Janvier 18, 2022
Par Partage Noir
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Victorine Malenfant dont on connaĂźt les Souvenirs d’une morte vivante, sortirait d’une famille rĂ©publicaine [1]. Son pĂšre, nĂ© en octobre 1817 Ă  Happonvilliers prĂšs de Chartres (Eure-et-Loir), Ă©tait le fils cadet de bourgeois assez riches ; il fut Ă©levĂ© au sĂ©minaire de Chartres jusqu’à l’ñge de dix-neuf ans. Devenu rĂ©publicain (et plus tard franc-maçon), il en sortait et apprenait, contre la volontĂ© de ses parents, le mĂ©tier de cordonnier. A l’ñge de vingt et un ans, il Ă©pousa une OrlĂ©anaise qui partageait ses opinions politiques. Le couple dĂ©cida de se rendre, aprĂšs un court sĂ©jour Ă  Chartres, Ă  Paris oĂč leur premier enfant, Victorine, est nĂ© le 4 septembre 1839 au 2, rue Française. La RĂ©volution de 1848 et les annĂ©es suivantes laissĂšrent une grande impression sur elle — son pĂšre, combattant de juin, fut arrĂȘtĂ© et devra, en dĂ©cembre 1851, quitter sa famille et se rĂ©fugier en Belgique. Victorine resta avec sa mĂšre Ă  OrlĂ©ans (oĂč la famille vivait depuis fin 1849) et dut gagner sa vie de bonne heure.

En mai 1861, et malgrĂ© elle, elle fut mariĂ©e Ă  OrlĂ©ans Ă  Jean Rouchy [2], qui avait participĂ© aux guerres de CrimĂ©e et d’Italie et venait de sortir de la Garde impĂ©riale ; l’annĂ©e suivante, le couple quitta OrlĂ©ans et se fixa Ă  Paris oĂč naĂźt, le 14 janvier 1864, leur premier fils. Jean Rouchy, fils d’un alcoolique, Ă©tait aussi un ivrogne invĂ©tĂ©rĂ© et, non habituĂ© Ă  un travail sĂ©dentaire, passait plutĂŽt son temps dans les cafĂ©s. Elle dut alors presque seule gagner la vie de la famille (comme couturiĂšre), et semble quand mĂȘme avoir trouvĂ© le temps d’adhĂ©rer Ă  une section de l’Internationale et de participer aux rĂ©unions du comitĂ© de la rue Myrha ; en 1867, elle fut parmi les fondateurs d’une coopĂ©rative d’épicerie.


Ce fut dans ce milieu qu’elle fit la connaissance de Varlin. Le 28 janvier 1868, son fils mourut ; il Ă©tait malade depuis 1865. Un deuxiĂšme fils, Albert, nĂ© en janvier 1870, mourut le 13 mars 1871. Le 4 septembre 1870, la RĂ©publique est proclamĂ©e ; le 12 septembre, Jean Rouchy s’engagea dans les franc-tireurs de la Loire, pour la dĂ©fense de notre chĂšre RĂ©publique. Au cours des troubles de la guerre, elle se chargea d’un autre enfant : Une semaine avant la fermeture des portes de la ville, une dame, gardienne d’un hĂŽtel particulier du faubourg Saint-Germain, reçoit un tĂ©lĂ©gramme de ses maĂźtres, lesquels Ă©taient en Angleterre. Elle demanda Ă  ma mĂšre si elle voulait lui rendre le service de garder son enfant pour quelques jours. Naturellement nous avons dit oui. Peu de jours aprĂšs, les portes de la ville Ă©taient fermĂ©es, nous n’avons jamais revu cette dame, les Ă©vĂ©nements ayant tout bouleversĂ© autour de nous. Nous avons donc gardĂ© l’enfant. Nous avions une grande responsabilitĂ© ; mon fils avait donc huit mois et le petit garçon trois ans. Il mourut le 20 mars 1871, une semaine aprĂšs son propre fils.

De la Commune…

Le mĂȘme jour, elle accepta avec son mari de tenir la cantine du bataillon des DĂ©fenseurs de la RĂ©publique (Turcos de la Commune) ; plus tard, elle participa aux combats comme ambulanciĂšre. Le 17 mai, le Journal officiel de la Commune la fĂ©licite du courage qu’elle a montrĂ© en suivant le bataillon au feu et de l’humanitĂ© qu’elle a eue pour les blessĂ©s dans les journĂ©es du 29 et 30 avril. AprĂšs la dĂ©faite de la Commune, elle fut par contumace condamnĂ©e Ă  mort par le conseil de guerre du 7e secteur : Je fus accusĂ©e de choses que je n’ai jamais faites ; mais elle rĂ©ussira Ă  s’enfuir Ă  temps en Suisse, par Mulhouse et BĂąle. Son mari fut condamnĂ© le 14 mars Ă  deux ans de prison et dix ans de surveillance de la haute police pour port d’uniforme dans un mouvement insurrectionnel [3].

