Janvier 6, 2021
Par Bibliotheque Anarchiste
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Les attitudes pratiques des anarchistes contemporain.e.s Ă  l’égard de la technologie semblent trĂšs ambivalentes, voire contradictoires. Typiquement un.e anarchiste pourrait arracher des cultures gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©es avant l’aube, rendre compte de l’action par des listes de courrier Ă©lectronique et des sites web le matin, rĂ©parer le gĂ©nĂ©rateur Ă©olien de sa communautĂ© l’aprĂšs-midi, et travailler Ă  temps partiel comme programmeur aprĂšs le dĂźner. Ainsi, d’une part, nous trouvons des anarchistes impliquĂ©.e.s dans de nombreuses campagnes et actions directes oĂč l’introduction de nouvelles technologies est explicitement combattue, des bio et nanotechnologies aux technologies de surveillance et de guerre. D’autre part, les anarchistes utilisent et dĂ©veloppent activement les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), tout en s’engageant dans des initiatives pratiques plus durables (NdT : sustainable) qui impliquent leurs propres formes d’innovation technologique.

Pour faire un bref tour d’horizon du domaine : la rĂ©sistance aux nouvelles technologies a Ă©tĂ© importante des deux cĂŽtĂ©s de l’Atlantique Ă  partir des annĂ©es 1970, dans les activitĂ©s des mouvements antinuclĂ©aires et environnementaux radicaux — tous deux importants gĂ©niteurs des rĂ©seaux anarchistes contemporains (Epstein 1993 ; Wall 1999 ; Seel, Patterson et Doherty 2000 ; Gordon 2007). La culture expĂ©rimentale de plantes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©es a Ă©galement rencontrĂ© une forte rĂ©sistance, principalement en Europe de l’Ouest, les groupes anarchistes prenant souvent la tĂȘte du mouvement (SchNEWS 2004 ; Thomas 2001). Plus rĂ©cemment, les anarchistes ont activement participĂ© Ă  la campagne contre l’introduction des cartes d’identification biomĂ©triques au Royaume-Uni (Anarchist Federation 2008a), contre les faux “techno-fixes” au changement climatique tels que la gĂ©o-ingĂ©nierie, la capture et la sĂ©questration du carbone (Fauset 2008), et contre la stratĂ©gie industrielle Ă©mergente de convergence technologique Ă  l’échelle nano (ETC Group 2003 ; Plows et Reinsborough 2008). On peut donc dire sans risque que les rĂ©pertoires d’actions anarchistes contiennent un fort Ă©lĂ©ment anti-technologique.

Cependant, dans le mĂȘme temps, les anarchistes font un usage intensif de tĂ©lĂ©phones portables, d’emails et de sites Internet dans leur organisation et ont eux-mĂȘmes dĂ©veloppĂ© un certain nombre de TIC. L’exemple le plus cĂ©lĂšbre est celui de logiciels de publication libre, qui sont dĂ©sormais un Ă©lĂ©ment de base de la communication sur Internet. Ils ont Ă©tĂ© lancĂ©s en Australie par le collectif Catalyst de pirates informatiques anarchistes et ont servi Ă  gĂ©rer le premier site web Indymedia lors des manifestations anti-Organisation mondiale du commerce (OMC) de 1999 Ă  Seattle (Indymedia 2004 ; Meikle 2002). De nombreu.x.euse.s militant.e.s sont Ă©galement des programmeu.r.euse.s de talent, jouant un rĂŽle important dans le dĂ©veloppement des systĂšmes d’exploitation GNU/Linux et d’autres applications logicielles libres et open-source. En Europe de l’Ouest, il existe actuellement plus de trente HackLabs — des espaces communautaires radicaux offrant un accĂšs Ă  l’internet et une formation Ă  la programmation tout en servant de centres d’organisation politique (Barandiaran 2003).

Une troisiĂšme forme d’engagement avec la technologie se trouve dans l’attrait anarchiste gĂ©nĂ©ralisĂ© pour les applications innovantes et durables. La conception de la permaculture (Mollison 1988), les techniques d’agriculture biologique, l’éco-architecture et la construction avec des matĂ©riaux naturels et recyclĂ©s (Alexander 1977), et l’énergie solaire ou Ă©olienne — tous ces Ă©lĂ©ments ont suscitĂ© un grand intĂ©rĂȘt de la part des militants et sont utilisĂ©s dans de nombreux Ă©co-villages, jardins communautaires et projets urbains ayant un Ă©thos anarchiste explicite ou implicite (Anarchist Federation 2008b ; Bang 2005 ; O’Rourke 2008 ; Roman 2006). Ces techniques “durables” (NdT : sustainable) incarnent, de diverses maniĂšres, une combinaison de connaissances traditionnelles et des derniĂšres dĂ©couvertes de la science Ă©cologique et de la thĂ©orie des systĂšmes.

Ces diverses tendances ne font-elles que dĂ©montrer l’incohĂ©rence au cƓur de la politique technologique anarchiste ? Ou bien peut-on proposer une perspective thĂ©orique anarchiste Ă  partir de laquelle elles sont toutes essentiellement cohĂ©rentes, mĂȘme avec quelques rĂ©serves ? Dans cet article, je soutiens qu’une telle perspective est effectivement possible, mais qu’elle n’est fournie par aucune des deux perspectives concurrentes qui prĂ©valent dans la littĂ©rature anarchiste — ce que j’appelle les approches promĂ©thĂ©enne et primitiviste. L’opposition entre ces deux tendances s’avĂšre ĂȘtre moins une question de technologie que de l’éthique humaniste occidentale du progrĂšs. Pour recentrer le dĂ©bat, je me tourne vers les travaux de Langdon Winner, qui fournissent un point de dĂ©part plus prometteur pour une politique anarchiste de la technologie plus globale. Dans l’espace disponible ici, j’examine ces affirmations et je discute de leurs implications pratiques.

