Octobre 21, 2020
Par Contrepoints (QC)
94 views


Communiqué du Comité clandestin révolutionnaire indigÚne
Commandement gĂ©nĂ©ral de l’ArmĂ©e zapatiste de libĂ©ration nationale

Mexique, 5 octobre 2020

ENGLISH VERSION HERE

TEXTO ORIGINAL EN ESPAGNOL AQUI

Au CongrĂšs national indigĂšne – Conseil indigĂšne de gouvernement,
À la Sexta nationale et internationale,
Aux réseaux de résistance et de rébellion,
Aux personnes honnĂȘtes qui rĂ©sistent dans tous les coins de la planĂšte,

SƓurs, frĂšres, sƓurs-frĂšres,
Compañerascompañeroscompañeroas,

Nous, peuples originaires de racine maya et zapatistes, vous saluons et vous disons que ce qui est venu Ă  notre pensĂ©e commune, d’aprĂšs ce que nous voyons, entendons et sentons.

Un. Nous voyons et entendons un monde malade dans sa vie sociale, fragmentĂ© en millions de personnes Ă©trangĂšres les unes aux autres, s’efforçant d’assurer leur survie individuelle, mais unies sous l’oppression d’un systĂšme prĂȘt Ă  tout pour Ă©tancher sa soif de profits, mĂȘme alors qu’il est clair que son chemin va Ă  l’encontre de l’existence de la planĂšte Terre.

L’aberration du systĂšme et sa stupide dĂ©fense du « progrĂšs Â» et de la « modernitĂ© Â» volent en Ă©clat devant une rĂ©alitĂ© criminelle : les fĂ©minicides. L’assassinat de femmes n’a ni couleur ni nationalitĂ©, il est mondial. S’il est absurde et dĂ©raisonnable que quelqu’un soit persĂ©cutĂ©, sĂ©questrĂ©, assassinĂ© pour sa couleur de peau, sa race, sa culture, ses croyances, on ne peut pas croire que le fait d’ĂȘtre femme signifie une sentence de marginalisation et de mort.

En une escalade prĂ©visible (harcĂšlement, violence physique, mutilation et assassinat), cautionnĂ©e par une impunitĂ© structurelle (« elle le mĂ©ritait Â», « elle avait des tatouages Â», « qu’est-ce qu’elle faisait Ă  cet endroit Ă  cette heure-lĂ  ?’, « habillĂ©e comme ça, il fallait s’y attendre Â»), les assassinats de femmes n’ont aucune logique criminelle si ce n’est celle du systĂšme. De diffĂ©rentes strates sociales, d’ñges qui vont de la petite enfance Ă  la vieillesse et dans des gĂ©ographies Ă©loignĂ©es les unes des autres, le genre est la seule constante. Et le systĂšme est incapable d’expliquer pourquoi cela va de pair avec son « dĂ©veloppement Â» et son « progrĂšs Â». Dans l’indignante statistique des morts, plus une sociĂ©tĂ© est « dĂ©veloppĂ©e Â», plus le nombre des victimes augmente dans cette authentique guerre de genre.

Et la « civilisation Â» semble dire aux peuples originaires : « La preuve de ton sous-dĂ©veloppement, c’est ton faible taux de fĂ©minicides. Ayez vos mĂ©gaprojets, vos trains, vos centrales thermoĂ©lectriques, vos mines, vos barrages, vos centres commerciaux, vos magasins d’électromĂ©nager — avec chaĂźne de tĂ©lĂ© inclue â€”, et apprenez Ă  consommer. Soyez comme nous. Pour payer la dette de cette aide progressiste, vos terres, vos eaux, vos cultures, vos dignitĂ©s ne suffisent pas. Vous devez complĂ©ter avec la vie des femmes. Â»

Deux. Nous voyons et nous entendons la nature mortellement blessĂ©e, qui, dans son agonie, avertit l’humanitĂ© que le pire est encore Ă  venir. Chaque catastrophe « naturelle Â» annonce la suivante et fait oublier, de façon opportune, que c’est l’action d’un systĂšme humain qui la provoque.

La mort et la destruction ne sont plus une chose lointaine, qui s’arrĂȘte aux frontiĂšres, qui respecte les douanes et les conventions internationales. La destruction dans n’importe quel coin du monde se rĂ©percute sur toute la planĂšte.

