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Glorifier la valeur travail
 Quand on sait que le mot travail vient du latin tripalium, c’est-Ă -dire torture, ce slogan vous a un petit cĂŽtĂ© masochiste, ou sadique suivant de quel cĂŽtĂ© du manche on se situe


Le travail, une malédiction trÚs ancienne

« Tu gagneras ta vie Ă  la sueur de ton front Â» est la malĂ©diction divine qui accompagne l’expulsion d’Adam et Eve du paradis. Les grecs anciens considĂ©raient que pour ĂȘtre citoyen il ne fallait ĂȘtre ni paysan ni esclave, bref ne pas travailler. En occident du moins, de l’AntiquitĂ© au capitalisme l’homme de bien est un homme de biens, c’est-Ă -dire quelqu’un qui n’a pas besoin de travailler et peut donc se consacrer Ă  des occupations plus Ă©levĂ©es.

Adam Smith, le pĂšre du libĂ©ralisme, donc le pĂšre de la thĂ©orie philosophico-Ă©conomique qui va accompagner et lĂ©gitimer la naissance du capitalisme, dĂ©finissait la richesse comme le pouvoir d’user du produit du travail d’autrui, ce qui est tout Ă  fait logique si on considĂšre le travail comme une contrainte pĂ©nible et dĂ©gradante. Et pendant longtemps, c’était ça la signification du terme valeur-travail. Ce n’était pas un slogan idĂ©ologique. C’était la conviction que ce qui fait la valeur des choses, c’est le travail qui a permis de les produire et qui est donc Ă©pargnĂ© Ă  l’acheteur. Cette conception a prĂ©valu sous diffĂ©rentes formes, thĂ©orie du travail commandĂ© chez Smith, thĂ©orie du travail incorporĂ© chez Ricardo, thĂ©orie de l’exploitation chez Marx, au moins jusqu’au milieu du XIXĂšme siĂšcle. La valeur travail Ă©tait Ă  prendre au sens propre du terme : c’est la quantitĂ© de travail nĂ©cessaire Ă  sa production qui fait la valeur d’une marchandise. Ce qui ne constitue pas une glorification du travail, au contraire.

Pourquoi cette thĂ©orie a-t-elle Ă©tĂ© abandonnĂ©e et comment un concept thĂ©orique est devenu un slogan idĂ©ologique ? Parce que les libĂ©raux se sont vus obligĂ©s de rĂ©pondre Ă  Marx. En effet, il a repris et critiquĂ© les libĂ©raux de son temps pour pousser les choses jusqu’au bout. C’est le travail qui fait la valeur des choses, rien ne tombe du ciel sans ĂȘtre produit, donc les vrais producteurs de la richesse sont les prolĂ©taires, contraints de travailler pour un patron du fait de l’appropriation de leur outil de travail par ce dernier (la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production). Il a ainsi dĂ©veloppĂ© le concept de l’exploitation : le prolĂ©taire vend sa force de travail dont la valeur est dĂ©terminĂ©e par les marchandises nĂ©cessaires Ă  sa reproduction. C’est sa valeur d’échange. Mais sa valeur d’usage, ce pourquoi le patron lui achĂšte sa force de travail, c’est le fait de travailler un certain temps. La valeur de ce qu’il produit va au-delĂ  de la valeur d’échange de sa force de travail, il y a une plus-value qui est accaparĂ©e par les patrons, qui sont propriĂ©taires des marchandises produites. Il devenait alors urgent pour les libĂ©raux de se dĂ©barrasser de l’association entre valeur et quantitĂ© de travail, et de la notion de classes sociales (parfaitement admise par les premiers libĂ©raux, ils y voyaient mĂȘme le fondement de natures diffĂ©rentes de revenus).