Prométhéens et primitivistes

Les Ă©crivains anarchistes du milieu du 19Ăšme siĂšcle ne connaissaient que trop bien les consĂ©quences nĂ©gatives de la prolifĂ©ration technologique : le dĂ©placement des travailleurs par les machines, avec le chĂŽmage et la baisse des salaires qui en rĂ©sultent, l’érosion de l’autonomie et de la dignitĂ© des producteurs, la production de masse remplaçant l’économie domestique et artisanale, les dĂ©cĂšs et mutilations frĂ©quents lors d’accidents du travail et la dĂ©gradation du cadre de vie et de travail. Mais ces observations n’ont pas conduit les principaux acteurs de la littĂ©rature anarchiste Ă  remettre en question l’éthique culturelle occidentale du progrĂšs. Bien au contraire, le dĂ©veloppement scientifique et technologique a continuĂ© Ă  ĂȘtre perçu de maniĂšre trĂšs positive, comme l’expression du triomphe de la crĂ©ativitĂ© et de l’ingĂ©niositĂ© humaines sur un monde naturel essentiellement hostile. Ainsi pour Proudhon (1846) dans La philosophie de la misĂšre,

Avec l’introduction des machines dans l’économie, l’essor est donnĂ© Ă  la LIBERTÉ. La machine est le symbole de la libertĂ© humaine, l’insigne de notre domination sur la nature, l’attribut de notre puissance, l’expression de notre droit, l’emblĂšme de notre personnalitĂ©. LibertĂ©, intelligence, voilĂ  donc tout l’homme. (p.48)

Pourtant, juste quelques pages plus tard, Proudhon (1846) pouvait Ă©crire

L’influence subversive des machines sur l’économie sociale et la condition des travailleurs s’exerce en mille modes, qui tous s’enchaĂźnent et s’appellent rĂ©ciproquement : la cessation du travail, la rĂ©duction du salaire, la surproduction, l’encombrement, l’altĂ©ration et la falsification des produits, les faillites, le dĂ©classement des ouvriers, la dĂ©gĂ©nĂ©ration de l’espĂšce, et finalement les maladies et la mort. (p.51)

Il y a une tension Ă©vidente ici, mais je voudrais faire valoir que cela a du sens dans un cadre idĂ©ologique particulier. Les anarchistes — comme leurs homologues marxistes — ont construit une contradiction entre la nature positive de la technologie en principe et sa nature dominante en pratique, c’est-Ă -dire une fois insĂ©rĂ©e dans les rapports de production capitalistes. L’essence de la technologie est considĂ©rĂ©e comme intrinsĂšquement positive : c’est un fournisseur de libertĂ©, qui Ă©limine les obstacles Ă  l’activitĂ© humaine et exprime des qualitĂ©s propres Ă  l’expĂ©rience humaine (innovation, crĂ©ativitĂ©). Pourtant, les effets de la technologie — en particulier sous le capitalisme — sont nĂ©fastes et dĂ©gradants. Je qualifie cette approche d’anti-capitalisme promĂ©thĂ©en.

Dans la mythologie grecque, PromĂ©thĂ©e Ă©tait le titan qui volait le feu aux dieux et le donnait Ă  l’humanitĂ©, libĂ©rant ainsi l’humanitĂ© de son Ă©tat brutal antĂ©rieur. Mais ce faisant, il s’est attirĂ© la colĂšre de Zeus, qui l’a enchaĂźnĂ© Ă  une montagne oĂč un aigle gĂ©ant mangeait quotidiennement son foie. Marx (1970) a louĂ© PromĂ©thĂ©e, celui-ci occupant “le premier rang parmi les saints et les martyrs” dans “le calendrier philosophique”, s’est rebellĂ© “contre tous les dieux cĂ©lestes et terrestres qui ne reconnaissent pas la conscience de soi humaine comme Ă©tant la plus haute divinitĂ©â€, tandis que Marcuse (2016) l’identifie comme “le hĂ©ros culturel” de la civilisation occidentale, “le fourbe et celui qui se rebelle (dans la souffrance) contre les Dieux, celui qui crĂ©e la civilisation au prix de la douleur perpĂ©tuelle. Il symbolise la productivitĂ©, l’effort incessant pour maĂźtriser la vie ; mais, dans sa productivitĂ©, bĂ©nĂ©diction et malĂ©diction, progrĂšs et labeur, sont inextricablement mĂȘlĂ©s”.

Bien que peut-ĂȘtre pas inextricablement — car, comme nous l’apprend HĂ©siode, PromĂ©thĂ©e a Ă©galement fini par ĂȘtre libĂ©rĂ© par HĂ©raclĂšs, qui, dans sa quĂȘte pour trouver les pommes des HespĂ©rides, a tuĂ© l’oiseau “repoussa un si cruel flĂ©au loin du fils de Japet et le dĂ©livra de ses tourments” (HĂ©siode 2017, p.17).

Le mythe de PromĂ©thĂ©e rĂ©sume donc une attitude progressiste et anticapitaliste Ă  l’égard de la technologie — l’ingĂ©niositĂ© humaine et ses produits sont des biens en soi, alors que le lourd tribut qu’ils coĂ»tent est imposĂ© de l’extĂ©rieur — les relations de classe supplĂ©ant Ă  la colĂšre du patriarche Zeus. C’est la critique du capitalisme qui sert de prisme pour rĂ©concilier la tension entre l’éthique du progrĂšs et ses effets manifestement malins. En mĂȘme temps, le mythe dans sa conclusion herculĂ©enne contient Ă©galement un Ă©lĂ©ment de rĂ©demption et de rĂ©conciliation — avec son parallĂšle dans la vie rĂ©elle dans l’attente que la technologie soit finalement libĂ©rĂ©e de ses chaĂźnes par la reconstruction communiste des relations sociales.

Cette attitude a prĂ©valu dans la tradition anarchiste. Les anarchistes ont gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© que les processus industriels mĂ©canisĂ©s dominaient dans les conditions capitalistes, mais pas de maniĂšre inhĂ©rente, et Ă©taient convaincu.e.s que l’abolition du systĂšme de classes libĂ©rerait Ă©galement les moyens de production de leur rĂŽle aliĂ©nant dans le systĂšme de propriĂ©tĂ© privĂ©e et de concurrence. Rudolf Rocker (1990 p.11), au dĂ©but de l’anarcho-syndicalisme, Ă©crit que l’industrie “ne devrait ĂȘtre qu’un moyen d’assurer Ă  l’homme sa subsistance matĂ©rielle et de lui rendre accessible les bienfaits d’une culture intellectuelle supĂ©rieure. LĂ  oĂč l’industrie est tout et l’homme n’est rien commence le royaume d’un impitoyable despotisme Ă©conomique”. L’industrie est un moyen qui peut ĂȘtre adaptĂ© Ă  des fins bonnes ou mauvaises, et le progrĂšs de la culture intellectuelle supĂ©rieure (occidentale) est un bien qui ne pose aucun problĂšme. Ce n’est que l’éclipse contingente de la libertĂ© et de la dignitĂ© humaines par l’industrie.

Kropotkine (1910) a pour sa part citĂ© “le progrĂšs des techniques modernes, qui simplifie considĂ©rablement la production de tous les biens nĂ©cessaires Ă  la vie” comme un facteur renforçant ce qu’il considĂ©rait comme une tendance sociale dominante vers le socialisme non gouvernemental. AprĂšs la rĂ©volution, “la manufacture, l’usine, la mine, peuvent ĂȘtre aussi saines, aussi superbes que les meilleurs laboratoires des universitĂ©s modernes”, avec des gadgets mĂ©caniques et une industrie des services centralisĂ©e qui soulagent les femmes de leur esclavage aux travaux mĂ©nagers, et rendent toutes sortes de tĂąches rĂ©pugnantes inutiles (Kropotkine 1892, chap.10).