Trois. Nous voyons et nous entendons les puissants se replier et se cacher dans les prĂ©tendus États nationaux et leurs murs. Et, dans cet impossible saut en arriĂšre, ils font revivre des nationalismes fascistes, des chauvinismes ridicules et un charabia assourdissant. C’est lĂ  oĂč nous apercevons les guerres Ă  venir, celles qui s’alimentent d’histoires fausses, vides, mensongĂšres et qui traduisent nationalitĂ©s et races en suprĂ©maties qui s’imposeront par voie de mort et de destruction. Les diffĂ©rents pays vivent la bataille entre les contremaĂźtres et ceux qui aspirent Ă  leur succĂ©der, qui occulte le fait que le patron, le maĂźtre, le donneur d’ordre, est le mĂȘme et n’a d’autre nationalitĂ© que celle de l’argent. Tandis que les organismes internationaux languissent et se convertissent en simples appellation, des piĂšces de musĂ©e
 ou mĂȘme pas.

Dans l’obscuritĂ© et la confusion qui prĂ©cĂšdent ces guerres, nous entendons et nous voyons l’attaque, l’encerclement et la persĂ©cution de toute lueur de crĂ©ativitĂ©, d’intelligence et de rationalitĂ©. Face Ă  la pensĂ©e critique, les puissants demandent, exigent et imposent leurs fanatismes. La mort qu’ils sĂšment, cultivent et rĂ©coltent n’est pas seulement la mort physique ; elle inclut aussi l’extinction de l’universalitĂ© de l’humanitĂ© elle-mĂȘme — l’intelligence â€”, ses avancĂ©es et ses succĂšs. De nouveaux courants Ă©sotĂ©riques, laĂŻcs ou non, dĂ©guisĂ©s en modes intellectuelles ou en pseudosciences renaissent ou sont crĂ©Ă©s ; et on prĂ©tend soumettre les arts et les sciences Ă  des militantismes politiques.

Quatre. La pandĂ©mie du Covid 19 a non seulement montrĂ© les vulnĂ©rabilitĂ©s de l’ĂȘtre humain, mais aussi la cupiditĂ© et la stupiditĂ© des diffĂ©rents gouvernements nationaux et de leurs supposĂ©es oppositions. Des mesures du plus Ă©lĂ©mentaire bon sens ont Ă©tĂ© sous-estimĂ©es, le pari Ă©tant toujours que la pandĂ©mie allait ĂȘtre de courte durĂ©e. Quand la prĂ©sence de la maladie s’est prolongĂ©e de plus en plus, les chiffres ont commencĂ© Ă  se substituer aux tragĂ©dies. La mort s’est ainsi convertie en un nombre qui se perd quotidiennement parmi les scandales et les dĂ©clarations. Une sinistre comparaison entre nationalismes ridicules. Le pourcentage de strikes et de home runs qui dĂ©termine quelle Ă©quipe de base-ball, ou quelle nation, est meilleure ou pire.

Comme il a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ© dans l’un des textes prĂ©cĂ©dents, au sein du zapatisme nous optons pour la prĂ©vention et l’application de mesures sanitaires qui, en leur temps, ont fait l’objet de consultation avec des scientifiques femmes et hommes qui nous ont orientĂ©s et nous ont offert leur aide sans hĂ©siter. Nous, peuples zapatistes, leur en sommes reconnaissants et nous avons voulu le montrer. À six mois de la mise en Ɠuvre de ces mesures (masques ou leur Ă©quivalent, distance entre personnes, arrĂȘt des contacts personnels directs avec des zones urbaines, quarantaine de quinze jours pour qui a pu ĂȘtre en contact avec des personnes infectĂ©es, lavages frĂ©quent Ă  l’eau et au savon), nous dĂ©plorons le dĂ©cĂšs de trois compagnons qui ont prĂ©sentĂ© deux symptĂŽmes ou plus associĂ©s au Covid 19 et qui ont Ă©tĂ© en contact direct avec des personnes infectĂ©es.

