Il existe une autre composante dans la rĂ©volte  qui traverse les Etats-Unis actuellement. C’est l’extrĂȘme-droite, les militants pro-armes et tous ceux qui attendent une deuxiĂšme guerre civile amĂ©ricaine pour renverser le gouvernement fĂ©dĂ©ral. On compte parmi eux le Boogaloo. Qui sont-ils ? Comment se rapportent-ils Ă  la situation insurectionnelle ouverte par le meurtre de George Floyd  et quel a Ă©tĂ© le rĂŽle des milices armĂ©es ?

Qu’est-ce que le #boogaloo ?

Boogaloo est un nom de code mi-ironique, mi-sĂ©rieux, utilisĂ© par les militants pro-armes sur les rĂ©seaux sociaux et les forums internet pour dĂ©signer la « DeuxiĂšme Guerre Civile AmĂ©ricaine Â» (aux États-Unis, la Guerre de SĂ©cession est connue sous le nom d’American Civil War), qui pourrait se dĂ©clencher en cas de tentative de confiscation des armes Ă  feu par le gouvernement fĂ©dĂ©ral.

L’usage du mot « boogaloo Â», dĂ©signant au dĂ©part un genre musical, a pour origine le titre d’un film de 1984 : Breakin’ 2 : Electric Boogaloo, devenu cĂ©lĂšbre sur internet comme Ă©tant l’une des pires suites de l’histoire du cinĂ©ma, dont l’intrigue copiait littĂ©ralement le script du premier volet. Par extension, le terme boogaloo est souvent employĂ© sur internet pour qualifier toute suite particuliĂšrement redondante et caricaturale, qu’il s’agisse d’un film, d’un disque ou mĂȘme d’un Ă©vĂ©nement historique.

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Son usage en rĂ©fĂ©rence Ă  une possible nouvelle guerre civile semble remonter au moins Ă  2012, annĂ©e de la rĂ©Ă©lection de Barack Obama, mais le hashtag n’est devenu vĂ©ritablement viral qu’au printemps 2020, Ă  l’occasion de la crise sanitaire due au Covid-19 et des mesures de confinement imposĂ©es dans plusieurs Ă©tats des États-Unis.

Les adeptes du boogaloo ne souhaitent pas nĂ©cessairement l’avĂ©nement de la guerre civile, mais invitent les citoyens Ă  se tenir prĂȘts pour le moment oĂč « WTSHTF Â» (when the shit hits the fan, quand les choses vont devenir sĂ©rieuses) en acquĂ©rant des armes et en se familiarisant avec leur usage. Si le mot est nouveau, l’idĂ©e est aussi ancienne que la nation amĂ©ricaine elle-mĂȘme : la dĂ©fiance envers les institutions fĂ©dĂ©rales (regroupĂ©es dans le jargon internet sous l’étiquette d’alphabet bois, en raison des acronymes des agences gouvernementales : FBI, ATF, CIA, NSA, etc.) et la conviction que la possession d’armes par la population est le seul rempart efficace contre l’instauration d’un gouvernement tyrannique sont profondĂ©ment ancrĂ©es dans la psychĂ© collective des États-Unis.

De 4chan à l’IRL en passant par Facebook

Le forum /k/ du site 4chan, oĂč le mouvement est nĂ©, est avant tout un forum de passionnĂ©s d’armes Ă  feu. Bien que penchant trĂšs nettement Ă  l’extrĂȘme-droite, cette section du site n’est pas entiĂšrement passĂ©e aux mains de l’alt-right, contrairement au tristement cĂ©lĂšbre forum /pol/, bastion du nĂ©o-fascisme amĂ©ricain. La rhĂ©torique des boogaloo bois, cantonnĂ©e dans un premier temps Ă  une audience plutĂŽt confidentielle, commence Ă  atteindre l’internet mainstream avec la migration de certains des reprĂ©sentants de la tendance sur Facebook et les autres rĂ©seaux sociaux de normies Ă  partir de 2018-2019. Il existe aujourd’hui plus de 125 groupes Facebook dĂ©diĂ©s au boogaloo.

Victime de son succĂšs, l’usage du terme boogaloo attire vite l’attention des autoritĂ©s et ses partisans ont de plus en plus tendance Ă  utiliser des mots Ă  la sonoritĂ© proche comme big igloo ou big luau pour brouiller les pistes. Certains se contentent d’exhiber des symboles comme l’igloo ou la chemise hawaĂŻenne (le luau est le nom d’une fĂȘte traditionnelle hawaĂŻenne) comme signes de reconnaissance, dans une tradition typique de la culture internet basĂ©e sur l’usage commun de rĂ©fĂ©rences hermĂ©tiques aux non-initiĂ©s.

Au dĂ©but de l’annĂ©e 2020, les boogaloo bois apparaissent dans l’espace public Ă  l’occasion d’un rassemblement pro-armes Ă  Richmond, en Virginie : les premiers t-shirts, pancartes et patches mentionnant le boogaloo apparaissent dans les mĂ©dias mainstream. Les manifestations anti-confinement du mois d’avril vont ensuite servir de caisse de rĂ©sonance pour ces dĂ©fenseurs acharnĂ©s du deuxiĂšme amendement. Les chemises hawaĂŻennes et fusils semi-automatiques fleurissent dans les diffĂ©rents rassemblements organisĂ©s pour protester contre le lockdown Ă  travers les États-Unis.