Le dernier grand reprĂ©sentant de cet engagement anarchiste en faveur de l’humanisme et du progrĂšs a Ă©tĂ© Murray Bookchin. EnracinĂ© dans son passĂ© marxiste, l’optimisme de Bookchin pour la technologie l’a amenĂ© Ă  dĂ©clarer qu’elle portait “la perspective de rĂ©duire le travail Ă  un point proche de la disparition”, si seulement un nouvel Ă©quilibre Ă©tait atteint entre la sociĂ©tĂ© et la nature non humaine (Bookchin 1971). Alors que pour ses dĂ©tracteurs, dans ses thĂ©ories globales d’écologie sociale, les dĂ©clarations de Bookchin sur les questions spĂ©cifiques Ă  la technologie sont contradictoires et vagues (Watson 1998), il a clairement cherchĂ© Ă  dĂ©fendre l’ethos promĂ©thĂ©en contre la montĂ©e de ce qu’il considĂ©rait comme de dangereuses tendances biocentriques et anti-LumiĂšres dans le mouvement anarchiste (Bookchin 1987, 1995).

Bookchin a eu raison d’identifier ces tendances, sinon de les repousser. Cela nous amĂšne Ă  la principale approche anti-promĂ©thĂ©enne de l’anarchisme actuel, le discours primitiviste. En tant que veine littĂ©raire qui s’oppose clairement aux engagements occidentaux en faveur de la haute culture, de la rationalitĂ© et du progrĂšs, elle est souvent identifiĂ©e Ă  des magazines tels que Fifth Estate et Green Anarchy et Ă  un certain nombre de livres et d’essais (par exemple, Jensen 2000 ; Moore 1997 ; Perlman 1983 ; Watson 1998 ; Zerzan 1999).

En tant que phĂ©nomĂšne plus large dans la culture anarchiste, il exprime peut-ĂȘtre une intersection particuliĂšre des sous-cultures dans les rĂ©seaux d’action directe environnementaux amĂ©ricains. L’expression anarcho-primitiviste associe un fort antagonisme envers l’industrialisme et la sociĂ©tĂ© hyper-moderne avec un amour de la nature et un rejet des formes de pensĂ©e et de conscience occidentales dominantes. Une autre opposition importante est celle qui existe entre la longue pĂ©riode de vie humaine dans les communautĂ©s de chasseurs-cueilleurs et d’horticulteurs sans classe et sans État et les dix derniers millĂ©naires de civilisation.

Le terme de civilisation est identifiĂ© non pas Ă  la haute culture, mais Ă  des institutions telles que la domestication, la production rationalisĂ©e, les classes sociales, les armĂ©es permanentes, le patriarcat et la religion organisĂ©e. L’imagerie de la civilisation de Perlman (1983) est celle d’une “rouille ou d’un halo Ă  la surface d’une communautĂ© humaine”, un accident qui a fini par donner naissance au LĂ©viathan, “une chose morte, un Ă©norme cadavre” (3). La civilisation est comprise comme un mĂšme social destructeur qui en est venu Ă  engloutir le monde non pas par adoption volontaire, mais par le sang et le feu. Ainsi pour John Zerzan :

La crise en expansion, qui est aussi massivement dĂ©shumanisante qu’écocidaire, provient des institutions cardinales de la civilisation elle-mĂȘme
 Si l’effondrement de la civilisation a dĂ©jĂ  commencĂ©, un processus maintenant officieusement mais largement assumĂ©, il peut y avoir des raisons pour un refus ou un abandon gĂ©nĂ©ralisĂ© de la totalitĂ© rĂ©gnante. (Zerzan 2007)

On trouve donc une insistance anti-promĂ©thĂ©enne dĂ©libĂ©rĂ©e dans l’écriture primitiviste. Dans PromĂ©thĂ©e liĂ© Ă  Eschyle, le titan s’attribue non seulement le don du feu, mais Ă  travers lui toute la pensĂ©e symbolique, la domestication et la culture :

Comment ces ĂȘtres, stupides jadis, acquirent, grĂące Ă  moi, raison et sagesse
 J’ai inventĂ© pour eux la science des nombres, la plus importante, et celle des lettres qu’on assemble. Qui garde une trace de tout, qui ouvre la porte des arts. J’ai Ă©tĂ© le premier Ă  mettre un joug aux bĂȘtes, j’ai soumis leur corps au harnais. (Eschyle)

La littĂ©rature primitiviste s’est explicitement opposĂ©e Ă  ce rĂ©cit plus complet des dons de PromĂ©thĂ©e. Nombre d’essais de John Zerzan en particulier dĂ©crivent un processus ancrĂ© dans l’erreur primitive, par lequel l’autoritĂ©, par le biais de l’abstraction, s’est imprimĂ©e dans la conscience humaine Ă  travers les Ăąges. Le temps linĂ©aire, les nombres et l’écriture sont tous remis en question par cette critique (Zerzan 1988), tout comme la pensĂ©e symbolique elle-mĂȘme :

Il semble que nous ayons vĂ©cu une chute dans la reprĂ©sentation, dont les profondeurs et les consĂ©quences ne sont que maintenant pleinement mises Ă  jour. Dans une sorte de falsification fondamentale, les symboles ont d’abord servi d’intermĂ©diaire Ă  la rĂ©alitĂ©, puis l’ont remplacĂ©e. À l’heure actuelle, nous vivons davantage Ă  l’intĂ©rieur des symboles que dans notre corps ou directement les uns avec les autres. (Zerzan 2008, p.8–9)

Quelle que soit notre avis sur les critiques primitivistes en tant qu’ensemble complet, je dirais que l’approche primitiviste et l’approche promĂ©thĂ©enne Ă  laquelle elle s’oppose ne sont pas des sources de rĂ©fĂ©rence adĂ©quates pour discuter d’une politique technique anarchiste. Comme cela devrait ĂȘtre clair maintenant, toutes deux ont beaucoup plus Ă  voir avec la bataille idĂ©ologique en cours sur l’éthique de la civilisation occidentale en matiĂšre de progrĂšs, des LumiĂšres et de la haute culture qu’avec la technique en particulier. Les deux approches ont tendance Ă  considĂ©rer le dĂ©veloppement technique comme une variable indĂ©pendante plutĂŽt que de tenir compte des forces et des intĂ©rĂȘts sociaux qui le façonnent.