Huit autres compañeros et une compañera, qui sont morts durant cette pĂ©riode, ont prĂ©sentĂ© un des symptĂŽmes. Comme nous n’avons pas la possibilitĂ© de faire des tests, nous prĂ©sumons que la totalitĂ© des douze compañeras sont morts du dit coronavirus (des scientifiques nous ont recommandĂ© de supposer que tout problĂšme respiratoire serait dĂ» au Covid 19). Ces douze disparitions sont de notre responsabilitĂ©. Ce n’est ni la faute de la 4T  [2] ou de l’opposition, des nĂ©olibĂ©raux ou des nĂ©oconservateurs, des chairos ou des fifis  [3], de conspirations ou de complots. Nous pensons que nous aurions dĂ» prendre encore plus de prĂ©cautions.

À l’heure actuelle, du fait de la disparition de ces douze compañeras, nous avons amĂ©liorĂ© dans toutes les communautĂ©s les mesures de prĂ©vention, maintenant avec le soutien d’organisations non gouvernementales et de scientifiques qui, Ă  titre individuel ou en tant que collectif, nous orientent sur la façon d’affronter plus fermement une possible nouvelle vague. Des dizaines de milliers de masques (conçus spĂ©cialement pour Ă©viter qu’un probable porteur ne contamine d’autres personnes, peu coĂ»teux, rĂ©utilisables et adaptĂ©s aux circonstances) ont Ă©tĂ© distribuĂ©s dans toutes les communautĂ©s. D’autres dizaines de milliers sont produits dans les ateliers de broderie et de couture des insurgé·e·s et dans les villages. L’usage massif de masques, les quarantaines de deux semaines pour qui pourrait avoir Ă©tĂ© infectĂ©, la distance et le lavage rĂ©gulier des mains et du visage Ă  l’eau et au savon, et la limitation autant que possible des dĂ©placements dans les villes sont les mesures recommandĂ©es y compris aux frĂšres et sƓurs des partis pour stopper l’expansion des contagions et permettre de maintenir la vie communautaire.

Le dĂ©tail de ce qu’a Ă©tĂ© et est notre stratĂ©gie pourra ĂȘtre consultĂ© en temps voulu. Pour le moment nous disons, avec la vie qui palpite dans nos corps, que selon notre Ă©valuation (sur laquelle probablement nous pouvons nous tromper), le fait d’affronter la menace en tant que communautĂ©, et non comme un problĂšme individuel, et de faire porter notre effort principal sur la prĂ©vention nous permet de dire, en tant que peuples zapatistes : nous sommes lĂ , nous rĂ©sistons, nous vivons, nous luttons.

Et maintenant, dans le monde entier, le grand capital veut que les personnes retournent dans les rues pour assumer Ă  nouveau leur condition de consommateurs. Parce que qui le prĂ©occupe, ce sont les problĂšmes du MarchĂ© : la lĂ©thargie de la consommation de marchandises.

Il faut reprendre les rues, oui, mais pour lutter. Parce que, nous l’avons dit auparavant, la vie, la lutte pour la vie, n’est pas une question individuelle, mais collective. On voit maintenant que ce n’est pas non plus une question de nationalitĂ©s, elle est mondiale.

★

Nous voyons et entendons bien des choses à ce sujet. Et nous y pensons beaucoup. Mais pas seulement


Cinq. Nous entendons et voyons aussi les rĂ©sistances et les rĂ©bellions qui, mĂȘme rĂ©duites au silence ou oubliĂ©es, n’en sont pas moins des clefs, des pistes d’une humanitĂ© qui se refuse Ă  suivre le systĂšme dans sa marche prĂ©cipitĂ©e vers l’effondrement : le train mortel du progrĂšs qui avance, arrogant et impeccable, vers le gouffre. Tandis que le chauffeur oublie qu’il n’est qu’un employĂ© parmi d’autres et croit, ingĂ©nument, que c’est lui qui dĂ©cide de la route Ă  suivre, alors qu’il ne fait que suivre la prison des rails vers l’abĂźme.

RĂ©sistances et rĂ©bellions qui, sans oublier les pleurs dus aux disparus, s’efforcent de lutter pour ce qu’il y a de plus subversif — qui le dirait — dans ces mondes divisĂ©s entre nĂ©olibĂ©raux et nĂ©oconservateurs : la vie.

