Août 18, 2022
Par Lundi matin
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L’institution bourgeoise tue

elle tue l’envie

elle tue la flamme

elle tue toute capacité à prendre des risques

à se mettre au risque des autres, avec les autres

L’institution néolibérale capitaliste tue

elle transforme les personnes en chiffres, en pions

et les enfants en vidéos

elle craint les mauvais commentaires

elle lisse les comportements

elle interdit l’mot interdire

elle se prétend « open minded »

et censure comme une dératée, elle discipline et elle contrôle,

et appelle ça éducation

elle voit les gens comme une masse informe, hystérique

super débile

L’institution ultralibérale autoritaire

est une machine qui réprime l’âme

UNE MACHINE À ÂME COMPRIMÉE

J’écris cela parce que j’ai subi une intervention « policière », d’évaluation diagnostique des résultats qu’avait donné un atelier que je faisais avec des enfants cet été. J’avais donc été embauchée par un musée municipal, d’une ville de droite, et devait donc œuvrer dans le CADRE d’un dispositif fort chelou : qui s’appelle C’EST MON PATRIMOINE. Tout cela autour d’une exposition Dubuffet, donc Art brut et compagnie.

Le monde a le sens de l’humour, car les locaux du Centre Culturel dans lequel j’étais sensée bosser, étaient une vieille Gendarmerie refaite à neuf et transformée. Sur le devant du bâtiment, la devanture « gendarmerie » n’a jamais pue être retirée, ils n’ont pas eu le droit de l’enlever, question de patrimoine, justement, une loi de bâtiment classé, ou autre chose. Le « G » a été abimé, ce qui fait qu’on peut encore bien lire : CENDARMERIE. La vie est bien faite, réellement. Ils ont ajouté par dessus, sur le mur beige jaunâtre affreux, à la peinture grise et discrète : CENTRE CULTUREL. On peut donc lire CENDARMERIE, CENTRE CULTUREL. Un bégaiement plutôt bienvenu, faut l’avouer. Un gros cendard, un cendrier, une prison pour cendrillons, ça fait rêver.

Moi, naïvement, en chemin pour y avec le lundi, accompagnée par les enfants, je leur disais – voyant leurs peurs, leurs rires, leurs questionnements : « mais enfin les enfants, hihi, il n’y a plus de gendarmes ici ! ».

Je ne savais pas encore qu’en fait, il y en avait encore, mais habillé.e.s en responsables, en p’tits ministres, sous-chefs des affaires culturelles.

Pour vous la faire courte, les agents qui m’embauchent pensent que j’ai incité les enfants à dessiner des choses obscènes. Que je les ai moi-même guidé vers ce qu’ils et elles ont représenté… C’que j’ai fait en réalité c’est qu’j’ai simplement reproduit la lettre dite du « pisseur » de Dubuffet. Une lettre sur laquelle Dubuffet a dessiné un type qui pisse, et écrit dans un style subtil que les chapelles et les champions (Matisse était un type connu et il a produit une chapelle ici à Vence) il trouvait ça bien trop grandiose. Qu’il préfère peindre l’extérieur des chapelles.

J’ai donc sélectionné cette œuvre (qui est exposée en ce moment aux yeux de tous.tes, adultes ou enfants), l’ai reproduite puis dit aux enfants de faire pareil : d’écrire elleux aussi une lettre illustrée/dessinée, adressée à qui iels voulaient, une lettre d’amour ou bien de haine… une lettre où iels avaient tous les droits, le droit de tout dire, pas d’interdits.

J’ai juste dit pas d’interdit.

La fait est qu’iels ont répondu assidûment à l’exercice. Il n’y a pas eu de lettres d’amour. Ce qui est ressorti c’est la merde, des gros sexes, des culs, de grosses insultes, des guillotines (nous étions d’ailleurs fort surpris, avec les animateur.ice.s, de constater qu’en 2022, les enfants pensent aux guillotines)… des prisons, des guns, des poignards, des menaces de mort, des propositions fort choquantes, incestueuses et putophobes. Des « papa va chier mange ta merde » et des « Suce ma bite » bon c’est vrai que c’est super hardcore et étonnamment gore d’ailleurs… assez obscène. Même mes potes étaient choqué.e.s, les parents n’auraient pas kiffé. Mais je comptais pas le leur montrer…




Je n’veux pas, soit dit en passant, complètement me dédouaner, ou me déresponsabiliser. Ce qui s’est passé est bizarre, exagéré, et je les y ai encouragé.e.s.