L’approche de la technique chez Proudhon, Kropotkine et Bookchin prĂ©sente gĂ©nĂ©ralement le dĂ©veloppement technique comme Ă©tant soit le rĂ©sultat d’inventeurs individuels dans des moments d’eurĂȘka, soit le produit d’une “humanitĂ©â€ indiffĂ©renciĂ©e. Cependant, la sĂ©rie de vagues technologiques qui s’est accĂ©lĂ©rĂ©e au cours de l’histoire a Ă©tĂ© soutenue par de puissants intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques (Perez 2002 ; Spar 2001). Navigation, imprimerie, vapeur, acier, automobiles, produits chimiques, semi-conducteurs — de puissants intĂ©rĂȘts ont promu, financĂ© et dĂ©fendu ces vagues technologiques, des princes ibĂ©riques et protestants aux entrepreneurs des usines de tissage et aux multinationales.

Les critiques primitivistes de la technologie, pour leur part, sont impossibles Ă  dissocier des thĂšmes idĂ©ologiques beaucoup plus larges de l’anarchie primitive et du rejet de l’Occident. Tout en s’opposant explicitement aux prĂ©jugĂ©s promĂ©thĂ©ens, les rĂ©cits primitivistes eux-mĂȘmes ont tendance Ă  ĂȘtre vagues sur la structure profonde des relations entre la technologie et la sociĂ©tĂ©. La technologie est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©e avec fatalisme comme un protagoniste indĂ©pendant, faisant Ă©cho Ă  l’imagerie de Camatte sur la “fuite du capital” et au rĂ©cit d’Ellul sur le rĂšgne autonome et imparable de la Technique (Camatte 1995 ; Ellul 1964).

Afin de dĂ©gager la discussion sur la technique de toute association nĂ©cessaire avec des hypothĂšses promĂ©thĂ©ennes ou primitivistes plus complĂštes, une approche analytique plus succincte est nĂ©cessaire — une approche qui se concentre sur les questions de pouvoir et sur les relations sociales inscrites dans les systĂšmes technologiques Ă  travers leur conception, la propriĂ©tĂ© et les structures.

Technique et Pouvoir

Les anarchistes seraient probablement surpris.e.s d’apprendre que les Ă©crits universitaires contemporains sur la politique de la technologie sont trĂšs politisĂ©s et vont Ă  l’encontre du techno-optimisme qui prĂ©vaut dans la sociĂ©tĂ© capitaliste. Parmi les auteur.e.s contemporain.e.s sur la politique de la technologie, il y a peu Ă  dire sur la “neutralitĂ©â€ de la technologie. Depuis que la nature socio-politique du processus de conception a Ă©tĂ© exposĂ©e par Langdon Winner et d’autres, peu de gens adhĂšrent Ă  la thĂšse de la neutralitĂ© de la technologie” (Veak 2000, 227). La thĂšse de la neutralitĂ© a Ă©tĂ© rejetĂ©e parce qu’elle ne tient pas compte de la maniĂšre dont la structure technique ou de conception de l’environnement des personnes dĂ©limite leurs formes de conduite et de relation. Comme l’affirme Winner (2002), “les technologies ne sont pas seulement des aides Ă  l’activitĂ© humaine, mais aussi des forces puissantes qui agissent pour remodeler cette activitĂ© et sa signification” :

À mesure que les technologies sont construites et mises en Ɠuvre, des changements importants dans les modĂšles d’activitĂ© humaine et les institutions humaines se produisent aussi
 la construction d’un systĂšme technique qui implique les ĂȘtres humains en tant qu’élĂ©ments opĂ©rationnels apporte une reconstruction des rĂŽles et des relations sociales. Souvent, cela rĂ©sulte des exigences propre du fonctionnement du nouveau systĂšme : il ne fonctionnera tout simplement pas Ă  moins que le comportement humain ne change pour s’adapter Ă  sa forme et Ă  son processus. Par consĂ©quent, le simple fait d’utiliser les types de machines, de techniques et de systĂšmes dont nous disposons gĂ©nĂšre des modĂšles d’activitĂ©s et des attentes qui deviennent rapidement une “seconde nature”.

L’approche de Winner concentre sur les questions de pouvoir la discussion de la technologie — une perspective gĂ©nĂ©ralement ignorĂ©e dans les dĂ©bats politiques (2002). Elle soutient que les techniques expriment et reproduisent Ă  la fois des modĂšles spĂ©cifiques d’organisation sociale et d’interaction culturelle, attirant l’attention “sur la dynamique des systĂšmes sociotechniques Ă  grande Ă©chelle, sur la rĂ©ponse des sociĂ©tĂ©s modernes Ă  certains impĂ©ratifs techniques, et sur la façon dont les fins humaines sont puissamment transformĂ©es lorsqu’elles sont adaptĂ©es aux moyens techniques” (p.21).

Winner donne plusieurs exemples de technologies employĂ©es avec l’intention de dominer, notamment les voies de circulation parisiennes construites aprĂšs 1848 pour mettre hors d’état de nuire la guĂ©rilla urbaine, les moulins Ă  fer pneumatiques introduits pour briser les syndicats de travailleurs qualifiĂ©s Ă  Chicago, et une politique sĂ©grĂ©gationniste de bas-cĂŽtĂ©s d’autoroutes dans les annĂ©es 1950 Ă  Long Island, qui a dĂ©libĂ©rĂ©ment rendu la riche et blanche Jones Beach inaccessible en bus, la fermant ainsi aux pauvres. Dans tous ces cas, bien que la conception ait Ă©tĂ© politiquement intentionnelle, nous pouvons voir que les dispositions techniques dĂ©terminent les rĂ©sultats sociaux d’une maniĂšre qui prĂ©cĂšde logiquement et temporellement leur dĂ©ploiement rĂ©el. Le dĂ©ploiement d’une technologie ou d’un ensemble technique donnĂ© a des consĂ©quences sociales prĂ©visibles.

Le dĂ©veloppement technique est un processus cumulatif qui fixe les relations sociales dans la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle. Par opposition Ă  l’utilisation d’outils, qui rĂ©sout un problĂšme, la technique [NdT : technique industrielle moderne] est une application rĂ©cursive dans laquelle le rĂ©sultat de l’application est (rĂ©)utilisĂ© sur le mĂȘme espace, une “mĂ©ta-machine” synergĂ©tique (Barandiaran 2003). Les nouvelles technologies doivent ĂȘtre intĂ©grĂ©es dans un complexe socio-technologique existant et, par consĂ©quent, sont empreintes de son fort biais en faveur de certains modĂšles d’interaction humaine. Ce biais façonne inĂ©vitablement la conception de ces technologies et les fins auxquelles elles seront dĂ©ployĂ©es. En raison des inĂ©galitĂ©s de pouvoir et de richesse dans la sociĂ©tĂ©, le processus de dĂ©veloppement technique lui-mĂȘme est si profondĂ©ment biaisĂ© dans une direction particuliĂšre qu’il produit rĂ©guliĂšrement des rĂ©sultats qui favorisent certains intĂ©rĂȘts sociaux.