RĂ©bellions et rĂ©sistances qui comprennent, chacune selon sa façon, son temps et sa gĂ©ographie, que les solutions ne se trouvent pas dans la foi en les gouvernements nationaux, qu’elles ne se gĂ©nĂšrent pas Ă  l’abri des frontiĂšres et ne revĂȘtent ni drapeaux ni langues diffĂ©rentes.

RĂ©sistances et rĂ©bellions qui nous apprennent Ă  nous, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, que les solutions pourraient se trouver en bas, dans les sous-sols et les recoins du monde. Et non dans les palais gouvernementaux. Et non dans les bureaux des grandes corporations.

RĂ©sistances et rĂ©bellions qui nous montrent que, si ceux d’en haut rompent les ponts et ferment les frontiĂšres, il nous reste Ă  naviguer sur les fleuves et les mers pour nous rencontrer. Que le remĂšde, s’il y en a un, est mondial, et qu’il a la couleur de la terre, du travail qui vit et meurt dans les rues et les quartiers, dans les mers et les cieux, dans les montagnes et dans leurs entrailles. Que, comme le maĂŻs originaire, ses couleurs, ses tonalitĂ©s et ses sons sont multiples.

★

Nous voyons et nous entendons tout cela, et plus. Et nous nous voyons et nous nous entendons tels que ce que nous sommes : un nombre qui ne compte pas. Parce que la vie n’importe pas, ne fait pas vendre, elle n’est pas une nouvelle, elle ne tient pas dans les statistiques, ne se compare pas dans les enquĂȘtes, n’est pas Ă©valuĂ©e dans les rĂ©seaux sociaux, ne provoque pas, ne reprĂ©sente pas un capital politique, le drapeau d’un parti, un scandale Ă  la mode. À qui importe qu’un petit, un tout petit groupe de gens originaires, d’indigĂšnes, vive, c’est-Ă -dire lutte ?

Parce qu’il s’avĂšre que nous vivons. Que malgrĂ© les paramilitaires, les pandĂ©mies, les mĂ©gaprojets, les mensonges, les calomnies et les oublis, nous vivons. C’est-Ă -dire nous luttons.

Et c’est Ă  quoi nous pensons : nous continuons Ă  lutter. C’est-Ă -dire nous continuons Ă  vivre. Et nous pensons que, durant toutes ces annĂ©es, nous avons reçu l’embrassade fraternelle de personnes de notre pays et du monde entier. Et nous pensons que, si ici la vie rĂ©siste et, non sans difficultĂ©s, fleurit, c’est grĂące Ă  ces personnes qui ont affrontĂ© les distances, formalitĂ©s, frontiĂšres et diffĂ©rences de cultures et de langues. GrĂące Ă  elles, eux, elles-eux â€” mais surtout Ă  elles â€”, qui ont bravĂ© et vaincu les calendriers et les gĂ©ographies.

Dans les montagnes du Sud-Est mexicain, tous les mondes du monde ont trouvĂ©, et trouvent, une Ă©coute dans nos cƓurs. Leur parole et leur action ont Ă©tĂ© l’aliment pour la rĂ©sistance et la rĂ©bellion, qui ne sont autres que la continuation de celles de nos prĂ©dĂ©cesseurs.

Des personnes suivant la voie des sciences et des arts ont trouvĂ© le moyen de nous embrasser et nous encourager, mĂȘme si c’était Ă  distance. Des journalistes, fifis ou non, qui ont relatĂ© la misĂšre et la mort d’avant, la dignitĂ© et la vie de toujours. Des personnes de toutes les professions et mĂ©tiers qui, beaucoup pour nous, peut-ĂȘtre un peu pour elles-eux, ont Ă©tĂ© lĂ , sont lĂ .

Et nous pensons Ă  tout cela dans notre cƓur collectif, et il est venu Ă  notre pensĂ©e qu’il est grand temps que nous, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, rĂ©pondions Ă  l’écoute, la parole et la prĂ©sence de ces mondes. Ceux proches et ceux lointains dans la gĂ©ographie.