Donc, exit la valeur-travail de la thĂ©orie Ă©conomique. Ce qui fait la valeur des choses, c’est leur raretĂ©. En plus, c’est bien, c’est intuitif, c’est facile Ă  comprendre. Plus rien n’est produit, il n’y a que des capitalistes, pardon des individus entreprenants, qui Ă©changent entre eux. Bon, certains capitalistes particuliers, sans doute des individus pas trĂšs malins, n’ont que leur travail Ă  proposer dans l’échange. Si ce travail est rare, il sera cher, sinon, il sera bon marchĂ©. C’est le rĂšgne du marchĂ©. La production a disparu et avec elle la question de l’origine de la richesse. Il ne reste plus que des individus dans un espace oĂč l’idĂ©e mĂȘme de classe sociale n’a plus aucun sens. Bon, au passage, il a fallu passablement appauvrir la thĂ©orie Ă©conomique, notamment supprimer la distinction entre valeur d’échange et valeur d’usage, mais on a masquĂ© ce vide scientifique en bourrant la chose d’équations mathĂ©matiques.

Cependant, mĂȘme pour ces nĂ©o-libĂ©raux, ultra-libĂ©raux actuels, la vision du travail comme une malĂ©diction perdure. En effet, que dit leur thĂ©orie du salaire (parce qu’ils ont quand mĂȘme dĂ» admettre qu’il y en avait un, et mĂȘme qu’il avait une vague importance Ă©conomique) ? Que chaque individu arbitre entre la dĂ©sutilitĂ© du travail (entendez, l’inconvĂ©nient qu’il y a Ă  travailler) et le salaire. Donc, plus le salaire est Ă©levĂ©, plus on est prĂȘt Ă  travailler. Il est bien connu que les journĂ©es de travail des cadres supĂ©rieurs sont bien plus longues que celles des forçats de la logistique n’est-ce pas ? Normalement, si cette thĂ©orie Ă©tait exacte, plus le travail est pĂ©nible, mieux il est rĂ©munĂ©ré  On y croit ! Donc aussi, la baisse des salaires est un remĂšde au chĂŽmage puisque moins de gens chercheront Ă  travailler… Donc enfin, si on laisse un individu avoir un revenu hors travail, une allocation par exemple, il ne va plus vouloir travailler. C’est cette pseudo-thĂ©orie qui prĂ©tend prouver qu’un systĂšme social trop favorable est facteur de chĂŽmage. D’ailleurs, pour ces « thĂ©oriciens Â», le chĂŽmage n’existe pas sauf sous une forme volontaire, le refus de travailler en dessous d’un certain salaire. On voit bien que mĂȘme pour eux, l’idĂ©e de base est que le travail est une malĂ©diction.


“le travail rend libre”, Portail d’entrĂ©e du camps de concentration nazi de Dachau

La valeur travail, slogan idéologique nécessaire pour le capital

Ils ont eu beau Ă©vacuer le travail de la thĂ©orie Ă©conomique, le capital a besoin qu’on bosse, sinon il meurt. Mais en passant sous silence que notre travail est la source de leur richesse. Dans toutes les thĂ©ories Ă©conomiques libĂ©rales, on considĂšre que l’argent est l’unique motivation du travail. Avec deux angoisses non exprimĂ©es. Et d’une, il ne faudrait pas quand mĂȘme qu’on demande trop d’argent pour travailler, ce serait mauvais pour les profits. Et de deux, si on se mettait en tĂȘte de refuser de perdre notre vie Ă  la gagner ?

Le systĂšme dans lequel nous vivons nie le travail, invisibilise complĂštement les ouvriers, et notamment leurs conditions de travail, nie la rĂ©alitĂ© du salariat. Il mĂ©prise le travail, il mĂ©prise les savoir faire populaires et professionnels, il les combat mĂȘme avec un management violent oĂč l’humiliation prime sur la rentabilitĂ©. Et plus le travail est niĂ© et mĂ©prisĂ©, plus la « valeur-travail Â» est affirmĂ©e avec morgue. Car enfin, Ă  quel propos nous ressort-on cette fameuse valeur-travail ? D’abord pour attaquer le systĂšme des allocations, dĂ©noncer « l’assistanat Â». Parce que la bourgeoisie n’est pas assistĂ©e peut-ĂȘtre ? On n’a pas dĂ©pensĂ© de milliards pour sauver les banques, on n’aide pas les entreprises ? [1] La valeur-travail n’est alors qu’une façon de dĂ©noncer une soit-disant paresse des classes laborieuses, ce qui est quand mĂȘme un comble ! L’idĂ©e est aussi de diviser les prolĂ©taires, de monter ceux qui occupent un emploi au rabais contre ceux qui cherchent un emploi au rabais.