Ce qui en rĂ©sulte est ce que Winner appelle la “Constitution technique” de la sociĂ©tĂ© — des modĂšles sociaux profondĂ©ment ancrĂ©s qui vont de pair avec le dĂ©veloppement des techniques industrielles et postindustrielles modernes (2002). Cette constitution comprend une dĂ©pendance Ă  l’égard d’organisations hautement centralisĂ©es, une tendance Ă  l’augmentation de la taille des associations humaines organisĂ©es (“gigantisme”), des formes distinctes d’autoritĂ© hiĂ©rarchique dĂ©veloppĂ©es par l’agencement rationnel des systĂšmes socio-techniques, une Ă©limination progressive des variĂ©tĂ©s d’activitĂ©s humaines qui sont en contradiction avec ce modĂšle et le pouvoir explicite des organisations socio-techniques sur la sphĂšre politique “officielle”.

Les entreprises multinationales dĂ©pensent des milliards dans la recherche et le dĂ©veloppement, que ce soit en interne, par le biais du financement des universitĂ©s ou dans le cadre de partenariats public-privĂ©. Les universitĂ©s sont Ă©galement encouragĂ©es Ă  commercialiser leurs recherches, grĂące Ă  la combinaison des pressions financiĂšres crĂ©Ă©es par la privatisation et les aides directes du gouvernement. Lors de l’élaboration des politiques de dĂ©veloppement technologique, les reprĂ©sentants officiels des entreprises siĂšgent souvent dans des comitĂ©s d’organismes tels que les Conseils de Recherche universitaires britanniques [Research Councils UK dissouts en 2018], qui allouent des sommes considĂ©rables. À titre non officiel, il existe des groupes de pression financĂ©s par l’industrie et une porte tournante entre le monde des entreprises et les hauts postes universitaires et gouvernementaux en rapport avec la politique scientifique et technologique (Ferrara 1998 ; Goettlich 2000). Il s’agit d’un “processus social continu dans lequel la connaissance scientifique, l’invention technologique et le profit des entreprises se renforcent mutuellement selon des schĂ©mas profondĂ©ment ancrĂ©s, des schĂ©mas qui portent l’empreinte indubitable du pouvoir politique et Ă©conomique” (Winner 2002).

Une sociĂ©tĂ© qui privilĂ©gie la hiĂ©rarchie et le capitalisme gĂ©nĂšre l’impulsion entiĂšrement rationnelle nĂ©cessaire Ă  la surveillance des ennemis, des citoyens, des immigrants et des concurrents Ă©conomiques. Dans un tel contexte, les technologies telles que les microprocesseurs puissants, la communication Ă  large bande, le rendu de donnĂ©es biomĂ©triques et les logiciels de reconnaissance faciale ou vocale seront inĂ©vitablement utilisĂ©es pour la surveillance de l’État et des entreprises, quelles que soient leurs autres utilisations (Lyon 2003). Il n’est donc pas surprenant que la dĂ©cision sur la viabilitĂ© d’une conception technologique “ne soit pas simplement une Ă©valuation technique ou mĂȘme Ă©conomique, mais plutĂŽt politique. Une technologie est considĂ©rĂ©e comme viable si elle est conforme aux rapports de force existants” (Noble 1993, p.63).

Entre-temps, la culture technologique devient pratiquement une condition prĂ©alable Ă  l’adhĂ©sion Ă  la sociĂ©tĂ© — qui elle-mĂȘme en est venue Ă  dĂ©pendre de la stabilitĂ© des infrastructures Ă  grande Ă©chelle qui permettent un contrĂŽle systĂ©mique de la variabilitĂ© naturelle Ă  l’échelle de la sociĂ©tĂ©. Alors que les pannes d’infrastructures sont traitĂ©es soit comme des erreurs humaines, soit comme des dĂ©faillances technologiques, peu de gens

remettent en question la construction de notre sociĂ©tĂ© autour d’eux et notre dĂ©pendance Ă  leur Ă©gard 
 l’infrastructure fonctionne en fait en liant de maniĂšre transparente le matĂ©riel et l’organisation sociale interne Ă  des structures sociales plus larges 
 Vivre au sein des multiples infrastructures imbriquĂ©es des sociĂ©tĂ©s modernes, c’est connaĂźtre sa place dans les systĂšmes gigantesques qui Ă  la fois nous permettent et nous contraignent. (Edwards 2003, p.188–91)

Dans un sens encore plus fort, on peut dire que de nombreuses technologies possĂšdent des qualitĂ©s politiques inhĂ©rentes, c’est-Ă -dire qu’un systĂšme technique donnĂ© exige ou, du moins, encourage fortement des modĂšles spĂ©cifiques de relations humaines. Winner (2002) suggĂšre qu’une arme nuclĂ©aire, de par son existence mĂȘme, exige l’introduction d’une chaĂźne de commandement centralisĂ©e et rigidement hiĂ©rarchisĂ©e pour rĂ©glementer qui peut s’en approcher, dans quelles conditions et Ă  quelles fins. Il serait tout simplement insensĂ© de faire autrement. De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, dans les infrastructures quotidiennes de nos Ă©conomies Ă  grande Ă©chelle — des chemins de fer et des raffineries de pĂ©trole aux cultures de rente et aux micropuces — la centralisation et la gestion hiĂ©rarchique sont beaucoup plus efficaces pour l’exploitation, la production et la maintenance. Ainsi, la crĂ©ation et le maintien de certaines conditions sociales peuvent avoir lieu dans l’environnement opĂ©rationnel immĂ©diat du systĂšme technologique ainsi que dans la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral.

D’autre part, certaines technologies semblent avoir des caractĂ©ristiques inhĂ©rentes qui sont fortement compatibles avec la dĂ©centralisation en raison de leur disponibilitĂ© pour un dĂ©ploiement Ă  petite Ă©chelle et parce que leur production et/ou leur maintenance ne nĂ©cessitent qu’une spĂ©cialisation modĂ©rĂ©e. Les gĂ©nĂ©rateurs solaires et Ă©oliens sont souvent mentionnĂ©s dans ce contexte, bien qu’ils puissent Ă©galement fonctionner sur un modĂšle centralisĂ©. Outre l’échelle et l’intelligibilitĂ©, certaines technologies encouragent davantage la communautĂ© que d’autres — considĂ©rez le tĂ©lĂ©phone bidirectionnel par rapport Ă  la tĂ©lĂ©vision Ă  sens unique.

