Juillet 15, 2022
Par Expansive
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« L’amĂ©nagement du territoire est une idĂ©ologie qui voudrait voir les espaces comme des surfaces homogĂšnes, oĂč toute friction serait lissĂ©e voir supprimĂ©e, le territoire autant que les rĂ©sistances, les corps autant que les mĂ©moires. Â»

Jean-Baptiste Vidalou, Être forĂȘts. Habiter des territoires en lutte

Vendredi 8 juillet, les cabanes de l’Ilot U sont tombĂ©es sous le poids des tractopelles et de la bĂȘtise capitaliste et politicienne.

Ces cabanes construites avec des matĂ©riaux de rĂ©cup, des dons, de la solidaritĂ© et d’entraide ont Ă©tĂ© complĂštement rasĂ©es, mais pas avec elles nos amitiĂ©s, ni notre colĂšre ! Bien au contraire ! Notre dĂ©termination et nos aspirations politiques sont plus fortes encore et contre elles aucune machine ne peut rien ! Rien contre les liens crĂ©Ă©s avec tous les collectifs qui ont pu profiter de cet espace et/ou le soutenir, rien contre le souvenir d’un coin de vie oĂč nous Ă©tions si bien et qui faisait sens.

Nous avons perdu du matĂ©riel (outils de chantier, tonne Ă  eau, cafetiĂšre, cagoule et autres prĂ©cieux) et la vie des cabanes qui nous abritait, qui abritaient des oiseaux et nos yeux rĂȘveurs, pleins de joies et de plaisirs, dans cet espace hors du temps, qui accueillait de nombreuses rencontres et dĂ©couvertes.

Depuis le lundi 16 mai, l’Ilot U Ă©tait occupĂ© jour et nuit, avec plus ou moins de rĂ©gularitĂ©. Des Ă©vĂ©nements s’y tenaient toutes les semaines, et chaque journĂ©e avait ses petites surprises de passage : des curieux.ses, des courtois.es, des dĂ©ters, des musien.ne.s, des flanereuses.

On y tenait nos AG ouvertes tous les mardis, rendez-vous fixes qui permettaient de mieux comprendre les enjeux d’organisation pour la lutte et ainsi d’y prendre part.

Nous y tenions des buvettes (presque) tous les mercredi, et ces derniers temps, des chantiers tous les jours pour finir les cabanes en terre paille, en palette et autres qui avaient pour but, outre d’acter dans la pratique nos ambitions politiques et de nous former collectivement Ă  diffĂ©rents savoirs et techniques, de rendre l’accĂšs et la vie quotidienne sur place plus accessible, plus agrĂ©able et plus appropriable pour les nouvelles et nouveaux venu.e.s. Un fascicule d’accueil pour expliquer le fonctionnement prĂ©sent et un plan en cas d’expulsion allaient bientĂŽt pouvoir circuler et ouvrir publiquement le camping gratuit et auto-gĂ©rĂ©. Une douche et un abris Ă  vĂ©lo, entre autre, Ă©taient nos prochains chantiers.

Mais depuis plusieurs semaines, la pression se faisait de plus en plus prĂ©gnante sur le lieu : visites de la police nationale, prises de photos, passage d’employĂ©s d’une prĂ©tendue entreprise de nettoyage, chantier d’installation de la grande nomade sur le premier terrain de l’Ilot U
 La veille de la destruction des maisons, nouvelle visite de la police municipale avec cette fois contrĂŽle d’identitĂ© et menace d’amende en cas de nouveau contrĂŽle sur le lieu.

PrĂ©fecture et mairie auront bien attendu le passage des Ă©lections lĂ©gislatives et le manque de monde Ă  Rennes en cette pĂ©riode estivale, profitant de la conjoncture pour Ă©craser les initiatives autonomes et indĂ©pendantes de leur emprise. Car ils savent bien que le pouvoir offert par un espace occupĂ© reprĂ©sente un rĂ©el enjeu de dĂ©stabilisation du systĂšme, de perturbation dangereuse pour le cours des choses, de dĂ©ploiement de nos capacitĂ©s d’organisation et d’émancipation, mais aussi de visibilitĂ© de l’inutilitĂ© et de la nocivitĂ© des pouvoirs en place au service du capital, par nature Ă©cocidaire, par nĂ©cessitĂ© raciste et patriarcal.

Ces Ă©lus et dĂ©tenteurs de capital iniques et mĂ©galos, marquant par lĂ  leur domination impĂ©rialiste, appellent construction ce que nous appelons guerre. Il n’y a qu’à voir la dĂ©vastation programmatique des espaces naturels ou agricoles et la situation si critique Ă  laquelle ils restent totalement aveugles, dans un Ă©lan d’irresponsabilitĂ© chronique, d’un mĂ©pris purement criminel au regard de l’urgence climatique dont ils refusent obstinĂ©ment de prendre la mesure. Ils prĂ©fĂšrent bĂ©tonner encore et encore des montagnes pĂ©rissables et non rĂ©silientes. Il en est ainsi Ă  la PrĂ©valaye, oĂč la mairie vient de voter l’extension du stade Rennais. Il en est ainsi Ă  Via Silva oĂč un arrangement public-privĂ© permet Ă  l’entreprise d’amĂ©nagement Territoires de prendre l’argent public avec le consentement des Ă©lu‱es et de le dĂ©tourner vers les intĂ©rĂȘts du secteur privĂ© de la construction et du bĂ©ton. Ainsi encore de l’Îlot U dont ils ne savent pas bien quoi faire, sinon le proposer en bail prĂ©caire Ă  l’Élabo, qui ne peut accepter une proposition si dĂ©risoire et malhonnĂšte. L’affaire est d’autant plus caucasse que la mairie cĂšde Ă  Territoire le terrain de l’Îlot U en janvier 2023, date Ă  laquelle ils leurs proposaient d’emmenager Ă  la place des artistes qui sont dĂ©jĂ  en bail prĂ©caire dans la maison Tournebride.

Tout cela au mépris et à la vue de centaines de personnes sans papier, dont des enfants, à la rue depuis plusieurs années à Rennes, les laissant sans réponse malgré les quantités indécentes de logements vides.

Ainsi, tous nos efforts pour ce lieu, en une matinĂ©e, rayĂ©s de la surface de la terre, comme si nos mĂ©moires devaient oublier nos rĂȘves aprĂšs le rĂ©veil.

Mais c’est ratĂ© ! On n’oubliera pas ! Les cultures et la vĂ©gĂ©tation, rescapĂ©es de leurs peleteuses ignardes, poursuivent nos envies de soin Ă  la terre et Ă  l’atmosphĂšre.

C’est pourquoi la sale besogne de destruction de notre espace de libertĂ© ne saurait nous faire taire ni nous dĂ©courager Ă  crĂ©er de semblables espaces en dehors de leur logique infernale d’aseptisation des lieux de vie, de destruction du vivant, de mĂ©pris dĂ©mocratique au service de la croissance Ă©conomique !

Ils nous confirment au contraire la nĂ©cessitĂ© toujours plus grande de lutter pour un monde oĂč nous rĂ©aliserons encore librement nos constructions autonomes, oĂč nous prendrons de rĂ©elles dĂ©cisions locales sur nos vies et en assemblĂ©es populaires. Ils rappellent la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er des lieux oĂč nous pourrons poursuivre nos expĂ©rimentations sociales et dĂ©gager une nouvelle culture collective, ouverte et radicale, nĂ©e de la lutte.

L’Ilot U n’est pas mort ! Il reviendra !




Source: Expansive.info