Je n’veux d’ailleurs pas non plus dire que c’est stylé et stimulant de dessiner des doigts d’honneur et des grosses bites sur des culs flasques dans un atelier d’arts plastiques… je ne l’pense pas. Je pense même que c’est mascu et viriliste et que c’est toute la bassesse obsessionnelle de nos sociétés turbopatriarcales qui ressort là. Et qu’à part expier des tabous, faire sortir la sous-couche de merde qui recouvre peut-être leurs esprits, ça n’exprime rien de particulier. C’est juste une sorte d’art thérapie par écriture automatique, illégaliste. Ça n’exprime que c’qu’on n’veut pas voir, et ce que l’on attend pas d’eux. C’est fait pour déplaire et choquer. Ça a marché. J’ai pas envie de défendre ça, jamais on ne l’aurait exposé, c’est super stéréotypé, il n’y a pas de singularité ou de personnel mis là-dedans, ça parle plutôt d’la société.

Mais le choc que ça a créé, la tachycardie institutionnelle que ces lettres ont occasionnée, les regards blancs de peur panique, les convulsions bureaucratiques, les craintes paranoïaques complètes, que j’ai vu dans les yeux des cadres … me laissent pensive.

Moi qui découvre encore la vie en société capitaliste ultralibérale déchaînée, autoritaire dissimulée, ça m’en a appris un rayon.

Qu’est ce qu’on attend des enfants ? Qu’iels soient notre négatif, le versant « pur », « propre » et « indemne » de notre société ? Qu’attend-on d’eux ? Que sommes-nous prêt.e.s à tolérer venant des petit.e.s ? Qu’iels soient sages, plein de tabous, gavés jusqu’au cou d’nos secrets ? Qu’iels étouffent et et puis se noient dessous nos totems interdits ?

Je n’comprends pas, ou plutôt je n’veux pas comprendre.

« Tu as des responsabilités éthiques, morales, Leïla » m’a dit un des sous-chefs. Mais moi j’ai simplement levé les interdits. J’leur ai dit faites c’que vous voulez, il n’y a rien qui pourra m’choquer… et c’est partie en couille de suite. Bon il faut dire qu’on a pris comme point de départ une œuvre assez problématique, déjà pipi & graffiti, mais toute l’histoire de l’art contemporain occidental c’est des zizis et du pipi et des millions de graffitis…

Ces menaces de mort, ces insultes, ces gros gros chibres, ces culs, ces doigts et ces couteaux, ces gouttes de sang … Je n’ai pas pris ça au sérieux. Je m’en foutais pas mal en fin d’compte. Je me suis dit qu’c’était du pipeau, du jeu, du jus. Oui du jus de slip justement, un jeu de blasphème.




C’est comme si la feuille de papier, c’était un mur du musée, ou le couloir du collège. On passe notre temps à les cadrer, leur interdire de dire ceci ou de dire cela. Notre société s’est construite sur des longs silences, des cimetières, des « ferme ta gueule ».

Que voulez-vous ? Qu’ils n’y pensent pas ? Vous savez très bien qu’ils y pensent. Mais vous ne voulez pas le savoir. Or elles et eux, à force de voir que nous, adultes, on ne veut pas entendre cela, ni voir cela sortir d’leurs bouches, iels intègrent et savent ce qui choque.

À force d’évoluer en marge de nos espaces, à force d’être parqué.e.s, remis.es en place, repris.es, redressé.es, discipiné.es, iels savent très très bien s’y prendre pour faire ce qu’il ne faut pas faire.

On met les enfants dans une place semi-divine et exploitable. Ce sont nos dieux et nos servants. Iels sont le produit de nos névroses, classe infériorisée d’office. On leur dit de fermer leur gueule et ensuite on s’attend à c’que la VÉRITÉ SORTE DE LEURS BOUCHE. Mais sauf qu’en fait, la vérité, elle sort de la bouche de personne. Le régime de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas n’a rien à voir avec ce qui est vrai ou faux. Ça a à voir avec un régime normatif, comportemental-policier, avec les mœurs d’une société, les sciences sociales connaissent cela.

Le problème avec ces questions, celles du non-dit, de l’inhibition, de l’interdit, de la répression/inquisition et puis de la coercition … c’est que c’est super politique, ce sont des questions importantes, mais finalement assez clivantes.

La question de l’Autorité se pose tout le temps.