L’évaluation d’une technologie particuliĂšre sur ces bases exige une Ă©valuation Ă  la fois factuelle et politique du cas spĂ©cifique. NĂ©anmoins, Winner (2002, p.606) propose quelques maximes gĂ©nĂ©rales : les technologies devraient avoir une Ă©chelle et une structure du type de celles qui seraient immĂ©diatement intelligibles pour les non-experts, ĂȘtre construites avec un degrĂ© plus Ă©levĂ© de flexibilitĂ© et de mutabilitĂ©, et ĂȘtre jugĂ©es en fonction du degrĂ© de dĂ©pendance qu’elles tendent Ă  favoriser (moins, c’est mieux). Cependant, bien que ces qualitĂ©s puissent ĂȘtre souhaitables, “les donnĂ©es disponibles tendent Ă  montrer que de nombreux grands systĂšmes technologiques sophistiquĂ©s sont en fait hautement compatibles avec un contrĂŽle de gestion centralisĂ© et hiĂ©rarchique” (2002).

Ces critiques de la technologie fournissent des repĂšres plus utiles aux anarchistes que les rĂ©cits emmĂȘlĂ©s dans un contexte promĂ©thĂ©en ou primitiviste. En mettant l’accent sur le pouvoir, elles indiquent clairement la nature souvent intrinsĂšquement hiĂ©rarchique et exploitante du complexe socio-technologique tout en fournissant des critĂšres permettant de juger des technologies particuliĂšres en fonction de leurs mĂ©rites politiques. LĂ  oĂč ces critiques sont plus faibles, c’est dans les propositions de changement qu’elles accompagnent.

Winner suggĂšre un processus de “changement technologique disciplinĂ© par la sagesse politique de la dĂ©mocratie”, qui donnerait aux citoyens une vĂ©ritable possibilitĂ© d’approuver ou de rejeter les nouvelles technologies. Oubliant apparemment tout ce qu’il sait de l’État et du capitalisme, Winner s’attend Ă  ce qu’une rĂ©forme du systĂšme actuel inclue “des institutions dans lesquelles les revendications d’expertise technique et celles des citoyens dĂ©mocratiques se rencontreraient rĂ©guliĂšrement face Ă  face” (2002). Peut-on s’attendre Ă  de telles concessions ? À une Ă©poque oĂč la tendance gĂ©nĂ©rale est Ă  l’éloignement de la dĂ©mocratie dans les sociĂ©tĂ©s capitalistes avancĂ©es, les perspectives de dĂ©mocratisation d’une sphĂšre entiĂšrement nouvelle semblent trĂšs improbables. PlutĂŽt qu’une modification du rĂ©gime existant, le passage Ă  des technologies Ă  Ă©chelle humaine et Ă  une prise de dĂ©cision participative Ă  leur sujet nĂ©cessite une dĂ©centralisation approfondie — une augmentation du nombre de centres, de leur accessibilitĂ©, de leur pouvoir relatif, de leur vitalitĂ© et de leur diversitĂ©. Pourtant, Winner (2002) est sceptique quant Ă  cette option :

toute tentative significative de dĂ©centralisation des grandes institutions politiques et techniques
 ne pourrait se faire qu’en surmontant ce qui serait sĂ»rement une puissante rĂ©sistance Ă  une telle politique. Cela nĂ©cessiterait une sorte de rĂ©volution. De mĂȘme, dĂ©centraliser la technologie impliquerait de reconcevoir et de remplacer une grande partie de notre matĂ©riel existant et de rĂ©former les modes de gestion des technologies 
 en rĂ©amĂ©nageant l’ensemble de notre sociĂ©tĂ©.

Le fait que la dĂ©centralisation technologique exige en effet “une sorte de rĂ©volution” ne devrait pas tant dĂ©ranger les anarchistes — aprĂšs tout, elle n’est pas moins rĂ©alisable que le reste de la dĂ©centralisation politique radicale que proposent les anarchistes. Pourtant, quand il s’agit de faire avancer les choses, Winner est trop attachĂ© Ă  la modernitĂ© industrielle pour accepter cette option. Contrairement Ă  l’époque de Kropotkine, il ne peut plus “imaginer un ordre social moderne basĂ© sur des centres d’autoritĂ© Ă  petite Ă©chelle, directement dĂ©mocratiques et largement dispersĂ©s” ou que “les alternatives dĂ©centralisĂ©es pourraient ĂȘtre des alternatives rĂ©alisables Ă  grande Ă©chelle”.

En derniĂšre analyse sur le progrĂšs technologique, les anarchistes vont devoir serrer les dents lĂ  oĂč Ă©choue Winner. Car il a raison de dire qu’un ordre social moderne est incompatible avec une dĂ©centralisation approfondie. Une sociĂ©tĂ© qui ne repose ni sur le profit ni sur le commandement peut-elle mĂȘme maintenir les infrastructures modernes Ă  leur Ă©chelle actuelle, sans parler de l’ingĂ©nierie des sauts technologiques ? Il est certainement difficile d’imaginer comment les niveaux de coordination et de prĂ©cision nĂ©cessaires aux exploits technologiques de haut niveau, de la biotechnologie Ă  l’exploration spatiale, pourraient ĂȘtre atteints dans une sociĂ©tĂ© qui manque Ă  la fois de gestion centralisĂ©e et des incitations et menaces du capitalisme. La dĂ©centralisation politique et technologique peut en effet nĂ©cessiter un ralentissement, un arrĂȘt et/ou un recul significatifs des capacitĂ©s technologiques. La dĂ©centralisation semble Ă©galement de plus en plus inĂ©vitable Ă  long terme, si le changement climatique et le pic pĂ©trolier sont acceptĂ©s comme des rĂ©alitĂ©s. Alors que le capitalisme atteint les limites Ă©cologiques de son expansion, la civilisation industrielle mondiale pourrait ĂȘtre confrontĂ©e Ă  la fragmentation et Ă  la dĂ©cadence, quoi que fassent les anarchistes (Gordon 2009).

OĂč un tel scĂ©nario laisse-t-il les politiques anarchistes aujourd’hui ? Dans la suite de cet article, je me penche sur la mise en Ɠuvre de la critique proposĂ©e plus haut, qui suggĂšre trois dimensions pour une politique anarchiste de la technique : la rĂ©sistance abolitionniste, l’adoption dĂ©sabusĂ©e et la promotion active.

