Novembre 17, 2020
Par Incendo
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A Monte Verita, une oeuvre d’art monumentale des annĂ©es 1920, chef d’oeuvre d’homo-Ă©rotisme mystique, sera bientĂŽt visible. ExhumĂ©e de l’oubli, sauvĂ©e par miracle, ce tableau a Ă©tĂ© peint par le crĂ©ateur d’une religion transgenre appelĂ©e le Clarisme.

Au dĂ©but du XXe siĂšcle, alors que la matiĂšre est redĂ©finie comme Ă©nergie, la dĂ©couverte des rayons X (1895), des rayons ionisants (1896) et de la radioactivitĂ© (1898) induisent certains penseurs Ă  crĂ©er des religions nouvelles. Le monisme Ă©rotique obtient alors un vif succĂšs : il dĂ©finit la sexualitĂ© comme une Ă©nergie comparable Ă  l’électricitĂ© ou Ă  l’onde sonore. Les Ɠuvres aujourd’hui oubliĂ©es d’auteurs monistes –Ernst Haeckel, notamment– sont parmi les essais les plus lus dans le monde occidental avant 1933 : elles posent l’idĂ©e des «esprits cellulaires», selon laquelle «dans la plus imperceptible des fleurs vivent des milliers d’ñmes dĂ©licates indĂ©pendantes», qui sont l’équivalent des nymphes antiques. C’est dans ce contexte qu’apparaĂźt le Clarisme, une religion que plus personne ne pratique. Une religion morte. Il n’en reste pour toute trace qu’un tableau panoramique peuplĂ©e d’éphĂšbes se lutinant au milieu des papillons, seulement vĂȘtus de bijoux
 Cette oeuvre a failli disparaĂźtre. En 1978, c’est l’historien de l’art Harald Szeeman, crĂ©ateur de la Fondation Monte Verita, qui la rĂ©cupĂšre dans une maison en ruine et qui dĂ©cide de la conserver. Les propriĂ©taires de cette maison (la municipalitĂ© de Minusio), trouvent cette peinture obscĂšne : un truc d’homosexuels pervers, peut-ĂȘtre mĂȘme de pĂ©dophiles. Quel intĂ©rĂȘt ?

Un polyptyque monumental à la gloire de la Clarté

Pour Christian Marty (Ars Artis), qui consacre plusieurs annĂ©es Ă  sa restauration, cette peinture est une oeuvre inouĂŻe qui tĂ©moigne d’un projet aussi bizarre qu’original : «Il s’agit d’un cyclorama, c’est-Ă -dire d’un tableau couvrant toute la surface d’une salle ronde. Pour la voir, il faut y entrer. Elle vous encercle. Vous ĂȘtes au milieu, environnĂ© par 84 figures humaines Ă  taille quasi-rĂ©elle qui s’enlacent dans des paysages idylliques de montagne et de mer. La structure de ce tableau circulaire reproduit celle des quatre saisons et se dĂ©compose en 33 tableaux correspondant aux 33 strophes d’un poĂšme Ă©sotĂ©rique.» Figuration du paradis Ă  360°, l’oeuvre hypnotique s’intitule «Le monde clair des bienheureux». Elle a Ă©tĂ© peinte entre 1923 et 1930. Elle constitue le coeur de ce que le peintre considĂ©rait comme un vĂ©ritable sanctuaire. Pour la voir, il fallait ĂȘtre invitĂ© et se vĂȘtir d’une tenue androgyne afin de laisser derriĂšre soi son identitĂ© sociale et sexuelle. Un escalier peint en violet et une piĂšce obscure servaient de sas, d’antichambres prĂ©paratoires Ă  la rĂ©vĂ©lation. Le cyclorama Ă©tait censĂ© faire vibrer le visiteur en harmonie avec l’Eden reprĂ©sentĂ© sur la toile. Le voir devait procurer une extase d’autant plus intense qu’il mettait en scĂšne le corps dĂ©multipliĂ© du maĂźtre des lieux, Elisarion, crĂ©ateur du Clarisme. Elisarion ?

Mais qui Ă©tait Elisarion ?

NĂ© en 1872 Ă  Sophienthal (Estonie), ElisĂ r von Kupffer vient d’une vieille famille d’aristocrates baltes. Enfant, il souffre de maladies qui le laissent sourd d’une oreille, myope, hyper-sensible. C’est nĂ©anmoins un garçon vif qui sait lire dĂšs 5 ans et qui Ă©crit une piĂšce de thĂ©Ăątre Ă  9 ans. A 19 ans, il part faire ses Ă©tudes Ă  Saint PĂ©tersbourg et rencontre celui qui deviendra son compagnon de vie, Eduard Von Mayer, un fils d’aristocrates ukrainiens, que son Ă©ducation ultra-puritaine a rendu profondĂ©ment mĂ©lancolique et rĂ©voltĂ© : Eduard hait le dieu des chrĂ©tiens qu’il considĂšre comme le pire des oppresseurs. Ensemble, ils se mettent Ă  Ă©tudier, Ă©crire et voyager : Rome, Monte Carlo, GenĂšve, Avignon, Berlin
 En 1900, alors qu’ils sont Ă  PompĂ©i, de graves problĂšmes de santĂ© mettent la vie d’ElisĂ r en danger. Sous l’effet du choc, il dĂ©cide d’abandonner la littĂ©rature et de fonder une religion, qu’il baptise «Clarisme», avec pour but de rĂ©former la communautĂ© des vivants en un siĂšcle.