Autoriser l’autoritaire mais faire mine qu’on n’interdit rien, voilà c’que font nos algorithmes et les institutions d’État. Libéralisme autoritaire, cyclothymie de notre époque…

La bourgeoisie conservatrice n’veut rien savoir, rien qui ne la déstabilise. Ça n’est pas ce que pensent les jeunes, ce qu’ont les jeunes dedans leurs cœurs et dans leurs têtes ou dans leurs poches qui l’intéresse, parce qu’en fait rien ne l’intéresse profondément. Littéralement, on peut le dire : la bourgeoisie capitaliste et culturelle, patriarcale et coloniale, ne veut rien voir et rien savoir, elle laisse ça au continent noir du « NON PAS ÇA », du négatif, de l’illégal, du versant immergé de l’âme, de son hémisphère immigrée, foncée, barbare.

Sauf que c’est grave. Ça crée des hontes et des tumeurs dans l’inconscient.

Vous voulez entretenir l’image d’un enfant sage, pensif et calme. Vierge de toute obscénité. Manque de bol : société obscène produit pensées obscènes, et l’interdit arrose les plantes de nos psychés. Ces herbes que nous disons mauvaises, ces pensées qu’on appelle tabous, poussent encore plus hautes et plus folles si on les réprime constamment.

Ça crée des inconscient voraces, toujours prêts à surgir dehors, en crimes de masse ou en vieux chibre mal dessiné. Les graffitis viennent décorer votre lâcheté.

Je n’sais pas c’qu’on attend d’l’enfant, mais je sais c’qu’on attend de moi. Je commence à savoir qu’mon ethos fait que je ne le ferai pas.

Mais franchement faut pas s’étonner : quand on les force, qu’on les comprime, qu’on les retient, qu’on les oriente, qu’on les contrôle, qu’on les oblige et qu’on les flique, alors à la moindre occasion iels feront des doigts d’honneur et des « Matisse suce ma bite », iels surfent déjà sur Youtube, de toute façon… Iels savent ce qu’on n’attend PAS d’eux.

Alors dès qu’on n’les empêche pas, et surtout s’iels sont plusieurs, ça sera du sport et on se renverra la balle : à qui seront les + vulgaires ? Les + hardcores ?

Ça n’est même pas intéressant, mais ça vous fait tant paniquer, qu’on devient avocat bénévole pour des enfants devenus diables, alors qu’il n’y a pas de sujet. C’est de la merde, des interdits mal digérés. C’est un crime de lèse majesté.

Je n’irai peut-être pas jusqu’à dire que c’est la loi qui crée le crime, mais le fait d’écrire, ça donne envie de dire des grosses banalités amoralistes …

Les institutions d’art bourgeoises se gargarisent devant des œuvres qui jouent avec la folie, les excréments, les sédiments, les selles, les sexes… mais quand on voit que des enfants peuvent elles aussi et eux aussi avoir envie de peindre des sexes ou bien des merdes ou bien des culs, on saute en arrière, on censure. Et on appelle cette censure « éducation », parce que l’absence de tentative n’est pas, en soi, un acte grave. Qu’il vaut mieux PRÉFÉRER NE PAS, NE PAS MÉDIRE, NE PAS LE DIRE, NON NE SURTOUT PAS EN PARLER. Si on ne le fait pas du tout, si on réprime, on n’pourra pas nous accuser. Si, simplement, on ne le fait pas, on ne risque rien.

Et on revient au vieux débat entre permettre et encadrer, accueillir, faire, légaliser, autoriser, laisser, puis voir, ce qui signifie TRAVAILLER, ou bien NE PAS. Fermer, forclore, boucher, faire taire, silence, RIEN.

Préférer qu’il n’y ait rien du tout plutôt que quelque chose, ça me rappelle les proprio, ceux qui, plutôt qu’il y ait un squat ou une cantine solidaire dedans un bât dont iels font rien depuis 20 ans, préfèrent foutre des gardiens la nuit, plutôt qu’il y ait quoi que ce soit, surtout quelque chose de pas légal, de par le bas, d’autogéré. Plutôt crever que d’voir quelque chose de ce genre là se passer chez moi. Je préfère qu’il n’y ait RIEN.

C’est le genre de choses que j’comprends pas, mais dont la vie m’apprend chaque jour que c’est clivant, voire qu’c’est comme ça, pas autrement. Pourtant moi autrement j’aime bien, m’enfin ça aussi c’est un style. Je commence à voir que ma manière de voir les choses, ou de juste bien vouloir les voir, cette manière là n’est pas audible ni non plus toujours partagée …

Je ne sais pas si c’est l’angoisse ou bien des dictatures psychiques qui sont à l’œuvre mais bien souvent les gens veulent RIEN, pas seulement leur pain quotidien, mais aussi leur rien quotidien. On préfère qu’il ne se passe rien.

