Octobre 31, 2021
Par Partage Noir
340 visites


Texte original : « A Constructive Policy Â», Marie-Louise Berneri, War Commentary, dĂ©cembre 1940.

Nous sommes souvent accusĂ©s de manquer d’idĂ©es politiques constructives. Les gens concĂšdent que nous avons une analyse juste de la situation actuelle et que notre journal a le vrai mĂ©rite de dĂ©noncer la complaisance et de stimuler la pensĂ©e. Mais on nous demande de prĂ©senter des solutions « pratiques Â» pour lutter contre le fascisme et le capitalisme.

Inutile de dire que nous n’acceptons pas ces remarques. Nous admettons que nos lecteurs ne trouveront pas dans nos pages des recettes pour soigner l’humanitĂ© de tous les maux qui l’assaillent. Ce que voudraient manifestement certains de nos lecteurs, ce sont des slogans, des manifestes et des programmes qui offriraient en quelques lignes Ă  la classe ouvriĂšre les moyens non seulement de mettre fin au fascisme mais aussi d’apporter une Ăšre de bonheur aux ouvriers.

Nous refusons d’adopter de tels programmes/recettes parce que nous sommes convaincus que la faiblesse actuelle de la classe ouvriĂšre est dĂ» au fait que tous les partis, afin de gagner en popularitĂ© et en pouvoir, ont simplifiĂ© leur programme, rĂ©duisant Ă  des proportions ridicules la nature de la lutte qui apportera la libertĂ© aux exploitĂ©s.

Les slogans politiques sont devenus comme les publicitĂ©s pour mĂ©dicaments brevetĂ©s promettant santĂ©, beautĂ© et bonheur en Ă©change d’une savonnette ou d’une tasse de cacao. Votez travailliste et tout ira bien ! Payez votre cotisation syndicale et votre sĂ©curitĂ© sera assurĂ©e ! Un gouvernement ouvrier fera la rĂ©volution. Écrivez Ă  votre dĂ©putĂ© ou Ă  tel ou tel ministre, dĂ©filez dans les rues de maniĂšre disciplinĂ©e, avec un orchestre bruyant et criez jusqu’à ĂȘtre aphone, et vos souhaits (revendications) seront exaucĂ©s !

C’est ce que les partis ont prĂ©tendu ĂȘtre un programme politique « rĂ©aliste Â», et avec le plus grand mĂ©pris pour les « utopistes anarchistes Â», c’est ce qu’ils ont prĂ©conisĂ© depuis un quart de siĂšcle chaque fois qu’est apparue une difficultĂ©. Ces remĂšdes ont prouvĂ© leur inefficacitĂ© contre le chĂŽmage et le fascisme, l’agression italienne contre l’Abyssinie [Éthiopie], le boycott franco-anglais des rĂ©volutionnaires espagnols, le rĂ©armement et la guerre. Et cependant, les mĂȘmes mĂ©thodes sont Ă  nouveau avancĂ©es pour faire face aux problĂšmes crĂ©Ă©s par la situation prĂ©sente.

Le leitmotiv des partis de gauche est que les ouvriers devraient prendre autant de poids que possible dans le gouvernement. Cela apparaĂźt assez constructif. Mais cela signifie seulement que les dirigeants travaillistes entreront au gouvernement en adoptant une politique de droite. Pour les ouvriers, cela signifie des sacrifices et la perte de toutes les libertĂ©s afin de s’assurer du privilĂšge de voir « leurs Â» ministres assis sur les bancs du gouvernement. Aucune amĂ©lioration n’est obtenue et tous les canaux officiels pour faire entendre le mĂ©contentement sont perdus.

Une autre solution « pratique Â» prĂ©conisĂ©e par le parti travailliste est de publier une dĂ©claration Ă  visĂ©e de guerre ou de paix. Apparemment, le monde saurait notre amour de la libertĂ© et de la justice. Les « utopistes Â» peuvent-ils suggĂ©rer Ă  l’équipe Ă©ditoriale du [pro-travailliste] Daily Herald que si le parti travailliste est dĂ©sireux de montrer au monde combien « dĂ©mocratiques Â» nous sommes, il pourrait, par exemple, refuser de s’associer Ă  un gouvernement qui emprisonne Nehru depuis quatre ans (devons-nous ajouter que les pĂ©titions, lettres ouvertes, etc., etc., n’auront pas le moindre effet ?).

Ce n’est pas en changeant de ministres – des hommes honteux ! – ou en publiant des dĂ©clarations, que le fascisme et le capitalisme seront vaincus. Le problĂšme est plus complexe que cela. Nous n’avons pas l’intention d’ajouter nos voix Ă  celles qui trompent les ouvriers en leur faisant croire que leurs « dirigeants Â» les tireront du pĂ©trin. Le problĂšme demande une transformation complĂšte de l’attitude actuelle de la classe ouvriĂšre. Vous ne pouvez pas changer le prĂ©sent rĂ©gime s il n’y a pas d’esprit rĂ©volutionnaire, si les ouvriers ne comprennent pas quelques vĂ©ritĂ©s fondamentales :

1. Que les ouvriers et les capitalistes ne peuvent pas avoir de causes communes.

2. Que l’impĂ©rialisme est la premiĂšre cause des guerres et que cette cause doit ĂȘtre Ă©radiquĂ©e.

3. Que les gouvernements, conservateurs et travaillistes, sont toujours des instruments d’oppression, et que les ouvriers doivent apprendre à faire sans eux.

4. Que les partis veulent le pouvoir dans leur propre intĂ©rĂȘt – celui d’une petite minoritĂ©. Tout le pouvoir doit donc ĂȘtre saisi et conservĂ© entre les mains de syndicats qui incluent la grande majoritĂ© des hommes et des femmes qui produisent.

Nous ne pouvons pas construire tant que la classe ouvriĂšre n’a pas perdu ses illusions, l’acceptation des patrons et sa foi dans les dirigeants. Notre politique consiste Ă  l’éduquer, Ă  stimuler son instinct de classe, Ă  lui enseigner des mĂ©thodes de luttes. C’est une tĂąche longue et difficile, mais aux personnes qui prĂ©fĂšreraient des solutions efficaces comme la guerre, nous ferons remarquer que la grande guerre mondiale qui devait mettre fin Ă  toutes les guerres et garantir la dĂ©mocratie, a seulement produit le fascisme et une autre guerre ; que cette guerre produira sans aucun doute d’autres guerres, tout en laissant intacts les problĂšmes rĂ©currents des ouvriers. Notre façon de refuser de remplir l’inutile tĂąche de rafistoler un monde pourri, mais d’essayer d’en construire un nouveau, n’est pas seulement constructive mais aussi la seule possible.




Source: Partage-noir.fr