Six. Et nous avons dĂ©cidĂ© ceci :
Qu’il est temps Ă  nouveau que les cƓurs dansent, et que leur musique et leurs pas ne soient pas ceux de la lamentation et de la rĂ©signation.
Que diverses dĂ©lĂ©gations zapatistes, hommes, femmes et femmes-hommes de la couleur de notre terre, iront parcourir le monde, chemineront ou navigueront jusqu’à des terres, des mers et des cieux Ă©loignĂ©s, cherchant non la diffĂ©rence, non la supĂ©rioritĂ©, non la confrontation, et moins encore le pardon et la compassion.

Nous irons Ă  la rencontre de ce qui nous rend Ă©gaux.

Non seulement l’humanitĂ© qui anime nos peaux diffĂ©rentes, nos façons distinctes, nos langues et couleurs diverses. Mais aussi, et surtout, le rĂȘve commun que nous partageons en tant qu’espĂšce depuis que, dans l’Afrique qui pourrait sembler lointaine, nous nous sommes mis en marche depuis le giron de la premiĂšre femme : la recherche de la libertĂ© qui a impulsĂ© ce premier pas
 et qui est toujours en marche.

Que la premiÚre destination de ce voyage planétaire sera le continent européen.

Que nous naviguerons vers les terres europĂ©ennes. Que nous partirons et que nous appareillerons depuis les terres mexicaines, au mois d’avril de l’annĂ©e 2021.

Qu’aprĂšs avoir parcouru diffĂ©rents recoins de l’Europe d’en bas et Ă  gauche, nous arriverons Ă  Madrid, la capitale espagnole, le 13 aout 2021 — cinq cents ans aprĂšs la prĂ©tendue conquĂȘte de ce qui est aujourd’hui Mexico. Et que, tout de suite aprĂšs, nous reprendrons la route.

Que nous parlerons au peuple espagnol. Non pas pour menacer, reprocher, insulter ou exiger. Non pas pour exiger qu’il nous demande pardon. Non pas pour les servir ni pour nous servir.
Nous irons dire au peuple d’Espagne deux choses simples :

Un. Qu’ils ne nous ont pas conquis. Que nous sommes toujours en rĂ©sistance et en rĂ©bellion.

Deux. Qu’ils n’ont pas Ă  demander qu’on leur pardonne quoi que ce soit. Ça suffit de jouer avec le passĂ© lointain pour justifier, de façon dĂ©magogique et hypocrite, les crimes actuels et qui continuent : l’assassinat de lutteurs sociaux, comme le frĂšre Samir Flores Soberanes, les gĂ©nocides que cachent des mĂ©gaprojets conçus et rĂ©alisĂ©s pour contenter le puissant — celui-lĂ  mĂȘme qui sĂ©vit dans tous les coins de la planĂšte â€”, l’encouragement par le financement et l’impunitĂ© des paramilitaires, l’achat des consciences et des dignitĂ©s pour trente deniers.

Nous, hommes, femmes, femmes-hommes zapatistes, nous NE voulons PAS revenir Ă  ce passĂ©, ni seuls ni encore moins en compagnie de qui veut semer la rancƓur raciale et prĂ©tend alimenter son nationalisme rĂ©chauffĂ© avec la supposĂ©e splendeur d’un empire, celui des AztĂšques, qui a crĂ» au prix du sang de leurs semblables, et qui veut nous convaincre qu’avec la chute de cet empire nous, peuples originaires de ces terres, avons Ă©tĂ© vaincus.

Ni l’État espagnol ni l’Église catholique n’ont Ă  nous demander pardon de quoi que ce soit. Nous ne nous ferons pas l’écho des charlatans qui se valent de notre sang et ainsi cachent que leurs mains en sont tachĂ©es.

De quoi l’Espagne va-t-elle nous demander pardon ? D’avoir enfanter CervantĂšs ? JosĂ© Espronceda ? LeĂłn Felipe ? Federico GarcĂ­a Lorca ? Manuel VĂĄzquez MontalbĂĄn ? Miguel HernĂĄndez ? Pedro Salinas ? Antonio Machado ? Lope de Vega ? BĂ©cquer ? Almudena Grandes ? Panchito Varona, Ana BelĂ©n, Sabina, Serrat, Ibañez, Llach, Amparanoia, Miguel RĂ­os, Paco de LucĂ­a, Victor Manuel, Aute toujours ? Buñuel, AlmodĂłvar et Agrado, Saura, FernĂĄn GĂłmez, Fernando LeĂłn, Bardem ? DalĂ­, MirĂł, Goya, Picasso, Le Greco et VelĂĄzquez ? Une des meilleures parts de la pensĂ©e critique mondiale, sous le sceau du Ⓐ libertaire ? L’exil ? Le frĂšre maya Gonzalo Guerrero ?