Vraiment les adultes foutent le seum.

Donc le Musée m’a bien fait chier, et m’a rappelé via des appels, des sms, des mails et des « points » qu’il fallait pas chier sur Matisse, ni non plus bosser sur la pisse, les graffiti, le punk hardcore.

Symboliquement je m’étais dit : nous aussi on va profaner. On va bosser sur l’transgressif. Alors j’ai pris une bâche MATISSE, qui annonçait l’expo Matisse, un truc passé, et on a peint. Ils ont fait des tags et des graffs, encore des bites et des insultes, des merdes, des menaces. Du genre « Matisse tu vas mourir », j’leur ai dit qu’il était déjà mort, et on en a bien rigolé.

Les intimidations éducatives que j’ai subies m’ont rappelé à cette idée, certes radicale, mais tellement vraie : les institutions culturelles ne comprennent rien à la création. Elles n’en comprennent encore + rien, qu’elles sont dites culturelles, et qu’elles travaillent à récupérer la création pour en faire de la Culture.

Jean Dubuffet a bien dit ça. Il était bourgeois mais critique, contradicteur, et un p’tit peu anarchisant.

Iels peignent des zgegs sur la bâche, donc. Et deux heures plus tard, arrive dans la salle où je bossais, le sous -chef responsable du musée municipal. Moi j’étais seule, en train de ranger, les enfants étaient repartis à l’accueil de loisirs. Le mec arrive, au téléphone, comme d’habitude. Cheveux gominés, montre trop moche mais super chère, polo, front haut, petite taille. Il ressemble un peu à un rat, mais aimé par la société.

Il traverse la salle, voit la bâche (il est toujours au téléphone) et sursaute comme s’il surprenait des ami.e.s en train d’forniquer. Il rougit, recule d’un coup, reprend son souffle, cale un « hm, hm » au téléphone pour montrer qu’il est toujours là, se tourne vers moi sans me r’garder, et lève l’index en signe de « NON ».

Moi je rigole, Sabine, une autre responsable (en dessous de lui dans la pyramide) arrive, elle, à ce moment là. On s’était déjà parlé avant. Elle pressentait qu’y’aurait d’l’orage.

Elle me regarde, désolée, un peu panique mais + sympa, et je lui souris, l’air de lui dire, bah c’est pas grave moi je m’en tape de votre expo, l’essentiel c’est que l’on s’amuse… puis elle est pas finie cette bâche ! On est lundi !

L’autre raccroche et je me fais réprimander, il s’agite calmement, demande à l’autre comment ça a pu arriver. Je n’leur dis pas qu’les jeunes n’aiment pas leur Musée de **** et que Matisse et Dubuffet bah ils en ont rien à secouer. Je n’lui dit pas qu’un doigt d’honneur bah ça dit bien c’que ça veut dire et qu’il devrait se demander pourquoi on le lui en adressait…




Le sous-chef cadre se met à haleter, convulser, il imagine les réactions des « héritiers Matisse » dit-il, et de tous les professionnels, du Maire, d’la DRAC … J’lui dit « clairement on n’va pas exposer ça, les parents feraient un scandale, et on comprend » et pour moi l’affaire était close, on ne montre pas ça, on ne l’expose pas, on exposera ce qui est sage. Censure classique, zéro drama.

Mais c’est parti + loin que ça, le cadre commence à paniquer, il s’imagine que des photos ont pu fuiter et puis que les parents l’apprennent ! Je n’avais pas pensé à ça, c’est vrai qu’ça peut partie en couilles … les enfants n’sont qu’en CE2 ou CM1, mais iels n’avait pas de téléphone … donc pas de photos, zéro galère …

Je vois qu’il considère l’affaire comme un cas grave, déraisonnable. Ça sent l’mauvais conseil de classe, je commence à divaguer hard.

« Dites que c’est de ma faute au pire » je lui réponds. « On sera tenus pour responsables ! On a coopté ton projet !! »

Là j’avoue que je suis sans voix. J’ai juste envie de partir au bar. « Montre nous le reste » il me demande. « Quoi les dessins et les collages ? », « oui tout le reste ! »

Sonnée, je vais dans la remise, chercher les dessins et collages qu’on avait fait le mois derniers, avec un autre groupe d’ados.. Je prends les feuilles de collages nuls, sans intérêt, mais plutôt sages, et les pose sur la table tout en, à haute voix, leur marmonant : « l’évaluation en dehors de mes horaires de travail, j’comprends pas trop », pas d’réaction.

