de la poĂ©sie, je ne peux que maintenir ta mort vivante dans les esprits.

Mort de George Floyd, je voudrais que tu ne sois pas Mort de George Floyd. Ne pas pouvoir m’emparer de toi comme je le fais pour te dĂ©rober Ă  ceux qui ont dĂ©cidĂ© qu’ils avaient un pouvoir sur ta vie, l’ont jugĂ©e selon le peu de valeurs qu’ils avaient de la leur, t’en ont banni.

Vie de la Mort de George Floyd, j’ai vu et entendu, laissĂ© in-/di-ffuser ta voix, conçu quelque chose de vivant, qui reste Ă  dĂ©finir, mais pas un tombeau. Pas un tombeau pour contenir tant de tristesse, pour retenir tant de colĂšre, mais une arme faite du courage et de la dĂ©termination de ceux et celles qui ont connu la douleur et la mort dans leur propre chair, pas seulement dans celle des autres, et qui savent s’en servir.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd hoche la tĂȘte, songe, et me dit :

Je fais un rĂȘve. Dans ce rĂȘve, je vois une foule scander I can’t breathe le poing levĂ©, se rĂ©volter contre l’ordre Ă©tabli. Je vois encore, du ciel, les mots Black Lives Matter peints en lettres gĂ©antes sur l’avenue renommĂ©e qui mĂšne Ă  la Maison Blanche. J’entends Donald Trump appeler au meurtre, tapi dans son bunker, trop lĂąche pour avouer cette Ă©vidence. Je vois la Garde nationale intervenir pour la premiĂšre fois depuis le ViĂȘt Nam, et puis se retirer. Je vois des policiers Ă  genoux, des hommes et des femmes noir·e·s Ă  cheval au milieu des buildings texans. Je vois un homme blanc qui visait la foule avec un arc Ă  poulie dĂ©sarmĂ© par elle, livrĂ© Ă  la police qu’il prĂ©tendait aider. Je vois cette foule, jusqu’ici dispersĂ©e, s’unir et vaincre la masse des policiers.

J’ai peur que tout cela ne soit qu’un rĂȘve Ă©veillĂ© pour rĂ©pondre au cauchemar qui envahit nos jours et nos nuits. Peur que des militaires cagoulĂ©s enlĂšvent des personnes en pleine rue. Que les milices et la police rĂ©unies se fassent justice en tuant des manifestants. Que l’espoir retombe comme tombent les nĂŽtres chaque jour sous les coups des policiers. Que le pouvoir rĂ©vĂšle sa vraie nature Ă  force d’ĂȘtre combattu. Que les États-Unis, l’Europe, le monde, sombrent dans la folie fasciste comme ils ont commencĂ© Ă  sombrer depuis quelques annĂ©es. Que l’histoire se rĂ©pĂšte, qu’il faille revivre l’horreur et l’absurditĂ© pour rappeler Ă  ceux et celles qui l’ont oubliĂ© qu’elles n’ont qu’un temps, ne tiennent pas, ne mĂšnent Ă  rien, sinon au meurtre et au suicide collectif.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd me dit encore :

Ne te demande plus Ă  qui profite le crime, mais plutĂŽt : Ă  qui profite le calme  ? À ceux qui meurent ou Ă  ceux qui tuent  ? À chaque fois qu’une personne racisĂ©e meurt, que des Ă©meutes surviennent, les journaux sont pleins de cela : la famille de la victime lance un appel au calme : la victime n’aurait jamais voulu cela, aurait condamnĂ© la violence. C’est vrai : George Floyd n’a jamais voulu devenir un symbole, jamais voulu mourir pour ça : personne ne veut passer de vie Ă  trĂ©pas, de tĂ©moin Ă  martyr. Mais il faut croire que la mort ça vous change la vie, qu’ĂȘtre tuĂ© ça vous change un homme. Et malgrĂ© les gros titres et les chapeaux bas, on lit la colĂšre et la volontĂ© de changer la donne plutĂŽt que de donner le change.

Les questions qui demeurent sont toujours les mĂȘmes. Combien faudra-t-il encore de morts  ? Pour que la rĂ©volte soit possible  ? Pour qu’une, deux, trois personnes interviennent Ă  chaque violence policiĂšre  ? Pour qu’un deux, trois, de nombreux Minneapolis fleurissent sur la surface des États dĂ©sunis d’AmĂ©rique du Nord et du Sud, d’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’OcĂ©anie  ? Pour qu’il soit possible d’arrĂȘter les policiers, avant comme aprĂšs qu’il soit trop tard. Pour qu’il soit possible d’ĂȘtre noir, pauvre, femme, trans ou enfant sans risquer d’ĂȘtre menacĂ©, violentĂ©, tuĂ© impunĂ©ment au nom de la loi. Pour que l’État de droit renaisse de l’état d’urgence.