Antoine Perrare.

De Suisse, elle alla en Hongrie avec Marcelle Tinayre comme institutrice. AprĂšs la sortie de la prison de Belle-Isle de son mari, elle retourna Ă  GenĂšve ; elle y travaillait comme brodeuse dans une fabrique de chaussures et, pour venir en aide aux rĂ©fugiĂ©s sans ressources, y fonda bientĂŽt une coopĂ©rative de la chaussure oĂč un certain nombre de communards et de Russes trouvĂšrent le moyen de vivre. Elle adhĂ©ra Ă  la FĂ©dĂ©ration jurassienne et Ă©tait particuliĂšrement liĂ©e au cercle des rĂ©fugiĂ©s lyonnais (François Dumartheray, Antoine Perrare), qui prĂ©fĂ©raient dĂ©jĂ  trĂšs tĂŽt l’anarchie au communalisme et qui arrivaient de leur propre façon, indĂ©pendamment, Ă  l’anarchie ; surtout en opposition Ă  certains cercles de la proscription genevoise qui se sentaient toujours, pour ainsi dire, en possession des positions de pouvoir qu’ils avaient eu pendant la Commune [4]. Elle fut aussi en 1876, avec Dumartheray et Perrare, parmi les premiers Ă  formuler une forme d’anarchisme communiste, bien avant Kropotkine. A plusieurs reprises, elle entra clandestinement en France ; ainsi elle Ă©tait en 1878 Ă  Lyon oĂč elle fit la connaissance de Ballivet. Elle appartenait au cercle qui avait prĂ©parĂ© le fameux discours que Ballivet prĂ©senta au second CongrĂšs ouvrier (Lyon, janvier-fĂ©vrier 1878), et qui avait Ă©tĂ© un travail collectif [5].

Andrea Costa.

Victorine Rouchy rentra Ă  Paris aprĂšs l’amnistie, et y fut en contact Ă©troit et rĂ©gulier avec Andrea Costa et Malatesta ; c’est en sa compagnie que ce dernier fut arrĂȘtĂ© en 1880. A Paris, elle frĂ©quenta surtout le milieu des opposants Ă  tout effort d’organisation et des rĂȘveurs de grands faits propagandistes qui Ă©ditait la RĂ©volution sociale (12 septembre 1880-18 septembre 1881 ; elle y Ă©crivit aussi), et qui Ă©tait infiltrĂ© par des mouchards et subventionnĂ© par Louis Andrieux, alors prĂ©fet de police [6].

…au CongrĂšs social-rĂ©volutionnaire

Elle Ă©tait une des reprĂ©sentantes de ce milieu au CongrĂšs social-rĂ©volutionnaire international qui se tenait Ă  Londres du 14 au 19 juillet 1881, comme dĂ©lĂ©guĂ©e du Cercle d’études sociales du 6e arrondissement et des Cercles anarchistes du 11e et du 20e arrondissements. Elle prenait sa tĂąche un peu trop au sĂ©rieux car, chaque soir, elle envoya le compte rendu de la journĂ©e Ă  son groupe —et on a l’impression que ce sont plutĂŽt ces rapports d’une dĂ©lĂ©guĂ©e naĂŻvement zĂ©lĂ©e qui ont tenu la police informĂ©e plutĂŽt que les rapports rĂ©munĂ©rĂ©s du fameux Serraux… Parmi ses contributions au CongrĂšs, on peut relever son intervention du 17 juillet, quand elle s’opposa formellement Ă  un bureau central ; la correspondance des groupes entre eux suffit Ă  tous les besoins, et du 19 juillet, quand la dĂ©lĂ©guĂ©e des 6e, 11e le et 20e arrondissements de Paris, considĂ©rant que la solidaritĂ© la plus grande doit exister entre les groupes, demande que le CongrĂšs prononce que chaque groupe doit se dĂ©clarer solidaire de tout acte rĂ©volutionnaire fait par n’importe quel groupe. Cela n’étonnera pas de savoir que cette proposition souleva une discussion assez vive [7]. C’est le secrĂ©taire de ce CongrĂšs, Gustave Brocher (qui sera un peu plus tard le second mari de Victorine Rouchy), qui l’informa le 18 septembre 1881 des soupçons qu’on avait exprimĂ© lors du CongrĂšs sur Serraux et ses ressources financiĂšres.

