Il y a quelque mois, le groupe Graine d’Anar ouvrait une discussion : quel regard porter sur le vieillissement dans une société anarchiste ? La définition de la vieillesse, l’organisation sociale qu’elle implique, la mise en place individuelle et collective de l’autonomie à tous les âges de la vie sont des questions hautement politiques que les mouvements anarchistes ne peuvent manquer de poser. Deux réunions ont été organisées afin de nourrir la réflexion. Un après-midi public de débats, auquel étaient conviées Delphine, aide-soignante dans un EHPAD, Jacqueline, membre de la communauté des Babayagas de Montreuil et Suzanne Weber, autrice de Avec le temps, publié aux Éditions Libertaires en 2005. Puis un CFA* consacré au vieillissement et à l’autonomie. Aux vues de l’extrême richesse de ces journées de réflexion, nous souhaitions présenter de manière concise et articulée les analyses élaborées collectivement. La perspective anarchiste permet de mieux comprendre la façon dont nous définissons l’avancée en âge, dont nous la valorisons ou non, dont nous l’appréhendons et dont nous nous organisons.

Qu’est-ce que la vieillesse ?

Notre conception et notre représentation du vieillissement découlent pour une bonne part de catégories imposées par les États et véhiculées par le capitalisme. Les premiers indices historiques d’une tripartition des âges remontent au XVIIe siècle et à l’institution des armées nationales. Les « enfants (garçons) » sont ceux qui sont « trop jeunes pour porter les armes », les « adultes (hommes) » sont ceux qui sont « en âge de défendre la patrie », les « anciens (hommes) » sont « trop vieux pour le champ de bataille ». L’économie capitaliste se nourrit d’une dichotomie guerrière et nationaliste : les vieilles et les vieux, ce sont, d’abord, les personnes retraitées, les inactives qui ne sont plus productrices de biens et de services marchands. Une telle définition n’est pas anodine : la façon dont les catégories naissent et se diffusent produit des effets tangibles qui sont d’autant plus puissants qu’ils sont ténus.

Lier le vieillissement à la retraite c’est en effet valoriser tout à la fois le travail et le salariat. La confusion entre la retraite et l’avancée en âge requalifie chaque moment de la vie. L’enfance est l’âge de l’acquisition de compétences (sociales et professionnelles) utiles sur le marché du travail, l’âge adulte nous apprend à produire et à consommer, la retraite sonne l’heure de la récompense pour celles et ceux qui ont perdu leur vie à la gagner. Non seulement notre représentation de la vieillesse comme temps de la retraite en dit long sur notre conception (laborieuse et consumériste) de l’existence, mais elle implique également une vision capitaliste de l’activité. Pour pouvoir jouir d’une retraite suffisante, il faut pouvoir se justifier de tous ses trimestres et il faut n’avoir jamais cessé de travailler. Les excursions sur les chemins de traverses, les expérimentations, le temps social, l’engagement militant sont immanquablement sanctionnés. Il ne s’agit pas de dire que la retraite doit être supprimée mais qu’il faut prendre conscience des implications d’une telle organisation dans un système capitaliste. En effet la retraite est vue comme le résultat d’une vie de travail, le montant de la retraite comme la rétribution de la contribution sociale des individus. Tant que le système des pensions est calculé sur l’activité salariale contrôlée par l’État, il ne peut être que normatif et oppressif.

L’État et le Capital contribuent à définir le vieillissement mais également sa valorisation. La part la plus aisée et la plus active des personnes retraitées sera choyée : disposant de temps libre et d’un important capital financier, ces personnes âgées là sont des cibles à privilégier. Aux autres, on reprochera d’être des charges, des êtres improductifs. Les représentations sociales du vieillissement sont rattachées à la valeur monétaire et marchande : on dénonce le coût des retraites mais aussi le coût individuel et familial de l’accompagnement. La comparaison avec la prise en charge de l’enfance est tout à fait révélatrice. On considère que les retraites et les soins médicaux dont bénéficient les personnes âgées représentent des dépenses exorbitantes pour la société tandis que l’accompagnement des enfants est généralement perçu comme une priorité. Contrairement à la fin de vie, l’extrême dépendance de la petite enfance, le coût social de l’éducation ne sont pas vus comme des problèmes. C’est que la société capitaliste et l’État font là des investissements rentables. Éduquer et prendre soin des enfants, c’est s’assurer d’avoir des personnes qui consommeront, produiront et deviendront « de bons citoyens » ; prendre soin des personnes avançant en âge, c’est gaspiller de l’argent.

L’État et le Capital contribuent à définir le vieillissement dans l’horizon du labeur et de la consommation. Mais les institutions étatiques et capitalistes s’allient en outre à la structure familiale, assimilant bien souvent la personne âgée à son patrimoine (financier et immobilier). L’héritage est la première forme d’accumulation du Capital et conduit, du même coup, à voir dans la disparition des personnes âgées une source majeure d’investissement. Par sa législation patrimoniale, l’État se charge d’organiser la concentration des capitaux. Qu’il s’agisse de définir le vieillissement par rapport au travail ou à la propriété, de le valoriser ou de le déprécier, les regards conjoints de l’État, du Capital et de la Famille reproduisent de profondes dominations.

Vieillir en anarchie

La perspective anarchiste se révèle ainsi fructueuse pour comprendre comment se construisent nos représentations (plutôt négatives) du vieillissement. La réflexion libertaire ne saurait cependant être uniquement critique. Quelles alternatives offrir à la vision étatiste et capitaliste de l’avancée en âge ?