Cette Vie de la Mort de Georges Floyd me dit enfin :

J’ai un espoir : que l’émeute renverse les meutes. Que ces personnes rĂ©voltĂ©es, soulevĂ©es en foule, en ras de bol et de marĂ©e, rĂ©alisent que si elles sont capables de faire tout ce que j’ai dit qu’elles ont fait aprĂšs la mort d’un homme, c’est qu’elles Ă©taient et demeurent capable de le faire avant, pendant, et quoiqu’il advienne. Je ne veux plus de lĂ©galitĂ© supposĂ©e, de l’égalitĂ© prĂ©tendue, d’une rĂ©ciprocitĂ© illusoire. Je veux que chaque personne puisse vivre librement dans le respect des autres, sans avoir Ă  tenir compte d’une police qui n’en rend aucun.

Moi, Vie de la Mort de Georges Floyd, je suis l’ennemi de la Mort, l’ennemi de la Police, l’ennemi de l’État qui, par l’autoritĂ© et l’anonymat qu’il confĂšre, les armes qu’il confie, permet au policier de ne pas se sentir responsable de ses actes. Je ne veux pas seulement la lĂ©gitime dĂ©fense contre les policiers. Je veux la fin entiĂšre des violences policiĂšres : le dĂ©sarmement des policiers et le dĂ©mantĂšlement de l’État policier. Pas de justice, pas de paix. Pour personne. Ce n’est plus une attente, ce n’est pas une priĂšre, ce n’est plus une supplication. C’est un mot d’ordre.

Laissez-nous vivre.

Laissez-nous respirer.

Aujourd’hui, aux États-Unis, le corps de George Floyd est enterrĂ©, rejoint par d’autres. George Floyd possĂšde dĂ©sormais sa page WikipĂ©dia. La page de la Mort de (Death of) George Floyd a Ă©tĂ© renommĂ©e : elle redirige vers Meurtre de (Killing of) Georges Floyd qui mĂšne Ă  son tour sa propre vie. Derek Chauvin a Ă©tĂ© remis en libertĂ© provisoire. Lui et ses complices Thomas Lane, J. Alexander Kueng et Tou Thao attendent toujours d’ĂȘtre jugĂ©s. « Quand justice sera faite pour George Floyd, nous serons vraiment sur la voie de la justice raciale en AmĂ©rique. Et puis, comme tu l’as dit Gianna, ton pĂšre aura changĂ© le monde Â», dĂ©clarait Joe Biden Ă  la fille de George Floyd, ĂągĂ©e de six ans, avant d’ĂȘtre Ă©lu prĂ©sident et de faire de Kamala Harris la premiĂšre vice-prĂ©sidente noire des États-Unis.

Aujourd’hui, en France, la Mort de George Floyd reste une Mort, pas un Meurtre : il n’y a pas de redirection. La loi sĂ©curitĂ© globale, acceptĂ©e en commission Ă  l’AssemblĂ©e nationale est actuellement discutĂ©e en sĂ©ance publique en vue d’un vote solennel ce 24 novembre. RĂ©digĂ©e par et pour la police, via l’ancien chef du RAID Jean-Michel Fauvergue, elle vise Ă  remporter ce qu’il dĂ©visage et envisage comme une « guerre des images Â» par le contrĂŽle total de l’image et des corps. À Ă©tendre les pouvoirs de surveillance aux polices municipales et aux milices privĂ©es, Ă  filmer massivement la population par drones, et Ă  condamner trĂšs lourdement celles et ceux qui filment, diffusent ou simplement repartagent les vidĂ©os de violences policiĂšres. À faire passer le tout en force et en procĂ©dure accĂ©lĂ©rĂ©e. {}

Sans ces vidĂ©os, qui se sont multipliĂ©es au fil des violences, nous ignorerions le degrĂ© d’implication de l’État rĂ©vĂ©lĂ© par l’affaire Benalla exposĂ©e avec deux mois de retard par les mĂ©dias nationaux, ne connaĂźtrions pas ces 146 lycĂ©ens de banlieue parisienne encerclĂ©s et mis Ă  genoux mains derriĂšre la nuque, ne saurions rien de l’ampleur des persĂ©cutions de migrant·e·s dans les camps, des mutilé·e·s et Ă©borgné·e·s par les tirs tendus des policiers lors des manifestations, de toutes ces images de guerre rĂ©unies par David Dufresne dans « Un pays qui se tient sage Â». De ces milliers de violences policiĂšres devenues quotidiennes, de ces milliers de souffrances subies par des milliers de personnes, repartagĂ©es et dĂ©noncĂ©es par des millions de personnes. Sans ces vidĂ©os, ces violences pourront s’exercer librement, rĂ©duisant Ă  nĂ©ant la libertĂ© de manifester, la libertĂ© de la presse, mais aussi et toutes les autres libertĂ©s – privĂ©e, personnelle, d’expression et de religion – et autres droits fondamentaux dĂ©jĂ  trĂšs compromis.

