Avril 8, 2022
Par CQFD
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Entretien avec l’artiste russe en exil Victoria Lomasko, dont les reportages dessinés auscultent la Russie de Poutine et donnent la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais.


Tous les dessins illustrant cet entretien sont signés de Victoria Lomasko

Des voix qui prennent aux tripes. Inattendues. Souvent paumées. Ou en colère. Il y a cette ancienne enseignante sans domicile, regard triste, éperdue : « Mon fils s’est emparé de ma chambre dans la baraque et m’a dit : “Va-t-en, je veux boire librement. » Cet ado griffonnant dans le cadre d’un atelier de dessin organisé dans une colonie pénitentiaire : « Je dessine ma haine contre le monde entier. » Ces travailleuses du sexe de Nijni Novgorod qui se marrent : « On tient le coup grâce au rire – et à la vodka. » Ou bien cette manifestante à toque motif crabe, 73 ans, enflammée : « Bravo, les Pussy Riot ! J’aurais chanté avec vous : “Sainte Vierge, chasse Poutine !” »

Ces voix, c’est le terreau où Victoria Loumasko puise ses enquêtes graphiques. D’autres Russies1, recueil de reportages dessinés entre 2008 et 2016, livre le portrait d’une Russie tout sauf monolithique, abonnée à la misère et à la démerde. Le livre faisait suite à son reportage sur le procès ubuesque en 2006 des organisateurs d’une exposition scandale, L’Art interdit2, qui montrait néanmoins une certaine pugnacité de la scène artistique moscovite malgré la répression.

Cela semble loin maintenant. Et Victoria a quitté en urgence son pays après l’invasion de l’Ukraine. C’est donc de Bruxelles qu’a répondu à nos questions celle dont les livres n’ont jamais été publiés en Russie et qui va bientôt sortir dans plusieurs pays européens3 un nouvel ouvrage intitulé Le Dernier artiste soviétique.

Vous avez récemment quitté la Russie. Vous vous sentiez directement menacée ?

« À quelles menaces ai-je été précisément confrontée ? C’est la question qu’on me pose à chaque entretien, ces dernières années. Malheureusement, je ne peux pas divertir le public occidental avec des histoires comme celles des Pussy Riot. Je n’ai pas été en prison, je n’ai subi ni perquisitions, ni interrogatoires.

En tant qu’artiste documentant la réalité, j’ai employé une autre stratégie : me faire la plus discrète possible pour pouvoir poursuivre mon travail au long cours. Il y a trois ans, j’ai demandé à un avocat ce qu’il se passerait si mon livre D’autres Russies – qui a été traduit en six langues – était publié dans le pays. Il m’a répondu qu’il enfreignait tant les nouvelles lois répressives que l’éditeur éventuel et moi encourions jusqu’à dix ans de prison. Sachant cela, je suis malgré tout restée en Russie où j’ai réalisé de nouvelles œuvres qui auscultent et critiquent le régime poutinien. Mais c’était impossible de montrer ce genre de choses en Russie. Elles n’ont donc été publiées et exposées qu’à l’Ouest.

Même sans la guerre, j’aurais tôt ou tard fini sur la liste des “agents de l’étranger” en raison de mes activités. Aujourd’hui, cette liste a été remplacée par celle des “nationaux-traîtres”. Critiquer le régime, collaborer avec des organisations occidentales ou se dire opposé à la guerre en Ukraine sont désormais des crimes graves en Russie.

Quand j’ai compris que les frontières étaient presque toutes fermées et qu’à l’intérieur du pays un grand nettoyage des dissidents avait lieu, j’ai acheté un billet d’avion pour le Kirghizistan – je n’avais ni visa ni argent pour aller en Europe. Le jour de mon départ, un des instituts étrangers avec lesquels je collaborais avant la guerre m’a tout à coup obtenu un visa Schengen. Et me voilà ! »

Dans D’autres Russies, vous décrivez ceux que vous appelez les « invisibles » – des personnes vivant en province et souvent abandonnées à leur sort…

« J’ai réalisé les reportages sur les “invisibles” entre 2009 et 2012. C’était l’époque de la pseudo “stabilité poutinienne”. Tout semblait bien aller dans le pays, les libéraux et les artistes contemporains de Moscou vivaient heureux et repus. Mais dès qu’on sortait de la capitale, la pauvreté et l’arbitraire sautaient aux yeux. Je suis née dans une petite ville et mes parents y vivent encore. J’ai connu cette précarité dès mon enfance et ça m’intéressait de la dépeindre.

