Novembre 17, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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La mise en place d’une campagne de vaccination, puis l’instauration du « pass sanitaire » ont suscité des polarisations idéologiques importantes notamment au sujet de la vaccination. Celles-ci sont révélatrices de certaines difficultés auxquelles est confrontée la gauche révolutionnaire et en particulier sur son rapport au pouvoir et à la liberté.

La diffusion rapide de l’épidémie pendant l’hiver 2020 a mis en lumière l’effet néfaste du capitalisme sur la santé humaine, notamment due à l’exploitation mortifère de ressources naturelles et à la destruction des écosystèmes. Mais plus encore cette épidémie a révélé l’incroyable incurie de l’État face à un risque aussi imprévisible. En France, de revirement en revirement (sur la dangerosité et la réalité de l’épidémie, sur l’utilité des masques, sur la nécessité d’un vaccin, etc.), est apparue l’incapacité des gouvernements à faire face à l’épidémie.

De la désorganisation au contrôle policier

C’est peu de dire que la légitimité du capitalisme et de ses déclinaisons étatiques a subi une accélération, déjà entamée, de son déclin lors de cette pandémie. L’idée que le capitalisme est une menace pour l’humanité et que les pouvoirs en place en sont les complices est désormais évidente pour l’immense majorité des gens. Et, comme souvent, l’usage de la force constitue le recours principal des pouvoirs face à cette perte de légitimité.

La confusion réside dans le fait que si le pouvoir utilise la vaccination à des fins économiques et de surveillance, celle-ci a aussi une raison d’être sanitaire.

D’abord dans le discours, avec le recours permanent à des formules martiales, mettant en scène la force là où réside la désorganisation («  nous sommes en guerre  »), et ensuite dans les actes, pour contraindre là où régne la méfiance légitime. La mise en place du pass sanitaire obéit ainsi à une double logique  : contraindre à la vaccination pour remettre l’économie en marche et réaffirmer la puissance de l’État là où elle s’était considérablement affaiblie.

Une mesure de police au service d’une mesure de santé, ou l’inverse, ce n’est pas nouveau. Toute l’histoire de la santé publique est traversée par cette articulation. Cette critique de gauche des politiques de santé publique trouve notamment sa source dans les thèses développées par le philosophe Michel Foucault. À partir du XVIIIe siècle, la vie et le corps des individus deviennent des objets du pouvoir. En effet le développement du capitalisme industriel va de pair avec la naissance de politiques de santé publique qui, en s’attachant à la santé des populations, visent à soutenir la productivité des corps.

Biopouvoir et capitalisme

Ces politiques sont étroitement liées à des mesures de surveillance, car en cherchant à intervenir sur les corps des individus, elles nécessitent des opérations de mesure, d’évaluation, de recensement, de fichage, etc. C’est une forme d’exercice de pouvoir que Foucault a nommé le biopouvoir (ou biopolitique)  : le pouvoir sur la vie. Celui-ci est intrin­sèquement lié au développement du capitalisme et à l’attention porté au corps productif. À ce titre, la biopolitique s’est aujourd’hui considérablement développée et renouvelée en reposant à la fois sur l’action des institutions étatiques et sur celle des individus, avec le développement sans précédent des logiques d’autocontrôle (par l’outillage technologique et numérique) qui traduisent l’intégration individuelle de la logique du corps performant et donc productif.

L’opposition de gauche au pass sanitaire s’inscrit dans cette critique du biopouvoir, d’autant que cette mesure a évidemment vocation à s’autonomiser des raisons qui ont justifié sa création et à constituer une mesure qui pourra être étendue à d’autres aspects de la santé ou de la vie. Mais derrière le rejet du pass sanitaire, il existe aussi une opposition au vaccin qui reprend cette critique du biopouvoir  : se vacciner serait se soumettre au pouvoir.

Le vaccin et ses oppositions : un libéralisme caché

Cette opposition se différencie des oppositions plus générales au vaccin qui tiennent, elles, à un recul assez inquiétant de la culture scientifique au sein de la gauche révolutionnaire. Cette opposition, au nom de la liberté à se faire vacciner, laisse enten­dre que, fasse au biopouvoir, l’enjeu consiste à affirmer sa liberté individuelle (entendue comme étant libre de toute contrainte, de toute norme autre que celle du choix).

Or la confusion réside dans le fait que, si le pouvoir utilise la vaccination à des fins économiques et de surveillance, celle-ci a aussi une raison d’être sanitaire. C’est le seul moyen reconnu actuellement pour freiner l’épidémie et éviter de nombreux morts et assurer une protection collective face à un danger réel. À ce titre, les élans libertariens  [1] présents jusque dans les rangs de la gauche révolutionnaire traduisent une confusion politique quant au rapport au pouvoir et à la liberté. Mais cette confusion est un signe de la faiblesse des révolutionnaires aujourd’hui.

Car si certains et certaines ne trouvent que l’illusion de leur liberté individuelle à opposer aux politiques de santé publique menée par l’État c’est sans doute que les alternatives collectives sont peu ou pas incarnées. L’opposition libérale au biopouvoir, c’est l’expression d’un biopouvoir individuel, expression au mieux purement fictive, au pire parfaitement dans les clous des logiques d’autocontrôle, de responsabilisation individuelle des risques de santé (qui sont paradoxalement les formes les plus contemporaines et les plus abouties du biopouvoir étatique).

Éviter les pièges du confusionnisme

En réalité une opposition révolutionnaire au pouvoir ne peut résider dans l’affirmation de la liberté individuelle  ; elle doit tenir dans l’affirmation d’un autre pouvoir. C’est cela qui manque aujourd’hui pour éviter les pièges du confusionnisme et de l’aventurisme idéologique. L’affirmation d’un pouvoir collectif et populaire qui aurait pu mener sa propre campagne de vaccination, par des forces syndicales, associatives, une « biopolitique » au service de la population et sans passer sous les fourches caudines de l’État bourgeois.

Tristan (UCL Toulouse)




Source: Unioncommunistelibertaire.org