L’idĂ©ologie de la valeur-travail sert Ă  attaquer notre salaire notamment indirect. Notre salaire est constituĂ© de notre paye (salaire direct) mais aussi du salaire diffĂ©rĂ© (ou indirect) que nous procure la protection sociale sous forme d’allocations (maladie, chĂŽmage, retraite
). En effet, les cotisations, salariales et patronales, nous permettent de percevoir un revenu quand nous sommes empĂȘchĂ©s de travailler, d’oĂč le nom de salaire diffĂ©rĂ©. Le slogan de la « valeur-travail Â» est toujours mobilisĂ© pour attaquer ce systĂšme, et donc en rĂ©alitĂ© attaquer nos salaires. Les tenants de la « valeur-travail Â» ne supportent pas que le travail soit suffisamment valorisĂ© pour que les prolĂ©taires ne soient pas contraints de travailler jusqu’à l’épuisement.

Enfin, cette idĂ©ologie du travail a un autre intĂ©rĂȘt trĂšs actuel. Glorifier « le travail Â» c’est refuser d’interroger le sens de ce dernier. L’important est de travailler, qu’importe comment, pour qui, pour quoi, qu’importe ce que l’on produit, qu’importe l’inutilitĂ© sociale, voire la nuisance sociale du poste que l’on occupe. Ce qu’il faut Ă  tout prix en ces temps de questionnements sur l’avenir de l’humanitĂ©, c’est maintenir le consumĂ©risme et la croissance comme horizons indĂ©passables, travailler, travailler, et surtout ne jamais se demander comment ni pourquoi.

La glorification de la « valeur-travail Â» est de l’idĂ©ologie au sens propre du terme, un slogan destinĂ© Ă  masquer la rĂ©alitĂ©, celle de l’exploitation et du mĂ©pris du travail. Masquer la rĂ©alitĂ©, c’est bien la fonction premiĂšre de l’idĂ©ologie.

Quel travail ?

On le voit, l’idĂ©ologie de la « valeur-travail Â» et la thĂ©orie de la valeur-travail ne sont pas synonymes, elles sont mĂȘme en rĂ©alitĂ© antagoniques. Et pourtant on peut remarquer beaucoup d’ambiguĂŻtĂ©s autour de tout ça dans le mouvement ouvrier et mĂȘme parfois dans l’Ɠuvre de Marx soi-mĂȘme. Il y a notamment la question d’une dignitĂ© que permettrait le travail, ou non.

C’est qu’il faut savoir de quoi on parle quand on parle de travail. DĂ©jĂ , il est un travail qui est tellement ignorĂ© qu’on n’y pense mĂȘme pas quand on aborde ce sujet, un travail qui reprĂ©sente pourtant 160% du temps de travail rĂ©munĂ©rĂ© d’aprĂšs l’I.N.S.E.E., c’est le travail domestique
 Et nous allons l’ignorer dans la suite de l’article, faute de place(mais sĂ»rement pas faute de choses Ă  en dire).


A la base, le travail, c’est l’ensemble des activitĂ©s humaines coordonnĂ©es dans le but de produire quelque chose. [2] Et c’est donc bien une nĂ©cessitĂ© pour la survie de l’humanitĂ©. MĂȘme les chasseurs cueilleurs travaillaient.