Implications pratiques

Les anarchistes qui expriment des positions critiques vis Ă  vis de la technique se trouvent souvent sur la dĂ©fensive face Ă  la caricature de “vouloir retourner dans les grottes” :

Nous ne posons pas l’ñge de pierre comme modĂšle pour notre utopie, ni ne suggĂ©rons un retour Ă  la cueillette et Ă  la chasse comme moyen de subsistance
 RĂ©duite Ă  ses Ă©lĂ©ments les plus fondamentaux, la discussion sur l’avenir devrait raisonnablement se fonder sur ce que nous dĂ©sirons socialement et, Ă  partir de lĂ , dĂ©terminer quelle technologie est possible. Nous dĂ©sirons tous un chauffage central, des toilettes Ă  chasse d’eau et un Ă©clairage Ă©lectrique, mais pas au dĂ©triment de notre humanitĂ©. Peut-ĂȘtre sont-ils possibles ensemble, mais peut-ĂȘtre pas. (Fifth Estate 1986, p.10)

Cependant, parler de technique en ces termes est vraiment Ă  cĂŽtĂ© de la plaque. Si le jury est encore en train de se pencher sur les toilettes Ă  chasse d’eau, il est clair que selon la rĂšgle gĂ©nĂ©rale de Fifth Estate, il existe au moins certaines technologies qui ne sont clairement pas “possibles” Ă©tant donnĂ© ce que tous les anarchistes “dĂ©sirent socialement”.

Quelle que soit notre vision de la r/Ă©volution anarchiste ou d’une sociĂ©tĂ© libre, il semble incontestable que les anarchistes ne peuvent qu’aborder certains systĂšmes technologiques avec un abolitionnisme sans rĂ©serve. Pour ne prendre que les exemples les plus Ă©vidents, les anarchistes ne s’intĂ©ressent pas du tout aux technologies militaires avancĂ©es ni aux systĂšmes technologiques spĂ©cifiques Ă  l’emprisonnement, Ă  la surveillance et Ă  l’interrogatoire — l’étoffe de l’État (cf. Rappert 1999). En outre, certains systĂšmes technologiques tels que l’énergie nuclĂ©aire ou l’industrie pĂ©troliĂšre semblent bien trop centralisateurs et destructeurs pour ĂȘtre les caractĂ©ristiques d’un avenir postcapitaliste. Par consĂ©quent, il faut reconnaĂźtre que certaines formes d’abolitionnisme technologique sont essentielles Ă  la politique anarchiste. L’ampleur du recul technologique envisagĂ© n’est pas la question : la question pertinente, dans une perspective anarchiste, n’est pas de savoir oĂč s’arrĂȘter, mais oĂč commencer. En d’autres termes, il n’est pas nĂ©cessaire d’ĂȘtre un primitiviste pour ĂȘtre un luddite.

Comme le note Mooney (2006),

chaque nouvelle vague technologique dĂ©stabilise davantage la vie prĂ©caire des personnes vulnĂ©rables. Alors que ceux qui ont la richesse et le pouvoir sont gĂ©nĂ©ralement capables de voir (et de modeler) la vague technologique qui approche et se prĂ©parent Ă  surfer sur sa crĂȘte, une pĂ©riode d’instabilitĂ© (crĂ©Ă©e par la vague technologique) emporte certaines parties de la “vieille” Ă©conomie tout en crĂ©ant d’autres opportunitĂ©s Ă©conomiques
 Chaque vague de technologie artificielle commence par la dĂ©pression ou l’érosion de l’environnement et des marginalisĂ©s qui y sont entraĂźnĂ©s. Au fur et Ă  mesure que la vague atteint son apogĂ©e, elle soulĂšve une nouvelle Ă©lite de dirigeants d’entreprises. (p.14)

La campagne de sabotage luddite contre les nouvelles machines dans le secteur du tissage n’a pas affrontĂ© des cas disloquĂ©s de changement technique, mais une vague technologique produite au profit d’intĂ©rĂȘts plus puissants que les leurs (Sale 1996). Tout comme le capital s’est accumulĂ© lors de la premiĂšre rĂ©volution industrielle par l’appauvrissement des classes infĂ©rieures, les anarchistes ont toutes les raisons de s’attendre Ă  ce que les nouvelles vagues technologiques — l’atomique, la biotechnologie et la nanotechnologie — Ă©tendent le contrĂŽle de l’État et la richesse des entreprises par la dislocation, la dĂ©qualification et la privation massives.

Alors que les systĂšmes technologiques monopolisĂ©s par l’État sont pour l’instant pour la plupart hors de portĂ©e, et que d’autres (le rĂ©seau autoroutier ou le rĂ©seau Ă©nergĂ©tique alimentĂ© par le charbon, le pĂ©trole ou le nuclĂ©aire) sont si profondĂ©ment ancrĂ©s dans la vie quotidienne que leur dĂ©mantĂšlement nĂ©cessiterait un consensus beaucoup plus large, de nombreuses nouvelles technologies que les anarchistes rejetteraient clairement sont encore en cours de dĂ©veloppement et de mise en Ɠuvre et donc plus vulnĂ©rables. Cette forme de rĂ©sistance peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme englobant de nombreuses formes existantes d’action directe — de la destruction des cultures gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©es (OGM en plein champ) au sabotage des Ă©quipements, installations et des laboratoires, en passant par la perturbation d’activitĂ©s Ă©conomiques courantes d’entreprises impliquĂ©es dans le dĂ©ploiement de nouvelles technologies — toutes soutenues par des campagnes publiques visant Ă  exposer non seulement les risques potentiels et les dommages rĂ©els dĂ©jĂ  causĂ©s par les nouvelles technologies, mais aussi la maniĂšre dont elles consolident le pouvoir de l’État et des entreprises au dĂ©triment des moyens de subsistance et de ce qui reste du contrĂŽle local sur la production et la consommation.

Pour en revenir Ă  l’ambivalence mentionnĂ©e au dĂ©but, je veux appliquer la critique proposĂ©e ici pour Ă©valuer l’Internet et ses attraits anarchistes. Bien qu’il s’agisse d’une anomalie par rapport Ă  la plupart des systĂšmes technologiques, il y a quelque chose Ă  dire sur les “visions libertaires et communautaires basĂ©es sur la technologie de l’Internet, en particulier sa structure non hiĂ©rarchique, ses faibles coĂ»ts de transaction, sa portĂ©e mondiale, son extensibilitĂ©, son temps de rĂ©ponse rapide et son routage alternatif permettant de surmonter les perturbations (d’oĂč les oppositions Ă  la censure)” (Hurwitz 1999).

Bien qu’il y ait un revers Ă  cette mĂ©daille (e-consommation, surveillance, mĂ©diation des relations sociales), on peut au moins dire que la structure et la logique de l’Internet en tant que technologie sont Ă©galement trĂšs compatibles avec la dĂ©centralisation et l’autonomisation locale. La plateforme de base sur laquelle repose l’Internet — le protocole de contrĂŽle de transmission/protocole Internet (TCP/IP) — est entiĂšrement dĂ©centralisĂ©e dĂšs le dĂ©part parce qu’elle est calculĂ©e localement dans chaque nƓud client. Cela permet Ă  un rĂ©seau distribuĂ© d’ordinateurs d’échanger des paquets d’informations sans concentrateur centralisĂ©.