Le Temple du Clarisme

Avec l’aide d’Eduard, il rĂ©dige les Ă©crits thĂ©oriques au fondement de cette religion, ainsi que les plans des sanctuaires initiatiques. En 1911, ils crĂ©ent une maison d’édition afin de publier leurs travaux et convertir les Ăąmes. Une communautĂ© clariste voit le jour Ă  Weimar. C’est aussi en 1911 qu’ElisĂ r ne se fait plus appeler qu’Elisarion. En 1915, quittant l’Italie en raison de la haine que s’attirent les germanophones, Elisarion et Eduard s’installent en Suisse, Ă  Muralto. En 1925, ils achĂštent un terrain prĂšs d’Ascona, Ă  Minusio, et font bĂątir une maison qui sera Ă©galement un temple, Ă  la structure inspirĂ©e par ceux de Fidus (1). En 1927, ils l’inaugurent sous le nom de Sanctuarium Artis Elisarion et multiplient les brochures d’information pour attirer le public, obtenir des fonds, faire construire la rotonde qui accueillera le tableau, en 1939, et y accueillir les pĂšlerins. Malheureusement, leur religion ne rallie que 30 adeptes. Avec la seconde guerre mondiale, le nombre de visiteurs chute. ElisĂ r von Kupffer dĂ©cĂšde en 1942.

Une lubie coupable ?

AprĂšs la mort d’Eduard von Mayer en 1960, la lourde tĂąche de gĂ©rer l’intĂ©gralitĂ© du legs revint Ă  une femme, Rita Fenacci, qui avait partagĂ© la vie des deux hommes en tant que confidente et gouvernante. Elle obtient des autoritĂ©s locales que celles-ci prennent en charge l’entretien de la propriĂ©té  Mais pour les responsables de Minusio, ce «temple» n’est qu’une lubie coupable de nobles dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s. Quand Rita meurt en 1973, la maison est pillĂ©e, dĂ©truite puis laissĂ©e Ă  l’abandon. En 1978, Harald Szeeman sauve in extremis le tableau qui a Ă©tĂ© arrachĂ© des murs et qui git sur le sol, imbibĂ©e d’eau. En 2008, l’Association Pro Elisarion voit le jour et se donne pour but de rĂ©nover le sanctuaire. En attendant ce jour, la Fondation Monte Verita fait restaurer le cyclorama. Il sera bientĂŽt visible –à partir du 20 mars 2021– dans un espace reconstituant la rotonde originale. Cette oeuvre fera-t-elle de nouveaux adeptes ? Mais au fait, quelles Ă©taient les rĂšgles de cette religion ?

«Araphrodites» : les hermaphrodites sacré-es du Clarisme

Pour comprendre le Clarisme, il faut se rĂ©fĂ©rer Ă  l’ouvrage Das Mysterium der Geschlechter (Le mystĂšre des sexes), publiĂ© en 1923 : Eduard von Mayer y dĂ©veloppe la thĂ©orie selon laquelle chaque ĂȘtre se compose de cellules bisexuelles animĂ©es par le dĂ©sir de dĂ©passer la diffĂ©rence des sexes qui est la cause de toutes les souffrances. Pour atteindre l’état de bienheureux, il faut donc opĂ©rer cette transfiguration, suivant l’exemple d’Elisarion : il se voyait, en tant qu’éphĂšbe, comme la manifestation incarnĂ©e du «monde clair». Pour lui, les Ă©phĂšbes Ă©taient des ĂȘtres supĂ©rieurs, ayant rĂ©alisĂ© l’union des contraires, et des «corps transcendant» autrement dit des «Araphrodites», c’est-Ă -dire un mĂ©lange d’ArĂšs (dieu de la guerre) et d’Aphrodite (dĂ©esse de l’amour). Elisarion se considĂ©rait Ă  la fois comme fondateur d’une religion, chef d’État, chevalier du chĂąteau du Graal et araphrodite androgyne. Eduard, son disciple, se battait Ă  ses cĂŽtĂ©s pour qu’advienne un monde meilleur gouvernĂ© suivant les principes de l’eudĂ©mocracie (une «direction de la nation par les meilleurs de tous les horizons»). Le culte impliquait de se purifier au contact des vibrations Ă©mises par les bienheureux.

Sa maison Ă©tait la maison de dieu

Voir le corps d’Elisarion (en photo, en peinture ou en vrai) avait valeur de rite : ce corps, Ă©tant parfait, dĂ©gageait des ondes capables d’illuminer l’esprit, de mettre les humains en Ă©tat de grĂące. Elisarion, d’ailleurs, se peignait et se photographiait constamment – ainsi que d’autres jeunes garçons au corps proche du sien – afin que son image puisse guĂ©rir toutes les Ăąmes. Son art Ă©tait thaumaturgique. Son sanctuaire brouillait les frontiĂšres qui sĂ©pare la maison du musĂ©e et le musĂ©e du lieu de culte. La rotonde (Ă  laquelle on ne pouvait accĂ©der qu’aprĂšs avoir traversĂ© des espaces nommĂ©s «mĂ©ditation» et «ascension») Ă©tait «l’incarnation architecturale et figurative de ce moment oĂč la joie, que nous prĂ©fĂ©rons ici avec une expression inhabituelle appeler l’extase intĂ©rieure, remplit l’ñme, qui Ă  son tour voit la vie Ă©ternelle dans une reprĂ©sentation libre et sereine dans la lumiĂšre» (2). CrĂ©er l’euphorie par l’image et par la prĂ©sence. VoilĂ  ce dont rĂȘvait Elisarion. «La peinture circulaire Chiaro Mondo dei Beati reste peut-ĂȘtre l’une des reprĂ©sentations les plus importantes de l’Arcadie du XXe siĂšcle», rĂ©sume un de ses dĂ©fenseurs, le critique d’art Fabio Ricci. Il est vrai que la voir laisse une impression d’euphorie durable. On s’en arrache presque Ă  regrets tant elle irradie l’innocence.

SOURCE : Les 400 culs




Source: Incendo.noblogs.org