Le seul travail que nous connaissions, nous, c’est un travail aliĂ©nĂ©. AliĂ©nĂ© au sens littĂ©ral du terme, puisque nous vendons notre force de travail et n’avons donc aucun droit sur le fruit de notre travail. AliĂ©nĂ© aussi dans son sens imagĂ© : comme salarié·e·s, nous n’en maĂźtrisons ni les modalitĂ©s d’organisation, ni les modalitĂ©s d’exĂ©cution, ni les caractĂ©ristiques de ce que nous produisons, ni son usage
 AliĂ©nĂ© et aliĂ©nant. En poussant jusqu’au bout la division du travail, le capitalisme nous a dĂ©possĂ©dé·e·s de toute vision d’ensemble, nous savons quels gestes nous devons faire, nous ne savons ni ce qui se passe avant, ni ce qui se passe aprĂšs. Les ouvriers et ouvriĂšres de l’automobile Ă  la chaĂźne n’ont pas la moindre idĂ©e de la construction d’une automobile, voire mĂȘme d’une portiĂšre. Elles et ils ne connaissent que la piĂšce ou le bout de piĂšce qu’ils ou elles fabriquent. Nous n’avons aucune vision d’ensemble de ce que nous faisons, du moins pour la majoritĂ© d’entre nous. Tout juste si nous avons une idĂ©e de comment nous nous insĂ©rons dans cet ensemble. Et bien sĂ»r, ce travail aliĂ©nant contraint l’ensemble de notre vie quotidienne : horaires, logement, loisirs, santĂ©, fatigue
 Et encore, je n’ai pas abordĂ© la question des « bullshit jobs Â», ces emplois qui semblent totalement inutiles et qui pourtant occupent pas mal de salarié·e·s, dont de plus en plus ont le sentiment d’une vie vide de sens.. Sans parler des emplois socialement nuisibles, que quelques un·e·s cherchent Ă  dĂ©serter.

Dans ce contexte, parler de dignitĂ© du travail Ă  propos d’emplois pĂ©nibles, dangereux, voire dĂ©gradants peut sembler assez hors-sol. Et pourtant



Le travail, une valeur de résistance sociale

Depuis que l’exploitation existe, les exploité·e·s ont le sentiment, justifiĂ©, que ce sont elles et eux qui font vivre la sociĂ©tĂ© par leur travail. Et ce sentiment, cette rĂ©alitĂ© en fait, est la base d’un sentiment de dignitĂ© et donc de rĂ©volte contre un ordre social qui les Ă©crase et les mĂ©prise.

« L’homme est un animal social Â» disait dĂ©jĂ  Aristote. Le sentiment d’utilitĂ© pour la sociĂ©tĂ© est pour l’ĂȘtre humain un sentiment qui peut donner sens Ă  sa vie. Se sentir inutile au monde fait partie de la dĂ©chĂ©ance dont se sentent frappé·e·s de nombreux et nombreuses chĂŽmeuses et chĂŽmeurs, exclu·e·s, et qui explique l’apparente passivitĂ© de beaucoup. Toutes les Ă©tudes sociologiques menĂ©es dans l’ensemble du monde occidental montrent que, contrairement Ă  ce que nous prĂ©tendent les pseudo-dĂ©fenseurs de la « valeur-travail Â», l’immense majoritĂ© des « bĂ©nĂ©ficiaires Â» d’allocations sociales prĂ©fĂšrent travailler non seulement Ă  revenu Ă©gal Ă  leurs allocations, mais mĂȘme Ă  revenus infĂ©rieurs (dans certaines limites quand mĂȘme !). Et ça, ça n’a aucune explication possible dans une vision libĂ©rale de la sociĂ©tĂ© oĂč seul l’argent motiverait les individus.

