Une fois de plus une douce rengaine est en vogue au sein du mouvement libertaire. Cette fois elle est entonnée par les camarades d’Alternative libertaire (AL) et de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) .

Il s’agit de créer une nouvelle dynamique basée sur le rapprochement puis la fusion probable de ces deux organisations. Projet alléchant qui tendrait à démontrer que 1+1=3. Ça c’est la théorie. Pour ce qui est de la pratique, près d’un demi siècle de militantisme dans le Mouvement libertaire m’a permis de constater que bien souvent 1+1= moins que 1. C’est qu’il y a une grande différence entre unité d’action de militants des différentes organisations libertaires sur le terrain des luttes, et stratégies envisagées par des responsables mandatés de ces mêmes organisations, même si chez nous il n’y a pas à proprement parler « d’états-majors ». J’ai pu ainsi souvent voir que certaines refondations/restructurations accouchaient assez vite de démissions voire de nouvelles scissions. Je ne vais pas en dresser ici une liste qui risquerait d’être assez longue, tant l’histoire du Mouvement libertaire français a été « agitée » (avant la Seconde Guerre mondiale, puis après, lors de sa recomposition).

La Fédération anarchiste (FA) dans sa forme actuelle est née en 1954 à la suite d’une crise sur laquelle je ne reviendrai pas ici (une autre fois peut-être si vous êtes sages). C’est donc actuellement la plus ancienne organisation libertaire dans ce pays. Plus ancienne ne veut pas dire composée essentiellement de vieux (ou anciens pour parler le politiquement correct), mais il m’est agréable de constater que depuis que j’y ai adhéré au début des années 70, nombre de camarades que j’y ai rencontrés y sont demeurés et ne se sont pas recyclés en conseillers de chefs de partis ou secrétaires d’État d’un quelconque gouvernement. Ça change un peu de tous ces « révolutionnaires » issus de Mai 68 qui nous traitaient de petit-bourgeois et qui sont passés avec armes et bagages, par exemple au PS quand celui-ci avait le vent en poupe.

Premier contact avec le « Mouvement »

Bien que membre de la FA, mon premier contact avec le Mouvement libertaire a eu lieu en 1971 avec l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) à l’occasion de différentes manifestations ; outre qu’ils semblaient être une organisation de jeunes enthousiastes, leur nom me convenait bien : Organisation (je suis et ai toujours été pour l’organisation), Révolutionnaire (c’est ainsi que je me définis), Anarchiste (il vaut mieux préciser quel genre de révolutionnaire on est). Mais si le nom me plaisait, la stratégie un peu moins : dans les cortèges de manifestants déjà systématiquement au cul des trotskistes ; de plus j’avais du mal avec certains de leurs concepts comme « la dictature anti-étatique du prolétariat ». Près d’un demi-siècle après je n’ai toujours pas compris de quoi il retournait. J’ai pu constater aussi que pour certains le mot « anarchiste » leur écorchait un peu le gosier ; ils lui préféraient (déjà) celui de « communiste libertaire » (celui même « d’ anarcho-syndicaliste » ne semblait leur convenir que s’il s’agissait d’évoquer 36 en Espagne.C’est quand même eux que j’ai suivi quelques temps (sans adhérer) et au cours d’un de leurs débats animés par Ramón Finster et Daniel Guérin, j’ai eu l’occasion d’entendre dire beaucoup de mal des « vieux » (déjà) de la FA ; ça m’a donné envie d’aller voir de quoi il retournait dans cette FA que je ne connaissais pas encore. J’y suis allé et … j’y suis resté.
Malgré tout, de plus ou moins loin, j’ai toujours gardé un œil sur l’ORA où j’ai eu des ami.e.s pour qui (comme pour moi) Synthèse et Plateforme nous semblaient des concepts plus que dépassés par rapport à notre militantisme commun au sein des syndicats (notamment à la CFDT « autogestionnaire » des années 70 où d’ailleurs on retrouvait de nombreux autres camarades libertaires de l’ASRAS (Alliance syndicaliste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste).

Mutations/évolutions
Au fil de toutes ces années la FA avait ajouté à sa librairie, un hebdomadaire et une radio, ce qui pour une organisation de prétendus « vieux » était déjà pas mal. Dans le même temps on a pu voir l’ORA devenir l’OCL 1, puis l’OCL 2, puis l’UTCL et enfin AL (nous y voilà). À chacune de ces scissions/mutations/recompositions, AL et ses ancêtres ont annoncé qu’il s’agissait d’un rassemblement réellement révolutionnaire qui allait booster la galaxie libertaire et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu… qu’il n’y avait pas tant à voir que ça. Chaque fois (et je crains que ce soit encore le cas ce coup-ci) on a plutôt assisté à une opération « ratissage/écrémage » :
1) On ratisse large en se présentant comme rassembleur.
2) On écrème en éjectant ou faisant partir tous ceux qui ne sont pas vraiment dans la ligne officielle.
Concernant les camarades de la CGA (il m’est arrivé d’en fréquenter certains), je ne doute pas de leur sincérité et de leur conviction révolutionnaire. Eux aussi sont issus de la FA et donc supposés être à l’origine, synthésistes plutôt que plateformistes (comme quoi ces deux conceptions sont vraiment d’un autre temps). Concernant donc ces camarades de la CGA, peut-être auraient-ils été plus avisés de ne pas scissionner entre eux pour voir se créer une énième organisation anarchiste (précisément nommée Organisation anarchiste), avant de penser à fusionner avec AL. Enfin, chacun ses problèmes et à chacun de les résoudre.

Et maintenant ?
Je ne vais pas passer en revue toutes les organisations anti-étatiques de notre mouvance, que ce soit les différentes CNT (pour ce qui est du syndicalisme révolutionnaire) ou les nombreux groupes autonomes (pour ce qui est de l’insurrection qui n’en finit pas d’arriver). Je constate simplement que l’unité pour un mouvement libertaire, comme l’évoquait il y a une vingtaine d’années une brochure publiée par les Éditions du Monde libertaire, n’est pas tout à fait à l’ordre du jour. Par contre ce qui l’est ou devrait l’être ici et maintenant, c’est une unité des libertaires dans les luttes sociales et sociétales, où nous sommes amenés à nous côtoyer et nous rejoindre. Le combat anti capitaliste et anti étatique nécessite toutes nos forces dans la rue et les entreprises, c’est bien là que nous devrions tous nous rassembler au-delà de nos divergences. Il va donc de soi que nous ne considérons pas les camarades d’AL et de la CGA comme des adversaires, encore moins des ennemis, mais des militants libertaires avec qui, si nous avons des divergences organisationnelles, nous n’en avons pas quant au type de société égalitaire que nous souhaitons.


Article publié le 17 Juin 2019 sur Monde-libertaire.fr