Sans ces vidĂ©os, nous n’aurions pas vu venir ce rĂ©gime autoritaire et sa tentation totalitaire dĂ©fendue par l’État contre sa propre population Ă  coup d’armes lourdes et de lois scĂ©lĂ©rates. À prĂ©sent, on le voit bien : voir et savoir ne suffit pas. Nous vivons confiné·e·s, entouré·e·s par la peur de la violence et de la mort. Ce n’est pas qu’une image, mais c’est aussi cela. Et ces images nous ont aussi fait Ă  la mort de la dĂ©mocratie : nous nous sommes fait·e·s Ă  cette idĂ©e, l’avons acceptĂ©, nous y sommes habitué·e·s. Mais si elles disparaissent Ă  leur tour, que restera-t-il de la dĂ©mocratie, que restera-t-il de celles et ceux qui souffriront et mourront sous les coups, quel espoir Ă  celles et Ă  ceux qui resteront ?

Regarder nous engage, de quelque façon que ce soit, par tous les moyens Ă  notre disposition, aucun n’est suffisant, mais tous sont nĂ©cessaires : soutien financier et moral aux familles des victimes et aux associations, appels aux instances politiques et judiciaires, Ă  l’opinion publique, manifestations, pĂ©titions, dĂ©sobĂ©issance civile, action directe. Dans le cas contraire, nous sommes juste complices d’un double lynchage : rĂ©el, puis mĂ©diatique. Des organismes comme la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) diffusaient parfois des photos de lynchage afin de sensibiliser l’opinion publique. Puis ils dĂ©posaient ces images, par et avec respect, dans leurs Shadows Archives.

Le plus grave, ce n’est pas de regarder une personne mourir, c’est que cette personne ait Ă©tĂ© tuĂ©e sans que personne ne puisse avoir la libertĂ© d’agir en son Ăąme et conscience pour Ă©viter que cela se produise et se reproduise. Que pas un jour pas une nuit ne passe sans que davantage de vies et de voix s’élĂšvent et s’arcboutent pour renverser cet Ă©difice imposant, mais pas inĂ©luctable, fait de meurtres et de silences. Que justice et libertĂ© deviennent une rĂ©alitĂ©. Que nous puissions toutes et tous librement vivre et respirer. Ce n’est pas un vƓu pieux, non plus qu’une fatalitĂ© : c’est un vrai combat Ă  mener.

Dans de nombreuses traditions, l’ñme demeure plus de trois jours dans le corps dĂ©funt du dĂ©funt, puis commence sa transmigration. Au bout de plusieurs semaines, elle atteint sa destination.

Ne repose pas en paix, George Floyd.

Rest In Power.

La photo de couverture illustre la performance They’re Going to Kill Me, « un acte de conscience sociale et de protestation  Â» lancĂ© par Jammie Holmes, artiste et peintre noir originaire de Louisiane, avec le soutien de la Library Street Collective, en hommage Ă  George Floyd et aux manifestations qui ont suivi sa mort. Pour dĂ©noncer la violence policiĂšre et les traitements inhumains infligĂ©s notamment aux personnes racisĂ©es. Pour appeler Ă  l’unitĂ© afin de crĂ©er une «  masse critique nĂ©cessaire  Â» qui ne permette plus d’ignorer cette rĂ©alitĂ©. Et ce par tous les moyens possibles, ici par le dĂ©tournement politique de banderoles publicitaires portant les derniers mots de Georges Floyd et survolant en simultanĂ©e cinq grandes villes des États-Unis — « At some point, they will realize they can’t kill us all. Â» (Jammie Holmes)

CrĂ©dit photo, avec l’aimable autorisation de Jammie Holmes and Library Street Collective :

They’re Going to Kill Me (Los Angeles), 2020. Photo courtesy of Jammie Holmes and Library Street Collective. Photo by Ricky Fabrizio

Text haunted by the words and deaths of :

George Floyd RIP 2020, Sean Bonney RIP 2019




Source: Lundi.am