Cette question de la dignitĂ© du travail est l’enjeu d’une lutte sourde et fĂ©roce entre prolĂ©taires et patronat depuis le dĂ©but du capitalisme. C’est d’abord un enjeu de pouvoir. Les prolĂ©taires maĂźtrisent leur travail (celles et ceux qui ne le maĂźtrisent pas sont viré·e·s de toutes maniĂšres), et pas le (la) propriĂ©taire de leurs ateliers. C’est une limite au contrĂŽle de ce ou cette dernier(Ăšre) sur le travail des prolĂ©taires, et notamment sur le temps nĂ©cessaire, le process, les contraintes de qualitĂ©. Tout l’enjeu de la mise en place du taylorisme et du fordisme Ă©tait de casser les mĂ©tiers et les qualifications, de dĂ©possĂ©der les prolĂ©taires de leur savoir, pour leur faire exĂ©cuter des ordres le plus bĂȘtement possible. Et l’enjeu n’était pas seulement l’emploi d’une main d’oeuvre non qualifiĂ©e et rĂ©putĂ©e plus docile (noirs aux Etats-Unis, femmes, immigré·e·s, ruraux (rurales)
), l’enjeu Ă©tait le pouvoir le plus complet possible du capital sur le travail, jusque dans ses modalitĂ©s concrĂštes. D’oĂč la parcellisation du travail, dont le but, rĂ©pĂ©tons-nous, n’est pas seulement l’emploi d’une main d’Ɠuvre non qualifiĂ©e, mais bien l’aliĂ©nation complĂšte du travail.

L’ĂȘtre humain n’est pas seulement un animal social, c’est aussi un animal intelligent. Le patronat s’en est aperçu Ă  ses dĂ©pens lors des premiĂšres tentatives de robotisation. Certain·e·s considĂšrent, hĂ©las jusque dans nos milieux, que certaines tĂąches sont totalement imbĂ©ciles. Ce sont les premiĂšres tĂąches qu’on a cherchĂ© Ă  robotiser. On peut prendre un exemple dans la sidĂ©rurgie. Il est un travail particuliĂšrement bĂȘte et pĂ©nible, d’ailleurs exĂ©cutĂ© uniquement par des immigrĂ©s, sortir les plaques d’acier des fours pour les empiler. C’est ce qu’on a robotisĂ© en premier. Toutes les plaques d’acier ont alors Ă©tĂ© foutues. Ce que faisaient les ouvriers et ignoraient les ingĂ©nieurs (et pourquoi demander Ă  des abrutis, incultes de surcroĂźt, hein ?), c’est qu’ils dĂ©calaient lĂ©gĂšrement les plaques en les empilant pour ne pas qu’elles se rayent. Pas les robots


L’ĂȘtre humain exerce son intelligence partout, et il existe des marges d’initiative, si minuscules soient-elles, partout. Nous en sommes victimes chaque fois qu’un service est numĂ©risĂ©. Les machines, elles, n’ont pas d’initiative et ne sont pas capables de rĂ©pondre Ă  nos demandes dĂšs que nous sommes Ă  la limite d’une case. MĂȘme la standardiste de base non qualifiĂ©e savait le faire et nous adresser au bon endroit. Cette marge d’initiative a toujours constituĂ© une limite au contrĂŽle concret du capital sur le travail. Quel que soit le boulot. Ne nous laissons pas contaminer par le mĂ©pris de classe qui consiste Ă  considĂ©rer qu’il est des emplois sans valeur ou indignes, qu’il est des emplois tellement idiots qu’ils pourraient ĂȘtre occupĂ©s par des singes. Il est des emplois pĂ©nibles, il est des emplois dangereux, il est des emplois salissants, il est des emplois rĂ©pĂ©titifs, il est des emplois mĂ©prisĂ©s, mais ces emplois sont souvent parmi les emplois les plus socialement utiles, et oui, la conscience de cette utilitĂ© est une base de dignitĂ© et de rĂ©sistance.

Cette lutte entre prolĂ©taires qui tentent de conserver la maĂźtrise de leur travail et patronat qui voudrait Ă©tendre son contrĂŽle sur l’ensemble du processus est une lutte perpĂ©tuelle au quotidien. La rĂ©sistance ouvriĂšre peut aussi bien prendre la forme de la conscience professionnelle (incompatible avec les impĂ©ratifs de rentabilitĂ© et l’obsolescence programmĂ©e) que du sabotage, sans oublier la pratique quasi-universelle de la perruche. Le patronat, lui automatise et numĂ©rise, pas seulement pour gagner en productivitĂ©, pour gagner aussi en contrĂŽle. Les machines coĂ»tent nettement plus cher que les salarié·e·s et la qualitĂ© de leur production est constante, mais pas forcĂ©ment top.

