« Je ne m’assieds pas avec les hommes faux / Je ne vais pas avec les gens dissimulés / Je hais l’assemblée de ceux qui font le mal / Je ne m’assieds pas avec les méchants / Je lave mes mains dans l’innocence. » (Psaume 26)

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À Ronan, à Jimmy.
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Je ne sais même plus qui jouait ce soir-là chez Jimmy. Jimmy et ses frangins tenaient ce petit troquet de la rue de Bagnolet, dans le 20e, près de la Petite Ceinture. Rascal, Ronan et Mickey y programmaient des groupes chaque semaine, cette entreprise de salubrité musicale se nommerait bientôt Les Barrocks. L’entrée y était à pas cher. On y croisait aussi bien les squatteurs de l’Usine, que des totos, des skins pas toujours très à gauche, des punks, des rockers ou des habitants lambda du quartier. Étroit, le bistrot, avec son bar en enfilade tout du long dès l’entrée et sa petite scène en palettes tout au fond près des chiottes et de la cabine téléphonique.

T’arrivais fauché, tu rentrais quand même à force de faire chier et tu ressortais ourdé bien comme il faut. Tu débarquais à l’aise, à l’époque avec 100 francs (15 euros) t’étais le roi du pétrole et tu décanillais tout aussi ourdé, mais sans un… Entre l’exiguïté des lieux, l’affluence et la faune, plutôt fraternelle l’ambiance, c’était. Comme c’était vraiment tout petit, on allait fréquemment pisser juste à côté, contre les portes des entrepôts de la Sernam, ou y discuter tout simplement, le grand porche nous gardait à l’abri de la pluie. On s’y battait aussi, y avait l’espace suffisant pour y laver les affronts les plus impardonnables. Ça n’allait jamais bien loin, les grands, Sergio, Mickey, Schultz et Denis son frangin, Gros François qui officiait à la sono, déboulaient généralement assez rapidement pour calmer les velléités belliqueuses et nous faire la leçon : ils nous rappelaient bien gentiment que la survie du lieu était précaire, que les condés nous avaient au jus de mouscaille, qu’il nous fallait donc rester moelleux. Quand la pédagogie et l’appel au civisme rock’n’rollien ne suffisaient pas, Sergio mettait la beigne aux plus vindicatifs qui se voyaient de surcroît prestement raccompagnés de l’autre côté de l’avenue des Pyrénées.

Bugs n’avait que 15 ans, mais déjà pas les deux pieds dans la même rangeo. Ce manuel à l’esprit vif n’aimait rien tant qu’à bidouiller des trucs plein de cambouis pas toujours à lui, ainsi qu’à récupérer des objets perdus avant que quelqu’un ne les vole. Il poursuivait une formation de plombier, lui il avait demandé serrurier, mais le juge pour enfants n’avait pas voulu…

L’oeil acéré itou qu’il avait le garçon. Sur le chemin du concert, dans une petite rue pas bien loin, qu’il m’explique, il a retapissé un rade à l’abandon après avoir brûlé. Épaulés par le grand Luchien et sa R16, on y décarre illico. Quelques planches sont censées remplacer la lourde, en deux coups de lattes on y est. Au rez-de-chaussée, c’est noir de suie, bien cramé, alors on descend à la cave, elle est intacte. On en décambute avec deux fûts de bières et trois caisses de rhum. De retour chez Jimmy avec notre trésor, on nous fête comme des héros, nous on est pas peu fiers, ça nous change de notre habituel statut de petits merdeux fouteurs de merde. Grands seigneurs, nous offrons les fûts à Jimmy, de toute façon on n’a pas l’appareillage à pression… Bon prince, Jimmy prépare en retour des grogs avec le rhum, tout le monde est bientôt archi-bituré. Dehors il neige, et pas qu’un peu, Noël est passé depuis peu, n’empêche qu’on est vachement bien, de vrais pachas !

On ressort pourtant avec Alain Wampas, Bugs et Serdar Daltons se poster de l’autre côté de la rue et on attaque à coups de boules de neige la troupe qui braille et s’agglutine devant l’entrée du bar. On vise particulièrement le grand Schultz et sa crête, en face ça tarde pas à répliquer méchamment, c’est la guerre ! Le Schultz on l’a loupé, mais pas Efflam, le loupiot de Ronan (il a 5 ou 6 ans) qu’était posé sur un capot de bagnole. Il en a ramassé une en pleine bouille, il chiale et hurle au charron. Sa daronne, la belle Lysiane, surgit échevelée et, furibarde, se met à tarter tout ce qui passe à sa portée. Ça rigole plus du tout, n’écoutant que leur courage, cuirs cloutés, bombers ou fières bananes s’esbignent subito pour échapper à la fureur maternelle.

On a embarqué le rhum qui restait chez Didier Wampas, dans sa tour du 13e arrondissement où il nous a confectionné des cocktails. À partir de là ça devient flou. On est montés sur le toit, au dessus du 25e étage, Michel Daltons s’est suspendu dans le vide pour nous faire rigoler, on n’a pas traîné, la vue était choucarde mais il faisait froid. Après, je ne sais plus…

Mon pote Faba, le futur génialissime tatoueur, a bien failli dévisser son billard, ce soir-là. Lourdement post-bituré à la fin du concert, il s’est écroulé dans un terrain vague alors qu’il tentait de rallier sa piaule. Kinaken, un skin métis qui passait par là, a buté dedans, il était déjà recouvert de neige. Il l’a transbahuté chez lui, tout bleu. Devant une assiette de nouilles et une Kronenpils réparatrices, ils se sont aperçus qu’ils avaient fait les paras dans le même régiment, ce fut le début d’une indéfectible amitié ainsi que d’une intense collaboration intellectuelle.

Jimmy, par la suite, est devenu avocat, a revendu son bar, puis a cassé sa pipe, paraît-il. Aujourd’hui, chez lui, ça s’appelle le Gambetta, c’est plus grand, plus confortable, ça joue toujours un peu, mais c’est plus la même limonade.

La Sernam, c’est devenu La Flèche d’or, un faux truc prétendument alterno qui a connu son heure de branchitude, une usine à fric qui tourne toujours, merci pour elle. Ça me ferait mal d’y jouer ou d’y écouter un groupe, d’y boire un godet ou même d’aller y pisser.

Thierry « Cochran » Pelletier

  • Thierry Pelletier est l’auteur de La Petite Maison dans la zermi (2007) et Les Rois du rock (2013) aux éditions Libertalia.