Août 4, 2021
Par Le Poing
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À l’origine, la petite Ă©quipe de Projet citoyen 34 s’est rencontrĂ©e sur les ronds-points. Il en reste de belles traces dans sa façon bien Ă  elle de porter aide aux dĂ©munis.

Article publié dans le numéro 34 du Poing, imprimé en avril 2021

Pierre a posĂ© sa guitare sur la grosse vieille poutre de bois qui sert, vaille que vaille, de buttoir et de banc au bord du terrain de pĂ©tanque en bas des Arceaux. Il dĂ©guste de dĂ©licieuses cuisses de poulet en sauce aux olives. PrĂ©sent chaque samedi soir, il ne rate jamais la tenue hebdomadaire de la maraude de Projet citoyen 34. Parfois il l’égaye de ses chansons, Ă  cĂŽtĂ© du petit feu de bois qu’entretient le vieux Nasser. « La question n’est pas de savoir si tu vas crever de faim ou pas. La question, c’est qu’ici, tu te sens bien, tu es reconnu. Tu m’appelles par mon prĂ©nom. RĂ©ciproquement ». Et on trouve le temps de parler.

À son cĂŽtĂ© s’est aussi assise ÉlĂ©onore, l’une des figures de proue, et crĂ©atrice de cette maraude. Comme les autres bĂ©nĂ©voles, elle prend le temps d’échanger. En arrivant, on fait le tour des prĂ©sents, certains la boule de pĂ©tanque encore en main. « Au dĂ©but de la maraude, il y a un an et demi, ces gens, habituĂ©s des lieux, nous ont fait une place, il nous ont accueillis, ne l’oublions pas » relĂšve ÉlĂ©onore. Bonsoir. Quelques mots. Parfois la vraie conversation. Tuyaux Ă  Ă©changer, dĂ©brouille Ă  coordonner, nouvelles Ă  prendre.
Ce sera pareil avant de se disperser. Souvent, les plats distribuĂ©s sont amenĂ©s par les bĂ©nĂ©voles jusqu’à chacun, chacune, lĂ  oĂč il se trouve, tous Ă©parpillĂ©s sur le terrain. Pas question que se forme une queue : « c’est une image de relĂ©gation que je ne supporte pas » tranche ÉlĂ©onore, qui explique : « beaucoup des gens ici passent leur journĂ©e Ă  faire la queue, de service en service, parfois sans rien obtenir, avec des dossiers bloquĂ©s pendant des mois ».

Une fois le coup de feu passĂ©, cĂŽtĂ© distribution des plats, c’est au tour de quelques-uns des bĂ©nĂ©voles de partager entre eux : « Nous mangeons le mĂȘme plat que les gens que nous aidons. C’est un principe ». Parfois accompagnĂ© d’un dessert, toujours d’un jus de fruit, un gĂąteau pour le lendemain matin, le plat unique « est chaud, de qualitĂ©, familial, fait maison, simple, tout Ă  notre image ». Jusqu’à prĂ©sent les dons, les collectes, les cagnottes, la bonne volontĂ© de chacun, permettent de fournir le nĂ©cessaire, mĂȘme si c’est ricrac.

L’installation est prĂ©caire : juste une table de camping, dĂ©pliĂ©e sur place, des compartiments de plastique, pour s’en tenir Ă  toutes les consignes d’hygiĂšne. Ces moyens de fortune rappellent l’idĂ©e d’origine, quand la distribution se faisait Ă  coffre de voiture. « Nous ne visons pas Ă  servir le plus possible de gens. Nous restons Ă  notre Ă©chelle, modeste. L’essentiel est surtout de montrer que tout le monde peut se prendre en charge, commencer Ă  rĂ©soudre un bout du problĂšme, s’il y a une vraie implication ».

Parmi les bĂ©nĂ©voles, il semble bien que certains, tout aussi bien, pourraient ĂȘtre des bĂ©nĂ©ficiaires. La frontiĂšre est brouillĂ©e. DĂ©libĂ©rĂ©ment. À la maraude des Arceaux, sans que jamais ne s’y produise le moindre dĂ©but d’embrouille, si cabossĂ©s soient certains, il rĂšgne par moments l’ambiance de la place au village. Un voisin, vieux MontpelliĂ©rain de toujours, y a ses habitudes. Pas pour manger. Juste parler. Évoquer les Ă©volutions de cette ville qu’on ne reconnaĂźt plus. Dissiper la solitude.