L’idĂ©ologie a gĂ©nĂ©ralement pour fonction de masquer la rĂ©alitĂ© au service de l’ordre Ă©tabli. Le travail est une question tabou du capitalisme : il a besoin qu’on bosse, mais le rĂŽle rĂ©el de notre travail comme source de sa richesse doit ĂȘtre masquĂ©, la lumiĂšre ne doit pas ĂȘtre faite sur les conditions rĂ©elles de l’exercice de notre travail concret. Ces politiciens bourgeois pleins de morgue qui vantent la valeur-travail sont bien des sadiques, il s’agit de nous contraindre Ă  bosser en aggravant nos conditions de travail pour mieux nourrir leurs privilĂšges. Ils martĂšlent cette idĂ©ologie pour mieux nous monter les un·e·s contre les autres, pour mieux nous retirer nos droits sociaux.

Toute idĂ©ologie, pour avoir une influence sociale, se doit cependant de s’accrocher sur une rĂ©alitĂ©. Et cette rĂ©alitĂ©, c’est la fiertĂ© de leur travail que partagent beaucoup d’exploité·e·s. Cette fiertĂ© repose en fin de compte sur la conscience d’apporter sa pierre Ă  l’édifice de la sociĂ©tĂ©, que tout mĂ©prisé·e que l’on soit, on dispose d’un savoir et on produit quelque chose, on est utile au monde, on n’est pas un parasite. Bien sĂ»r, cette fiertĂ© est utilisĂ©e par le capital et est aussi une forme de soumission. Mais rappelons-nous qu’une sociĂ©tĂ© communiste ne sera pas une sociĂ©tĂ© sans travail. Ce sera une sociĂ©tĂ© oĂč le travail ne sera plus aliĂ©nĂ©, sera probablement moins volumineux ou en tous les cas son volume sera choisi socialement, une sociĂ©tĂ© oĂč les travaux les plus contraignants seront partagĂ©s entre tous et toutes.

Sylvie

A lire ou relire

POUR EN FINIR AVEC LE TRAVAIL SALARIE


Le travail demeure, et trĂšs certainement pour longtemps encore, au centre de nos prĂ©occupations : mais pas comme valeur positive ou simplement comme Ă©lĂ©ment de lien social, mais parce que sans travail, pas de possibilitĂ© de revenu dĂ©cent, donc pas de vie dĂ©cente dans cette sociĂ©tĂ© de consommation oĂč tout Ă  un prix. C’est prĂ©cisĂ©ment de cette sociĂ©tĂ© dont nous ne voulons plus. Une sociĂ©tĂ© oĂč le travail n’est pas une activitĂ© humaine partagĂ©e en fonction de besoins librement dĂ©cidĂ©s, mais un esclavage salariĂ© destinĂ© Ă  produire n’importe quoi du moment que ça se vend et que les capitalistes peuvent rĂ©aliser des profits.

Cette « crise du travail Â» permettra peut-ĂȘtre de tordre enfin le cou Ă  de « vieilles croyances Â» telles lla nĂ©cessitĂ© de la croissance, du productivisme, de la prĂ©pondĂ©rance et de la domination de la gestion ou de l’administration des choses (l’économie) « pour s’en sortir Â» 
 Autant de fuites en avant qui caractĂ©risent le systĂšme capitaliste.

Ce livre de 210 pages, rĂ©alisĂ© par l’OCL et Ă©ditĂ© chez Acratie, n’est qu’une contribution Ă  la recherche d’une alternative au rĂšgne de la marchandise — une alternative nĂ©cessairement politique, et dont l’objectif est la fin de la domination sous toutes ses formes (exploitation, esclavage, ordre patriarcal, saccage de la planĂšte
)

1997 ‱ Éditions Acratie ‱ 214 pages ‱ 13 x 21,5 cm ‱ 9 euros




Source: Oclibertaire.lautre.net