Ils regardent, observent, re-respirent. « Enfin quelque chose d’exposable ».

Je n’en reviens pas. J’ai super mal à l’estomac, en fait je suis estomaquée. Je sors aussi le paquet de lettres super hardcore, réalisées l’après-midi.

Sabine et C. lisent les lettres en diagonale et font presqu’un malaise vagal. Il doit s’asseoir. Une goutte de terreur sur le col, il reprend doucement son souffle. « C’est pas possible. »

« Écoute, Leïla, tu vas tout reprendre depuis l’début, et faire quelque chose d’adéquat, qui soit compatible avec notre projet, notre dispositif, notre cadre ! Tu vas arrêter ça tout de suite, et faire quelque chose qui nous ne nous mette pas dans la panade et qui soit + intéressant »

Je dis « OK, j’vais réfléchir à comment continuer ça, et trier entre ce qui est bon et c’qui est à garder secret » ils me disent non il faut changer modifier redécouper réorienter. J’ai dit oui oui OK c’est bon on est lundi pourquoi on parle de ça maintenant ?? Je dois y aller. » Et donc on part.

J’rejoins mes potes au bar du coin et comprend que je viens de subir un putain d’rappel à la loi de la CULture.

Je suis furax mais j’arrive à en faire des blagues. Les potes sont mdr, facile, une histoire polémicomique, comme souvent.

Je bois un seul verre qui m’assomme, je ne parle plus, suis abattue et accablée. Je rentre écrire. J’parle à ma sœur de cinquante ans qui déteste aussi la Mairie, on bitch un peu.

Mon portable sonne, c’est le daron. Mon père est délégué au Patrimoine de la ville. Tout de suite je pense que c’est lié, mais j’hallucine.

Je réponds, il parle en tremblotant, il a peur, ça s’entend clairement. Il m’dit « coucou oui j’ai eu Gilles (le responsable municipal à la Culture qui est aussi mon ancien prof de dessin et d’Histoire de l’art), il m’a dit que bon tu le savais mais qu’il fallait que tu changes de méthode pour les ateliers… ».

Je n’en reviens tellement pas que j’ai oublié ce que j’ai dit, j’ai dû baragouiner quelque chose d’assez distant ou bien de passif/agressif pour que ça cesse rapidement, mais je lui ai quand même demandé « tu m’appelles en tant que mon père ou qu’responsable du Patrimoine ? », il a dû me répondre « les deux » ou bien mentir qu’il m’appelait en tant que mon père, bref, je bouillonne, il dit « mets toi à notre place, on peut nous attaquer pour ça », mon ascenseur mental s’effondre, je lui dis juste « pas d’inquiétude », il dit « ok tu me rassures » et on raccroche.

L’heure suivante (21h30) je reçois un mail me demandant de détailler ce que je prévois de faire le lendemain et les jours qui suivent dans la semaine : « Tu as bien compris que ce que tu as fait n’est plus donc d’actualité. L’expo s’inscrit dans le programme 100 % EAC (Éducation Artistique et Culturelle) donc l’éducation est au centre du dispositif et de la philosophie du projet. »

Mon ventre est prêt à exploser j’aurais pu vomir sur l’ordi ou bien chier sur mon canapé je suis sûrement rouge écarlate je réponds dans les dix minutes que j’avais prévu du collage et des découpes et du dessin au stylo bille et qu’on allait repeindre la bâche mais sur un mode « rendre présentable » et « normaliser tout l’bordel », qu’on allait rendre ça ludique.

J’hallucine grave. Ma sœur me dit que ça m’fera me réinventer, trouver un compromis marrant, et sortir d’ma zone de confort.

Zone de conforme on devrait dire pour ce genre de redressement.

Heureusement je dors correctement. J’y retourne donc le lendemain et raconte une version aux gosses. Version que j’ai cherché à rendre « light » mais bien sincère. Iels me connaissent pas tellement. Gaspard me regarde et me dit : « mais quoi on t’a grondé Madame ? », je dis un peu.

Victoria et Lou me regardent, les garçons ricanent et m’écoutent. J’leur dis qu’on va d’voir repasser ce qu’iels ont fait, iels s’en tapent et on repasse. On se marre bien. Le sous-chef-cadre entre dans la salle, probablement pour surveiller, et, ravi, il prend en photo l’ambiance globale et les collages (pas terribles). Ça sera pour les story Insta de la page du Musée, sûrement.

En fait maintenant, ça m’apparaît : la culture est à la création ce que le mariage est à l’amour : son reflet mort, son ticket de caisse, et son ultime convocation.




Source: Lundi.am