Ironiquement, c’est l’un des cas oĂč une technologie Ă©chappe aux intentions de ses concepteurs. Le prĂ©curseur et l’épine dorsale de l’Internet actuel, ARPANET, a Ă©tĂ© crĂ©Ă© Ă  la fin des annĂ©es 60 avec l’objectif immĂ©diat de permettre la communication entre les universitaires, mais plus largement dans le cadre d’une stratĂ©gie visant Ă  permettre aux communications militaires amĂ©ricaines de survivre en cas de guerre nuclĂ©aire. La dĂ©centralisation a Ă©tĂ© introduite pour Ă©viter la dĂ©capitation. Cependant, le rĂ©sultat durable d’ARPANET a Ă©tĂ© le rĂ©seau dĂ©centralisĂ© de pair Ă  pair qu’il a crĂ©Ă©. C’est la fiabilitĂ© du TCP/IP, sa facilitĂ© d’adaptation Ă  un large Ă©ventail de systĂšmes et son absence de hiĂ©rarchie qui l’ont rendu attrayant pour un usage civil. L’intĂ©gration de la dĂ©centralisation dans la plateforme technologique d’Internet a eu des consĂ©quences imprĂ©vues pour le gouvernement amĂ©ricain — jusqu’à permettre aux groupes qui le menacent de bĂ©nĂ©ficier Ă©galement de rĂ©seaux de communication qui ne peuvent ĂȘtre dĂ©capitĂ©s.

L’Internet est Ă©galement attrayant pour les anarchistes car son architecture permet une Ă©conomie communiste de l’information. La production collaborative de logiciels libres ou de WikipĂ©dia n’est mĂȘme pas une forme d’échange dans l’ensemble. Au contraire, l’information est effectivement dĂ©tenue dans un base commune [common pool]. Cela fait de grandes parties de l’internet un vĂ©ritable bien commun Ă©lectronique, oĂč l’information est soumise Ă  une “production par les pairs” et Ă  un â€œĂ©change gĂ©nĂ©ralisĂ© de groupe” (Yamagishi et Cook 1993 ; Kollock 1999 ; Benkler 2002). La structure logique d’Internet est le fondement technologique des codes culturels associĂ©s Ă  lâ€™â€Ă©thique du hacker” de la libre manipulation, circulation et utilisation de l’information (Himanen 2001).

En outre, l’immatĂ©rialitĂ© et la copiabilitĂ© de l’information numĂ©risĂ©e ne peuvent acquĂ©rir une valeur d’échange que sous un rĂ©gime de droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle, oĂč des arrangements institutionnels confĂšrent un certain pouvoir de monopole Ă  son propriĂ©taire (cf. Morris-Suzuki 1984). Ainsi, la logique anticapitaliste de l’expropriation peut facilement ĂȘtre rattachĂ©e Ă  l’espace d’illĂ©galitĂ© crĂ©Ă© par le partage de fichiers peer-to-peer. Le piratage Ă©lectronique non seulement fournit des produits gratuits et de haute qualitĂ© volĂ©s Ă  l’économie monopolistique du logiciel, mais il ronge constamment le rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© intellectuelle en rendant ses lois inapplicables.

Pourtant, la cĂ©lĂ©bration de l’Internet rencontre ses limites. Ce que l’on oublie souvent, c’est la nature des infrastructures matĂ©rielles de l’Internet, dont la nature est loin d’ĂȘtre dĂ©centralisatrices et anticapitalistes. Les systĂšmes d’ordinateurs, de cĂąbles Ă  fibres optiques et de satellites qui permettent la communication par Internet sont des technologies militaro-industrielles avancĂ©es et, en tant que telles, ont tendance Ă  ĂȘtre centralisatrices, Ă  grande Ă©chelle, Ă  dominer la croissance, Ă  consommer beaucoup de ressources et Ă  polluer. Tout Ă©loignement significatif du capitalisme ralentirait inĂ©vitablement la fabrication de nouveaux ordinateurs et arrĂȘterait certainement l’accĂ©lĂ©ration actuelle du dĂ©veloppement de la microĂ©lectronique. Il faut donc adopter une approche dĂ©sabusĂ©e de l’internet, en l’utilisant comme un outil de subversion tout en restant conscient qu’il s’agit d’une anomalie temporaire.

Enfin, que dire de l’aspect constructif d’une politique anarchiste de la technologie ? En me basant sur une critique de la politique inhĂ©rente aux conceptions technologiques alternatives, je suggĂ©rerais qu’une telle politique encouragerait de nombreuses innovations de low-techs dans des domaines tels que l’énergie, le bĂątiment et la production alimentaire. Les savoirs traditionnels sur les plantes, l’artisanat et les travaux manuels pourraient ĂȘtre ravivĂ©s pour un grand nombre d’applications de la vie quotidienne. Le recyclage et la recombinaison de systĂšmes techniques en dĂ©clin pourraient donner naissance Ă  un mouvement de rĂ©cupĂ©ration, de rĂ©paration et de reconstruction de matĂ©riel informatique open source, qui pourrait trouver ses origines dans l’éthique de l’action directe, du bricolage et de l’auto-organisation.

La fragmentation et le dĂ©clin de la civilisation industrielle mondiale pourraient Ă©galement encourager la renaissance de technologies apocryphes — des inventions comme le moteur Stirling ou la voiture Ă©lectrique, Ă©cartĂ©es sur la voie du dĂ©veloppement capitaliste mais hautement applicables Ă  petite Ă©chelle. Ces considĂ©rations pourraient Ă©clairer la construction des espaces matĂ©riels et sociaux alternatifs que les anarchistes construisent prĂ©sentement— des Ă©co-fermes et des usines occupĂ©es, aux squats urbains et aux jardins communautaires. S’il est probable que la technologie, dans son sens le plus strict d’application rĂ©cursive de la connaissance par des machines, restera longtemps une caractĂ©ristique de la vie humaine, la question devient maintenant celle de la rĂ©sistance Ă  la gouvernance de la dĂ©chĂ©ance industrielle. Ainsi, nous pouvons terminer avec Barandiaran (2003), qui appelle Ă  une “micropolitique subversive d’autonomisation techno-sociale” qui se vit “dans un processus ouvert et participatif qui recherche le conflit social et la difficultĂ© technique comme espaces pour se construire soi-mĂȘme”.

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Source: Fr.theanarchistlibrary.org