Victorine (1839-1921) et de son Ă©poux Gustave Brocher (1850-1931).

En mars 1883, elle participa avec Louise Michel et Emile Pouget Ă  la fameuse manifestation de l’esplanade des Invalides, et Ă©crivit au cours de ces annĂ©es pour le Cri du peuple et les journaux anarchistes lyonnais tels que le Drapeau rouge, le Drapeau noir, l’Hydre anarchiste. Vers 1885, son mari, devenu fou, mourut, et elle rentra Ă  Londres oĂč elle Ă©pousa Gustave Brocher. Le couple fit de sa maison un refuge pour de nombreux exilĂ©s français, italiens, russes, et adopta au moins cinq enfants de communards (dont l’un, quarante ans plus tard, chassa le vieux Gustave Brocher de sa propre maison…). AprĂšs ses expĂ©riences dans le milieu de la RĂ©volution sociale, elle arriva Ă  d’autres conceptions de l’anarchisme et fut, comme son mari, membre de la Ligue socialiste Ă  Londres. En 1890, elle Ă©tait parmi les fondateurs et instituteurs de l’École libre que Louise Michel avait initiĂ© Ă  Londres avec d’autres rĂ©fugiĂ©s français et allemands.

En 1891, elle suivit son mari Ă  Lausanne oĂč celui-ci avait fondĂ© une Ă©cole ; ils y vĂ©curent jusqu’en 1911-1912, En janvier 1912, elle alla de nouveau en Hongrie, puis en Croatie et Ă  Fiume : Gustave Brocher y enseignait Ă  l’AcadĂ©mie de Fiume et Ă  celle de Susak en Croatie depuis septembre 1911. MalgrĂ© son Ăąge, elle continua de travailler presque jusqu’à ses derniers jours et d’écrire de temps en temps pour des journaux anarchistes et libres-penseurs. Elle mourut, aprĂšs l’opĂ©ration d’une sinusite, le 4 novembre 1921 Ă  l’hĂŽpital cantonal de Lausanne.


[1[Souvenirs d’une morte vivante, par Victorine B…, prĂ©face de Lucien Descaves, Lausanne, 1909. RĂ©impr. (avec une prĂ©face de Louis Constant), Paris, Maspero, 1976. Les quelques dĂ©tails dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français sont bien insatisfaisants ; cf. aussi Bernard NoĂ«l, Dictionnaire de la Commune, Paris, Hazan, 1971 ; rĂ©Ă©dition en livre de poche, Paris, Flammarion, 1978, 2 vol. Les sources de cet article sont, Ă  part les Souvenirs, les papiers de Victorine et Gustave Brocher et les lettres des deux Ă  Lucien Descaves et Ă  Max Nettlau, qui sont conservĂ©s Ă  l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.

[2Bien que l’essentiel des informations (sur la participation Ă  la guerre de 1870-1871 et Ă  la Commune) donnĂ©es dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français concernent bien le mari de Victorine Malenfant, au moins quant Ă  la date de naissance (23 juin 1835 Ă  Bernay, Eure) ; elles ne correspondent pas Ă  celles donnĂ©es par elle-mĂȘme : ĂągĂ© de 44 ans en fĂ©vrier 1872 (Souvenirs, p. 235).

[3D’aprĂšs le Dictionnaire biographique, op. cit., la condamnation Ă©tait datĂ©e du 14 fĂ©vrier.

[4Max Nettlau, Der Anarchismus von Proudhon zu Kropotkin (Histoire de l’Anarchie, t. Il), Berlin, 1927 (plusieurs rĂ©impr.), pp. 164-165.

[5L’essentiel du discours est reproduit dans Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, origine, institutions, avenir, Paris, Schleicher frĂšres, 1902, pp. 46-49 ; rĂ©Ă©d. Paris, Alfred Costes, 1946, pp. 87-92 ; cf. aussi James Guillaume, « A propos du discours de Ballivet Â», dans la Vie ouvriĂšre, 5 juillet 1910, pp. 11-14.

[6Cf. l’article sur Albert Richard et ItinĂ©raire n°8 (Emma Goldman), pp. 66-67.

[7Le RĂ©voltĂ©, 3e annĂ©e, n°13, 20 aoĂ»t 1881, sĂ©ance du 17 juillet ; et n°13, 20 aoĂ»t 1881, sĂ©ance du 19 juillet.




Source: Partage-noir.fr