« Dès qu’on sortait de la capitale, la pauvreté et l’arbitraire sautaient aux yeux. »

Le cauchemar que vit actuellement la Russie ne vient pas du fait que Poutine serait soudainement devenu fou. L’arbitraire était déjà partout. La situation n’a fait qu’empirer, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Aujourd’hui, la Russie est à 100 % une dictature. »

D’autres Russies évoque les mobilisations populaires de 2012, notamment pour des élections libres. Qu’est-ce qu’il en reste ?

« Les grandes manifestations de 2012 ont eu lieu uniquement à Moscou. Elles ont surtout rassemblé les intellectuels et la classe moyenne, pour qui la société russe était une société où nous pourrions, comme en Europe, défendre nos droits pacifiquement. Elles ont fini au tribunal pour des dizaines de manifestants. Après cela, les gens proches de l’opposition ont commencé à fuir la Russie. En 2021, une journaliste étrangère s’est écriée, en me voyant dessiner une modeste action politique : “Oh, vous êtes encore là ? C’est bien qu’une personne au moins soit restée en Russie !”

Et maintenant, comme vous pouvez le constater, j’ai dû m’enfuir à mon tour. Ceux qui sont restés savent qu’ils écoperont probablement d’une peine de prison ferme s’ils participent à des actions contre la guerre. La plupart des gens sont d’ailleurs convaincus qu’en cas d’émeute massive le pouvoir est prêt à faire tirer sur la foule. »

Vos livres entremêlent création graphique et une forme de journalisme fondé sur le témoignage…

« Les premiers textes apparus dans mes dessins, en 2008, étaient les répliques des personnages, citées littéralement. Je me suis toujours intéressée à ce que disent les gens, à leurs opinions sur la vie et à leur destin. Mais au début mes textes étaient très courts, en commentaires aux dessins.

Par la suite, je me suis mise à étudier et utiliser certaines techniques journalistiques, comme la collecte de matériaux et la conduite d’entretiens. Ces deux dernières années, je suis passée à une nouvelle étape pour mon prochain livre, Le Dernier artiste soviétique, où j’ai eu envie d’écrire davantage comme une écrivaine. Il me semble que j’y suis parvenue dans le dernier chapitre, intitulé “Moscou : la vie sur une île”. J’y raconte comment mes amis et mes connaissances, artistes et activistes, essaient de faire quelque chose de nouveau et de beau, d’important et d’utile, dans ce pays où beaucoup de choses sont déjà interdites. Je n’accepterai jamais que leurs efforts, que nos efforts, aient été vains pour la seule raison qu’un dictateur a déclenché une guerre.

Comme D’Autres Russies, ce nouveau livre se divise en deux parties. La première raconte mes voyages dans les anciennes républiques soviétiques. Les principaux thèmes sont la société civile, l’activisme, les transformations de l’espace urbain, les droits des femmes et des personnes LGBT, la religion. La deuxième se compose de trois chapitres : « Voyage à Minsk », « Moscou : la bataille des générations » – qui traite des manifestations en soutien à [l’opposant] Alexeï Navalny et du conflit idéologique entre jeunes et personnes âgées –, et « Moscou : la vie sur une île » – qui évoque la vie sociale à Moscou à la veille de la guerre. On peut dire que c’est un dernier adieu à l’époque soviétique. »

Vous pensez pouvoir retourner en Russie un jour ?

« Oui, sans aucun doute. Le régime de Poutine n’a aucune perspective d’avenir. Ce pouvoir va probablement s’autodétruire – on a déjà appris qu’il y avait eu des arrestations au sein du FSB [renseignement russe]. Mes livres seront publiés en russe et la jeune génération les lira. Mais en fait, je préférerais être une citoyenne du monde, vivre où j’en ai envie au moment où j’en ai envie, beaucoup voyager et montrer mon travail dans le monde entier. »

Propos recueillis par Émilien Bernard & traduits du russe par Gérald Auclin




Source: Cqfd-journal.org