De quoi va nous demander pardon l’Église catholique ? De la venue de BartolomĂ© de las Casas ? De don Samuel Ruiz GarcĂ­a ? D’Arturo Lona ? De Sergio MĂ©ndez Arceo ? De la sƓur Chapis ? Des prĂ©sences des prĂȘtres, sƓurs religieuses et sĂ©culaires qui ont cheminĂ© au cĂŽtĂ© des peuples originaires sans les diriger ni les supplanter ? De ceux qui risquent leur libertĂ© et leur vie pour dĂ©fendre les droits humains ?

★

En l’annĂ©e 2021 il y aura vingt ans de la Marche de la couleur de la terre, celle que nous avons rĂ©alisĂ©e avec les peuples frĂšres du CongrĂšs national indigĂšne pour exiger une place dans cette nation qui maintenant est en train de s’effondrer.

Vingt ans aprĂšs nous naviguerons et marcherons pour dire Ă  la planĂšte que, dans le monde que nous sentons dans notre cƓur collectif, il y a de la place pour toutes, tous, tou·te·s. Purement et simplement parce que ce monde n’est possible que si toutes, tous, tou·te·s, nous luttons pour le construire.

Les dĂ©lĂ©gations zapatistes seront conformĂ©es en majoritĂ© de femmes. Non seulement parce qu’elles veulent ainsi rendre l’embrassade qu’elles ont reçue dans les rencontres internationales prĂ©cĂ©dentes. Mais aussi, et surtout, pour que nous, hommes zapatistes, manifestions clairement que nous sommes ce que nous sommes, et que nous ne sommes pas ce que nous ne sommes pas, grĂące Ă  elles, Ă  cause d’elles et avec elles.

Nous invitons le CNI-CIG Ă  former une dĂ©lĂ©gation pour nous accompagner et qu’ainsi notre parole soit plus riche pour l’autre qui lutte au loin. Nous invitons en particulier une dĂ©lĂ©gation des peuples qui portent haut le nom, l’image et le sang du frĂšre Samir Flores Soberanes, pour que leur douleur, leur rage, leur lutte et leur rĂ©sistance parvienne plus loin.

Nous invitons ceux qui ont pour vocation, engagement et horizon les arts et les sciences Ă  accompagner, Ă  distance, nos navigations et notre marche. Et qu’ainsi ils nous aident Ă  diffuser ce qu’en ceux-ci, les sciences et les arts, contient la possibilitĂ© non seulement de la survie de l’humanitĂ©, mais aussi celle d’un monde nouveau.

En rĂ©sumĂ© : nous partons pour l’Europe au mois d’avril de l’annĂ©e 2021. La date et l’heure ? Nous ne le savons pas
 encore.

★

Compañerascompañeroscompañeroas,
SƓurs, frĂšres et sƓurs-frĂšres,

Ceci est notre dĂ©termination :

Face aux trains puissants, nos canots.

Face aux centrales thermoélectriques, les petites lumiÚres que nous, femmes zapatistes, avons données à garder aux femmes qui luttent dans le monde entier.

Face aux murs et frontiĂšres, notre navigation collective.

Face au grand capital, une parcelle de maĂŻs en commun.

Face Ă  la destruction de la planĂšte, une montagne naviguant au point du jour.

Nous sommes zapatistes et porteur·se·s du virus de la résistance et de la rébellion. En tant que tels, nous irons dans les cinq continents.

C’est tout
 pour l’instant.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Au nom des femmes, des hommes et des autres zapatistes.Sous-commandant insurgĂ© MoisĂ©s
Mexique, octobre 2020.

P-S : Oui, c’est la sixiùme partie et, comme le voyage, elle continuera en sens inverse. C’est-à-dire que la suivra la cinquiùme partie, puis la quatriùme, ensuite la troisiùme, elle continuera avec la deuxiùme et finira avec la premiùre.




Source: Contrepoints.media