La lutte contre l’État, contre l’économie capitaliste de la concurrence et de la propriété, contre le patriarcat est bien évidemment essentielle tant ces structures modèlent nos représentations de la vieillesse. Leur violence est d’autant plus prégnante dans le grand âge que la vieillesse n’est rien d’autre que la conclusion d’une existence au cours de laquelle différentes dominations s’imbriquent. Les inégalités sociales (de moyens d’existence, de conditions de logements, d’accès aux soins, etc.) sont d’autant plus criantes qu’elles se renforcent au fil des ans : les travailleurs et les travailleuses précaires auront d’autant moins d’opportunités et de moyens d’envisager sereinement leurs vieux jours. De la même façon, les stéréotypes sociaux ne s’effacent pas avec le temps mais s’accentuent. La femme âgée sera « une vieille peau », une « cougar », l’homme vieillissant un « beau vieux », un « Don Juan ».

Pour vieillir autrement, soyons donc anarchistes… !

Les mouvements libertaires pourraient toutefois s’investir davantage dans des luttes qu’ils ont souvent eu tendance à délaisser : la lutte pour le suicide assisté (pour une mort libre, réfléchie et sans douleur) ; la lutte commune des personnes âgées placées en institutions (hôpitaux ou EHPAD) et du personnel soignant exploité.

Mais c’est sans doute au sein des familles, de l’organisation sociale du quotidien, que les plus grands combats restent à mener. Au-delà de la relation patrimoniale, l’injonction à la parentalité puis à une grand-parentalité épanouie doivent être interrogées. La famille s’avère être une structure de domination d’autant plus ambiguë qu’elle est le lieu de prédilection des affects. Sur ce point, l’enfance et la vieillesse sont logées à la même enseigne. L’affaiblissement physique, l’accroissement de la dépendance (nous sommes en effet en situation de dépendance à tous les âges de la vie), tendent à engendrer des comportements hyper-protecteurs de la part des proches. Pour que mamie ne se perde pas, on l’enferme ; pour que papy n’égare pas ses affaires, on les lui confisque ; pour qu’il ne tombe pas, on l’attache ; pour qu’elle ne se blesse pas on l’empêche de vivre ! Ce comportement liberticide est d’autant plus complexe qu’il semble motivé par l’amour. L’affection peut, dès lors, devenir un argument fallacieux pour justifier une prise de décision autoritaire voire violente (comme une entrée en institution non consentie par la personne). Mais même lorsqu’elle est sincère, l’affection n’est pas toujours dénuée d’ambiguïté. Par peur pour nos proches nous pouvons les inciter à infléchir leur comportement, les couver, les entourer de trop près de nos sollicitations, réduisant du même coup leur liberté. Les affects peuvent eux aussi conduire à des situations d’autorité. Or, toute autorité, même bienveillante, repose sur un rapport profondément inégalitaire. Pouvons-nous être responsables d’une autre existence ? Si oui, à partir de quand ? Jusqu’où ? Ces questions sont inconfortables mais doivent être continuellement posées. L’Anarchie ne saurait apporter de solution ; elle ne peut que nous inviter à relancer sans cesse les questions.

Pour ne pas être liberticide, la famille nous semble par ailleurs devoir être choisie plus qu’héritée. Vivre et vieillir dans le respect et l’autonomie, c’est s’être entouré, toute sa vie durant, de personnes appréciées. Ces liens collectifs et multiples pourront être plus ou moins distants, de la vie en communauté à l’habitat individuel, selon les aspirations et les souhaits. Cependant la juste répartition des efforts, la prise en charge collective des difficultés et des joies, le renforcement de l’interdépendance des individus et des groupes paraît être la clé d’un vieillissement qui ne soit pas synonyme d’isolement, d’aigreur et de précarité. La variété des liens affectifs se révèle particulièrement importante avec l’avancée en âge. La dépendance physique, pour les repas ou les toilettes par exemple, implique à ce point l’intimité de l’individu que celui-ci peut préférer solliciter un cercle de connaissances éloignées pour l’aider. Il ne s’agit ni d’asservir les familles, ni de solliciter un personnel soignant exploité, mais de promouvoir des relations interpersonnelles choisies et respectueuses de l’individualité des personnes.

L’organisation collective du quotidien, sous toutes les formes qu’elle peut prendre, a également comme effet bénéfique de mettre les différences – ici d’âge – au centre. Vivre dans un environnement intergénérationnel, c’est banaliser le vieillissement, le vivre sans en faire un problème. L’existence collective permet en outre de se confronter sans fard et sans tabou à l’expérience de la mort. L’accompagnement de la fin de vie, la souffrance physique, les doutes, le deuil, sont autant d’événements nécessaires avec lesquels nous devons composer. En cachant la mort, en masquant la maladie, on fait naître la peur, on forge des catégories, on exclue, on repousse. Pour vivre et mourir libres, nous devons apprendre à aimer et à pleurer tout à la fois sans contrainte et avec respect.

Ce texte n’est qu’une tentative pour retracer le fil des débats extrêmement riches qui se sont tenus à Lyon à l’automne 2018. Il ne saurait être parfaitement exhaustif et faire état de toutes les positions et arguments nuancés. 

Le groupe Graine d’Anar

* CFA : Centre de Formation anarchiste


Article publié le 06 Jan 2020 sur Grainedanar.org