Suite au meurtre de George Floyd, un positionnement ambigu

La mouvance qui se reconnaĂźt autour de la thĂ©matique du boogaloo n’est absolument pas homogĂšne. Les diffĂ©rents courants d’extrĂȘme-droite (nĂ©o-nazis, suprĂ©macistes blancs, nostalgiques du Sud esclavagiste d’avant la Guerre de SĂ©cession) fournissent sans doute une bonne partie des troupes, mais la plupart des publications insistent surtout sur des thĂ©matiques libertariennes : libertĂ© individuelle, animositĂ© envers le gouvernement, haine de la centralisation, dĂ©testation des « tyrans Â» et des « monarques Â» dans le style des patriotes de la RĂ©volution de 1776, etc. Le racisme est monnaie courante sur le forum /k/ et les pages Facebook de la tendance, mais c’est plutĂŽt la police et surtout le gouvernement fĂ©dĂ©ral qui semblent ĂȘtre les vĂ©ritables ennemis n°1 des boogaloo bois.

Il n’est pas rare de tomber sur des messages insistant sur la nĂ©cessitĂ© pour toute la population, y compris la population noire, d’ĂȘtre armĂ©e pour se protĂ©ger des abus du gouvernement et de sa police. Certains nationalistes noirs ou partisans de l’armement dans une optique d’autodĂ©fense se joignent Ă©galement aux discussions.

L’une des pages Facebook les plus populaires du mouvement, intitulĂ©e « Big Igloo Bois Â». poste le message suivant au lendemain de l’assassinat de George Floyd :

« S’il y a un moment oĂč les gars [les boogaloo bois] doivent exprimer leur solidaritĂ© envers TOUS les hommes et TOUTES les femmes libres dans ce pays, c’est bien maintenant. Ce n’est pas une question de race. Nous avons acceptĂ© pendant trop longtemps qu’ils [la police] nous tuent dans nos maisons et dans les rues. Nous devons nous tenir aux cĂŽtĂ©s des gens de Minneapolis. Nous devons les appuyer dans cette rĂ©volte contre un systĂšme qui permet aux violences policiĂšres de continuer en toute impunitĂ©. Â»

Sur les rĂ©seaux sociaux, les dĂ©fenseurs du deuxiĂšme amendement cherchent Ă  attirer l’attention sur plusieurs meurtres de blancs par la police, donc celui de Duncan Lemp, militant pro-armes et membre du mouvement des Three Percenters, tuĂ© lors d’une perquisition Ă  son domicile dans la nuit du 12 mars. La police intervenait prĂ©cisĂ©ment cette nuit-lĂ  pour saisir des armes dĂ©tenues illĂ©galement par Duncan Lemp. De nombreux posts n’hĂ©sitent pas Ă  comparer la mort de cet homme, Ă©rigĂ© en martyre, Ă  celle de George Floyd ou d’autres afro-amĂ©ricains abattus par les forces de l’ordre dans la recherche d’un ennemi commun. De nombreuses publications insistent sur le fait que les partisans blancs des armes Ă  feu tuĂ©s par la police ne bĂ©nĂ©ficieraient soi-disant pas de la mĂȘme couverture mĂ©diatique que les noirs, reprenant l’habituel discours de victimisation inversĂ©e typique de l’extrĂȘme-droite.

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Le rÎle des milices armées au cours de la semaine écoulée

On a pu voir aux abords des rĂ©centes manifestations des hommes blancs armĂ©s jusqu’aux dents. Certains prĂ©tendent que leur prĂ©sence est justifiĂ©e pour protĂ©ger « tout le monde Â» des abus de la police, mais cela semble anecdotique. La plupart des images montrent surtout des Ă©quipes d’hommes blancs en Ă©quipement militaire devant des magasins, des bĂątiments publics ou Ă  l’entrĂ©e de quartiers rĂ©sidentiels majoritairement blancs. Des incidents sont Ă©galement survenus dans certaines villes, oĂč des hommes ont tirĂ© en l’air, menacĂ© des manifestants avec des armes Ă  feu, des machettes, et mĂȘme un arc de chasse (Ă  Salt Lake City).

Des publications rĂ©centes de tout bord sur internet indiquent que la machine Ă  fantasmes tourne Ă  plein rĂ©gime. ThĂ©ories conspirationnistes, rumeurs de manipulation, photos trafiquĂ©es ou dĂ©contextualisĂ©es, spectre de la menace « antifa Â» ou de la guerre civile : toute image ou propos sensationnel est bon Ă  attirer du clic, la matiĂšre premiĂšre qui alimente toute la mĂ©canique des rĂ©seaux sociaux. Dans une certaine mesure, la grande peur du boogaloo rentre dans cette logique qui accorde une place disproportionnĂ©e Ă  des thĂ©matiques sensationnelles, insolites et qui entrent en rĂ©sonance avec l’imaginaire apocalyptique de tradition amĂ©ricaine largement exploitĂ© par Hollywood au cours des derniĂšres dĂ©cennies.

Cette focalisation sur des phĂ©nomĂšnes dont le poids effectif dans la dynamique historique est inversement proportionnel Ă  l’audience sur internet risque de faire passer au second plan la rĂ©alitĂ© vĂ©ritablement sensationnelle de ce qui est en train de se passer aujourd’hui dans les rues des grandes villes amĂ©ricaines et peut-ĂȘtre demain du monde entier.

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Pour aller plus loin :

https://www.bellingcat.com/news/2020/05/27/the-boogaloo-movement-is-not-what-you-think/

https://www.vice.com/en_us/article/pkyb9b/far-right-extremists-are-hoping-to-turn-the-george-floyd-protests-into-a-new-civil-war


Article publié le 04 Juin 2020 sur Rouendanslarue.net