« En fait, on se dit qu’avec des solidaritĂ©s plus actives, dans n’importe quelle rue, des gens pourraient dĂ©cider qu’un soir par semaine, on s’y met, on s’arrange, on se dĂ©brouille, on dresse table ouverte ». Tout autre chose qu’une fĂȘte des voisins standardisĂ©e par les mĂ©dias. Et tout l’inverse de la concentration de l’aide d’urgence dans un lieu gĂ©ant, spĂ©cifique, oĂč l’aide aux dĂ©munis – mĂȘme trĂšs respectable – devient une fonctionnalitĂ© Ă  traiter, isolĂ©e du reste de la vie. Dans cette visĂ©e, Projet citoyen 34 est en train de bichonner un projet d’atelier de cuisine, oĂč lĂ  encore s’estomperait la coupure entre bĂ©nĂ©ficiaires et bĂ©nĂ©voles, avec l’idĂ©e « de mutualiser, en connectant des quartiers entre eux ».

Pierre le guitariste continue d’argumenter, d’un geste : « Et tu vois bien, lĂ , il y a aucune barriĂšre mĂ©tallique ». ÉlĂ©onore rebondit aussi sec : « C’est sĂ»r que si on venait me poser une barriĂšre ici, elle ferait pas long feu ! » C’est pas compliquĂ©, elle exĂšcre « tout ce qui enferme les gens dans des catĂ©gories, tout ce qui les empĂȘche, ce qui crĂ©e le rejet, le mĂ©pris ». Elle fulmine : « français, pas français, d’un quartier ou d’un autre, absolument tout le monde a droit Ă  la mĂȘme dignitĂ© ».
Entre les maraudes, finalement nombreuses, qui s’activent Ă  aider les plus dĂ©munis dans les rues de Montpellier, il y a beaucoup plus de diversitĂ©s, parfois de compĂ©tition, voire de querelles, que ce qu’on croirait. Certains Ă©lus n’y sont pas indiffĂ©rents. On n’essaiera pas de dĂ©mĂȘler tout cela dans ces quelques lignes. Projet citoyen 34 compte parmi les initiatives les plus modestes, surtout sans la grosse tĂȘte. Plus une vraie originalitĂ© : cette association est nĂ©e de citoyens qui s’étaient rencontrĂ©s sur les ronds-points des gilets jaunes Ă  l’automne 2018.

Pour ÉlĂ©onore, et plusieurs des femmes qui l’accompagnent, impossible d’oublier la NoĂ«l d’alors, au milieu du giratoire. « Personnellement, j’ai grandi dans une famille Ă  l’abri du besoin. Et catholique. Je peux vous dire que les noĂ«ls y Ă©taient superbes. Mais je n’ai pas le souvenir d’un seul qui m’ait bouleversĂ©e comme celui du Grand M entre gilets jaunes ». Entendons : « Cette rencontre spectaculaire de ressentis Ă©changĂ©s dans tous les sens, entre gens de tous milieux, constatant que l’isolement dĂ©pend bien de ce que tu gagnes, dans un monde oĂč on te fait sentir partout que tout devrait ĂȘtre payant ».

Quand pour certaines le mouvement reflua, « c’était impensable de rentrer chez soi, et d’y rester les bras croisĂ©s ». Il fallait se prendre en charge, s’affirmer autonomes, appeler des voisines « dont pas mal ont des parcours de vie pas faciles. C’est que nous le matin, on croise pas les mĂȘmes gens que les commentateurs tĂ©lĂ© ou les Ă©lus ! » Puis se faire concrĂštes : « On a choisi de servir un soir par semaine, Ă  notre Ă©chelle, le samedi, qui est un jour dĂ©sertĂ© par d’autres ». Cela se complĂšte d’un goĂ»ter, le mercredi, qui alors compte avant tout pour distribuer de la chaleur humaine, plutĂŽt que des calories nutritives. Hyper volubile, ÉlĂ©onore marque une pause quand on lui demande de rassembler en quelques mots les valeurs entretenues autour d’elle : « respect mutuel, non jugement, ĂȘtre Ă  l’écoute ». Au moment de mettre sous presse [dĂ©but avril 2021], Le Poing se rĂ©jouit d’apprendre que Projet Citoyen 34 a pu amplifier beaucoup son action, en comparaison de ce qui est Ă©crit dans l’article. Raison de plus pour y apporter sa contribution.




Source: Lepoing.net